La Chaux-de-Fonds

Une ville de livres et de rêveurs

Approfondissement du 03.11.2015 par Elisabeth Jobin, avec la collaboration de Marina Skalova

Début juillet, jour de canicule. Même à La Chaux-de-Fonds, le goudron ramollit, la route absorbe les pas. Pas un bruit en cette fin de matinée où tout le monde cherche l’abri du soleil. Par goût de contraste, on se remémore notre dernière visite dans la ville. C’était au mois de mars: les corniches des façades étaient décorées de solides stalactites qui se prolongeaient sur deux étages. Alors qu’aujourd’hui, le ciel est bleu clair. Un ciel de montagne, très pur, opalin, chauffé à blanc.

Drôle d’idée, se dit-on en traversant les rues désertes, d’écrire un reportage littéraire sur cette ville. Au fond, peu de Suisses la connaissent. Isolée, discrète, sans fard, les trottoirs parsemés de touffes d’herbe desséchée. Un gros village à mille mètres d’altitude, encerclé par les forêts du Jura. Elle renferme pourtant des lieux d’écriture et de lecture tributaires d’une longue tradition ouvrière et culturelle. Spontanément, on pense à Cendrars et au Corbusier, qui y sont nés, et en sont bien vites partis. Mais qu’ont-ils laissé derrière eux?

La ville et ses ouvriers, hier et aujourd’hui

Peut-être, justement, parce qu’elle est prise entre les parenthèses de deux montagnes, La Chaux-de-Fonds a su développer des formes de dissidences tout en échappant à l’uniformisation urbaine, ou même académique. Cette ville n’a pas eu besoin d’une université pour apprendre à penser et à créer: aujourd’hui encore, les environs regorgent d’écrivains, d’éditeurs, de libraires, de personnages hybrides ou inclassables. Initiateurs de projets transdisciplinaires, Chaux-de-fonniers du cœur ou du hasard, ils s’attachent à maintenir leur différence.

Car il y a une forme d’immuabilité à La Chaux-de-Fonds, qui ne tient pas qu’au climat, presque toujours glacial, comme aime à le faire remarquer l’écrivain Jean-Bernard Vuillème. Lui vit ici depuis longtemps, quoique par intermittence: «Je suis parti de La Chaux-de-Fonds dans les années 1970, cette époque où on voulait refaire le monde», se souvient-il. «Et j’y suis revenu vingt ans plus tard pour retrouver ces petits personnages locaux, symboliquement attachés à la ville. C’était toujours les mêmes. Et ils me saluaient comme si je les avais vus la veille. C’était vertigineux. Voilà un peu le rapport que j’avais en revenant dans cette ville. Il y avait de la mémoire partout.»

Et de la culture partout, depuis longtemps, concède aussi Vuillème, qui connaît la ville comme sa poche. Dans ses livres, il en remonte la chronologie, s’attache à ses bâtiments, en étudie les spécificités, par exemple l’histoire des cercles ouvriers  – on est au début du XXe siècle –, ces communautés autogérées fondées par la main-d’œuvre horlogère. Celles-ci se regroupaient non seulement pour des raisons syndicales, mais aussi parce que la culture leur donnait les moyens d’une réplique au patronat. «Il y avait dans le monde ouvrier une soif d’apprendre, une soif de culture», explique Vuillème. «Il y avait intérêt à faire comprendre aux patrons qu’on n’était pas plus cons qu’eux, qu’on en savait tout autant. C’était une ville ouvrière, mais c’était des gens qui avaient une conscience politique et de la culture.»

Entre tradition et renouveau

Et aujourd’hui, qu’en reste-t-il, de ce singulier passé? De cette curiosité pour la lecture, l’écriture, de ce besoin de dire les choses comme on les vit?
Certains projets initiés il y a plusieurs décennies se poursuivent, tant par tradition que par conviction. Entre autres, le Théâtre populaire romand (TPR), qu’anime aujourd’hui Anne Bisang. Dans sa programmation, les questions de l’intégration et de la fonction sociale du théâtre dans la ville restent très présentes. On songe aussi à l’ABC, institution dont la programmation se partage entre le théâtre et le cinéma. Dirigés par Yvan Cuche et Mélanie Cornu, son bistrot en plein cœur de la ville fait également office de quartier général pour les amoureux de la culture. Plus jeune, le festival des arts de la rue de La Plage des Six Pompes, créé en 1993. Dans les rues rectilignes de La Chaux-de-Fonds, quadrillées comme celles d’une ville américaine, les curieux ont pu voir en août dernier les performances, spectacles et autres numéros de cirque de compagnies internationales…

Et puis, bien sûr, il y a la littérature contemporaine. Jean-Bernard Vuillème, Thomas Sandoz ou Dunia Miralles sont quelques-uns des noms à retenir: des personnages autant que des plumes, qui aiment à parsemer leurs textes d’images de la ville, dans un rapport amour-haine constant, une ambivalence inspirée par cette situation en marge, loin des regards, des événements culturels du bassin lémanique, des lignes de chemin de fer…

C’est ainsi que l’imagerie de la ville et son atmosphère sont véhiculés par les textes qui s’y écrivent. Si Sandoz s’attache à magnifier les rêves des petites gens, à sonder les douleurs des plus vulnérables, Miralles fait des angoisses et du malaise amoureux le sujet même de ses livres. Avec la dèche comme matière première de ses nouvelles et romans, elle décline avec une étrange fascination les états de la misère sociale. Son écriture plait à se promener dans ces bas-fonds où les interactions sont d’abord régies par le sexe et la drogue, où l’affirmation de soi ne s’accomplit qu’au travers de l’humiliation. Avec, ici et là, une image prise sur le vif, empruntée au paysage, pour adoucir le tableau: «L’automne montagnard venait d’accoucher d’un hiver prématuré», lit-on dans Fille facile, recueil publié en 2012 aux éditions chaux-de-fonnières Torticolis et Frères. «Sur le verglas, nos pas glissaient et mes pas glissaient souvent vers toi. Nous nous sommes agrippées l’une à l’autre. Nous riions. de la nuit pleine d’étoiles, le paysage blanc se détachait.»

Librairies, éditeurs et ancrage local

On ne s’étonne pas de découvrir que La Chaux-de-Fonds, avec son esprit d’autogestion, regroupe tous les acteurs de la branche du livre. Il y a les écrivains, bien entendu, mais aussi les libraires. On mentionnera la librairie Payot, dont le gérant Vincent Belet prend soin de mettre en valeur les textes d’auteurs du cru. Payot a beau être une chaîne dont les embranchements s’étendent dans toute la Romandie, la boutique revendique un ancrage local. Parce que la littérature contemporaine et vivante lui tient à cœur, Vincent Belet organise régulièrement des lectures et des rencontres entre les auteurs et leurs lecteurs.

À deux pas de là se trouve une petite librairie indépendante, La Méridienne. Modeste, elle partage ses locaux avec un disquaire depuis sa fondation en 1996. «Je n’ai jamais eu envie d'une ampleur, d'un territoire. Ici, tout se joue vraiment sur la relation», nous confie Chantal Nicolet, l’une des fondatrices de la librairie. Ainsi adapte-t-elle son offre à une clientèle régionale: «ici, les gens n’ont pas la folie des grandeurs. Ils affectionnent les lieux intimes, pas forcément clinquants, mais qui leur sont proches.» Durant l’entretien, elle s’interrompt à plusieurs reprises pour conseiller des clients, des habitués, qu’elle tutoie tous. Nous en profitons pour fouiner dans les rayonnages, entre littérature suisse, poésie, traductions, livres d’enfant, théâtre et sciences humaines. Une sélection pointue, qui encourage à la découverte.

Parmi les titres, on trouve ceux d’Olivier Morattel, éditeur au parcours atypique. Il partage son domicile entre Lausanne et La Chaux-de-Fonds, sa ville de cœur. Celui qui a été conseiller financier avant de se consacrer à la littérature compte dans son catalogue, entre autres, Quentin Mouron, qu’il a suivi depuis ses débuts. Autres succès littéraires: Jack Küpfer, Jon Ferguson ou Daniel Fazan, des auteurs «coups de cœur», nous explique-t-il. Et si Morattel n’a pas d’écrivains locaux à son catalogue, il fait venir tous ses auteurs à La Chaux-de-Fonds pour y retravailler leur manuscrit avec eux. Son appartement, tout proche de la gare, se transforme en bureau, entrepôt de livres et atelier d’écriture. «Les gens connaissent mal cette ville. Pourtant, malgré sa taille, elle regorge de lieux culturels que j’aime faire découvrir à mes auteurs», s’empresse-t-il d’ajouter.

Les agitateurs des montagnes

Mais la ville du haut trahirait son histoire si elle ne comptait pas en son sein quelques esprits contestataires. Parmi eux, les jeunes artistes de la maison du LAC (Laboratoire autogéré de culture), qui revendiquent davantage de solidarité et de création au quotidien. Par l’organisation de concerts, la redistribution de vêtements ou d’invendus de supermarchés, par leur collaboration aux divers projets culturels de la ville, ils participent à renforcer la santé sociale de la ville.

Plus radicaux peut-être, les deux éditeurs des toutes jeunes éditions Torticolis et Frères prennent un malin plaisir à remettre en question le climat «prétendument ouvert» de leur ville. Leur expérience est tout autre. La Chaux-de-Fonds, argumentent-ils, à force de cultiver sa «différence», tombe dans le piège de la complaisance. Résultat: «plein de petits cercles fermés les uns aux autres», martèle Alexandre Correa, l’un des deux complices.

«La Chaux-de-Fonds a pu survivre grâce au mythe auto-alimenté de ville incroyable et particulière, différente. Mais là, les délirantes affaires politiques récentes suscitent à la fois la risée et la consternation partout en Suisse», poursuit-il en référence aux récents déboires budgétaires de la ville. C’est donc en réaction à l’ambiance clanique et aux messes basses que ces deux enseignants ont décidé de fonder une maison d’édition inclassable en 2012: Torticolis et Frères. Le nom, comme tant de choses chez eux, est né d’un délire: «C’était une idée d’Alex», explique Tristan Donzé. «Quand t’as un torticolis, t’arrêtes de regarder à gauche, à droite, de te poser mille questions. Tu vas de l’avant.»

Et c’est ce que font les deux acolytes en publiant des auteurs tour à tour locaux, valaisans, parisiens, ou même leurs propres textes. «Au départ, c’était surtout un gag, on tentait de dégonfler ce climat de prise de tête. Voilà pourquoi on a décidé de tout faire par nous-mêmes, de reprendre d’idée du do it yourself, sans aucune contrainte. On ne cherche pas à revendiquer une ligne éditoriale, on n’a pas l’ambition de vendre beaucoup de livres. Avec des objectifs pareils, on risquerait de perdre notre foi», estime Donzé.

Leur parti pris, donc, est celui de la contre-culture. «Au final, notre démarche rejoint un peu l’idée de l’art brut. Nous remettons en cause la notion de qualité, en proposant autre chose, en choisissant des livres en suivant notre instinct, parce qu’on apprécie un texte autant que son auteur.» Une dispersion assumée autant qu’une revendication à l’autonomie. D’ailleurs, fait rare dans l’édition, les éditeurs cèdent aux auteurs tous les droits sur leurs textes, qu’ils se contentent de louer le temps de la publication. On retrouve dans leur démarche d’inspiration anarchiste des bribes de l’histoire de leur ville…

Dernière alternative?

La Chaux-de-Fonds, dernier vivier de l’alternative suisse romande, ou joyeux entre soi? Plutôt que de nous lancer dans de longs débats, nous préférons nous offrir un pot au café de l’Entre-deux. Tout proche du Musée des beaux-arts, nous en affectionnons particulièrement la bouquinerie. Marina y déniche avec surprise Le Caméléon d’Andreï Kourkov, qu’elle le tend au géant barbu derrière le comptoir, un homme à la carrure de bûcheron et au regard de gamin rêveur. Avec des gestes lents, il sort un petit cahier dans lequel il note, dans une écriture de maîtresse d’école, le titre, le nom de l’auteur et l’année de publication du livre. Un moment suspendu. À La Chaux-de-Fonds, il semble le temps s’écoule différemment.