De plomb et de rock & roll

Le Cadratin – Atelier typographique

Article du 10.07.2015 de Daniel Vuataz - Photo Odile Meylan

J’entends déjà le lecteur s’indigner. «Le Cadratin?! Ce n’est pas un éditeur! Un très bon imprimeur, oui. Mais un éditeur, non!» Et d’un certain point de vue, c’est vrai. Principalement parce que Jean-Renaud Dagon le répète lui-même, à qui veut l’entendre: «Je ne suis qu’un technicien. Je salis du papier, c’est tout.» Pas même «artisan», en tout cas pas «artiste» (ou alors selon l’acception vaudoise). Cette tirade, il doit la resservir à tous ceux qui comme nous viennent l’emmerder par un bel après-midi de juin. Parce que quand il n’est pas en train d’aligner des caractères ou qu’il n’encre pas à la main des gravures de Pietro Sarto, quand il ne se bat pas contre ses bailleurs au tribunal ou ne déménage pas des machines de plusieurs tonnes fraîchement acquises, Dagon conduit sa Harley. C’est un homme occupé.

Dagon crache du feu

Notre enquête nous a conduits à travers toute la typologie des éditeurs: l’ascendant écrivain, l’ascendant libraire, l’ascendant manager, l’ascendant sociologue… Il nous manquait un imprimeur. Le spécimen qui apparaît dans l’angle de la porte et jette un coup d’œil à notre liste de questions avec la méfiance d’un vendeur de morilles porte un fin catogan platine, un tablier et une veste en jean. Et sous la veste, on prend les paris, peut-être bien un t-shirt des Rolling Stones. Pour le moment, avec son chiffon sale, Dagon ressemble à un machiniste aux arrêts. Alors, pendant que la jolie Joanne Bantick, sa collègue à mi-temps depuis 2009, débarrasse la table, nous adressant des sourires rassurants et que le patron finit de s’essuyer les mains, nous avons tout le loisir de faire le tour de la petite vitrine-librairie artisanale.

Nous sommes à Vevey. Ville d’images, comme l’indiquent tous les panneaux officiels. A vingt mètres, le Cinéma Rex étale ses Charlots en noir et blanc; le musée de la photographie est juste de l’autre côté de la place du Marché. Quelque chose de vintage flotte dans l’air. Entrez dans la boutique du Cadratin, rue de la Madeleine, et vous voyagez dans le temps. Ici, chaque objet est une prouesse. Des cartes postales garnissent un tourniquet de fer forgé. Des enveloppes crème et plusieurs affiches en format mondial s’empilent sous un miroir. Près des frises, tout autour de la pièce, les noms de typographes et imprimeurs s’alignent – Giambattista Bodoni, Claude Garamont, Maxilimien Vox – et tout à la fin, près de la porte, en plus petits caractères, il y a celui de Jean-Renaud Dagon. C’est ça, Dagon: une modestie bien située.

Il suffit de jeter un œil à la centaine de livres qui garnissent les étagères et présentoirs de la boutique pour se faire une idée des compétences de ce Chevalier des Arts et des Lettres, adoubé par Frédéric Mitterrand en 2012. Presque tous les volumes sont composés à la main, enrichis de dessins, numérotés, tirés sur papier spécial… Les prix varient entre 20 et 1500 francs (pour ce grand format rassemblant des gravures de Jim Charmillot ou ces poèmes de Dimitri). Vincent feuillette des vers de Robert Wyatt, compare deux versions des «Voyelles» de Rimbaud, me montre un poème de Blake, un volume de Maurice Chappaz, de Jacques Roman, de Philippe Dubath, de Marcel Imsand… La plupart des petits formats sont sous plastique. «C’est pour que les libraires ne les ruinent pas», tonne Dagon depuis le bureau adjacent où il cherche ses lunettes: «Il y a rien de pire que les libraires. Ils ne vendent pas vos livres et vous les rendent dans un état de merde.»

Pas de langue de bois

Dagon est un homme de slogans. Quand il se tait, ses imprimés parlent pour lui. Celui-ci, par exemple, résume l’histoire du Cadratin: «Travaille sérieusement sans te prendre au sérieux». Mais au fond, Dagon est un volubile. Lancez-le sur un sujet, calez-vous sur une petite chaise de bois et écoutez-le raconter ses histoires. L’art de provoquer: comme en typo, tout est dans le caractère. Le voilà qui nous emmène dans ses salles, derrière la boutique. L’espace est immense, lumineux. Deux bénévoles composent en bleu de travail. Des dizaines de tiroirs de bois lourd contiennent les casses et les polices. Le parc de machines s’étend dans l’autre salle voûtée: «Nous sommes les conservateurs d’un art vivant», commente le maître des lieux en frôlant de la main ses Heidelberg patinées. «Toutes les machines fonctionnent. Le Cadratin n’a rien d’un musée.» Les rouleaux et les presses, les massicots et les cisailles, il les collectionne comme d’autres collent des timbres dans un album d’enfant. Avec un peu de salive et beaucoup de sérieux. Lorsqu’on s’étonne de la quantité d’outils stockés dans sa halle (certaines «mamies» datent du XIXe), Joanne Bantick a un petit rire: «Ce n’est que la pointe de l’iceberg.»

Dagon n’a pas toujours fait de la typo. Avant d’apprendre «le plomb», il a suivi, comme tous les imprimeurs, le chemin de l’offset et du numérique. Une entreprise porte d’ailleurs son nom, de l’autre côté de la ville. C’est elle qui fait tourner la boutique. Mais sa passion s’exprime vraiment rue de la Madeleine. Au moment de parler de son mentor, Fernand Parisod, décédé il y a cinq ans, les yeux du grand gaillard se perdent dans les seaux d’encre empilés contre le mur. «C’est lui qui m’a tout appris. Je suis monté le voir à La Chaux-sur-Cossonay, dans son atelier. Il m’a laissé un conseil: “t’occupe pas des autres, toi tu fais du Dagon!” Et c’est bien ce que j’ai fait.»

Même dans le milieu restreint des imprimeurs à l’ancienne, Dagon reste un drôle d’oiseau. Il rechigne à présenter son travail en public, ne parle jamais de «livre d’art», se considère volontiers comme un «petit branleur». Ce qu’il aime ? Rencontrer les gens, les écrivains, les peintres, les clients. Faire les foires, les fêtes du livre et du papier, les brocantes, avec son attirail de carnets, de cartes postales et d’œuvres d’encre. Dont la plus grosse partie reste absolument littéraire. Pas éditeur, Dagon ? Evidemment, la logique commerciale n’est pas très offensive («Je suis quand-même le seul type au monde à avoir publié un Nancy Huston qui ne se vend pas!»), mais les livres parlent pour lui. Et puis, avec Nancy, il a aussi mangé des filets de perche.

L’édition à rebours

«Je fais les livres d’abord. Et je les lis après», s’amuse à dire Dagon. Nous apprendrons un peu plus tard, de la bouche de Joanne, que l’imprimeur force le train. Un comité de lecture l’aide certes dans ses décisions, mais il y a des exceptions, et Dagon n’est de loin pas le manche à balais littéraire qu’il prétend: «Je me souviens avoir lu le Chappaz, Valais Tibet, ligne par ligne, comme un gamin, en composant le texte.» La plupart du temps, son travail est purement graphique: «Quand je mets en page, je prends le texte comme une image.» Alors, Dagon, imprimeur ou éditeur? «Où est la différence?» Nous lui demandons si les gens payent pour faire leurs livres, ou si c’est lui qui prend le risque. «Ça dépend.» Nous n’en saurons pas plus. «Je vous le dirai pas, parce que j’ai entendu dire publier à compte d’auteur, ça vous descend un écrivain. Je trouve ça ridicule. Un type qui a deux-trois sous, autant qu’il les mette là-dedans plutôt que dans une Audi, non?»

Que connaît-il du milieu? «Pas grand chose, et pas grand monde.» Nous ne résistons pas à la tentation: nous lui tendons innocemment quelques-uns des livres moissonnés dans nos précédentes rencontres, espérant une «expertise» détaillée. Dagon y jette à peine un œil. «Ne le prenez pas mal, mais les éditeurs, ils se prennent tous pour des pointus. Ils feraient mieux de s’entourer de plus de compétences.» Il n’en dira pas plus, ne commentera pas les marges trop étroites, les pages trop remplies, les polices mal choisies, les coquilles dispersées et les méchants papiers… «Même les pros font des choses moches, de toute façon. Une belle composition, ça donnera pourtant toujours envie de lire un texte.»

Le développement du Cadratin comme maison d’édition, Dagon le souhaite à moyen terme. «Il me faudrait passer au linotype. Pour faire des bouquins pas chers, bien foutus, à l’ancienne, rapides à composer, avec des nouveaux auteurs qui ont des choses à dire! Des Boris Vian de maintenant, des types qui osent, qui tapent dans la mare. Vous en connaissez, vous?» Et comme pour nous surprendre une fois de plus, enterrer tout soupçon de snobisme, à la question de la «grande référence éditoriale» que nous lui posons, Dagon se marre et répond «Taschen». Pourquoi n’y avoir pas pensé ? La combinaison parfait de savoir faire, de rock’n’roll et de petit budget, en somme.

Chevalier des Arts & du Rock

La boutique s’apprête à fermer. Dagon a perdu son après-midi, mais il nous raccompagne de bonne humeur vers la sortie. Une épreuve rouge vif posée sur un buffet antique attire notre attention: la langue tirée et les lèvres pulpeuses de Mick Jagger. Dagon est contraint de s’expliquer: «C’est un projet. Perso pour une fois. Un livre de très grand format avec des tas de choses sur les groupes que j’aime. Mon histoire du rock.» Il se gratte la nuque. «L’autre jour, je suis tombé sur le travail d’un jeune typographe de Zurich, un type fou avec un talent incroyable… ça m’a scié, j’ai eu envie de tout arrêter!» La radio diffuse du Queen au fond de l’atelier. « Et puis à la réflexion, ce genre de claque me donne simplement envie de me lâcher. D’être un petit peu moins… sage?» Coïncidence de l’heure, le noble certificat de Chevalerie de Maître Dagon, affiché juste à côté, balance un reflet dans la pièce. Nous ne sommes même plus surpris. Il y a des gens qui ne seront jamais là où vous les attendez.

Nom complet: Le Cadratin – Atelier typographique.
Raison sociale: raison individuelle (Jean-Renaud Dagon), association de soutien (Les vrais amis du Cadratin).
Date et lieu de fondation: 1988 (Clarens); depuis 2004 à la rue de la Madeleine, à Vevey.
Fondateur: Jean-Renaud Dagon.
Collaborateurs actuels: Jean Renaud Dagon et Joanne Bantik (depuis 2009, bénévole), coups de mains ponctuels.
Diffusion: maison.
Impression: maison (typographie à l’ancienne et offset).
Parutions par année: 4-5. Titres au catalogue: 91. Tirage moyen: 100 exemplaires max. pour un tirage à la main, 300 exemplaires pour l’impression numérique.
Auteurs au catalogue: environ 70.
Auteurs emblématiques: Karelle Ménine, Corti, Maryse Renard, Philippe Dubath, Claude Martingay, Sylvoisal.
Compte d’auteur: oui.
Auto-publication: en projet.
Best-seller: Pour Gabriel, Denise Mützenberg, 2012.
Secteurs de publication littéraires: fiction, nouvelles, poésie, essai, réédition.
Autres secteurs de publication: livre d’artiste, livre-objet, photographies, affiches, papèterie.
Model éditorial: Taschen.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Boris Vian.
Un «auteur de rêve» vivant: «quelqu’un de rock’n’roll».