«Les sociologues appellent cela la sélection naturelle»

Michel Moret, Éditions de l’Aire

Article du 17.04.2016 de Michel Moret

Le fait d’apprendre que le ciel littéraire romand est constellé d’étoiles me réjouit. Des auteurs de sensibilités diverses ont le choix entre 90 éditeurs français et quelques éditeurs romands. La règle du métier veut que le 90 % des manuscrits soient refusés mais le 10 % des manuscrits qui se publient se répartissent parmi cette centaine d’éditeurs. Donc la chance d’être édité n’a jamais été si grande. Tant mieux. Toutes les maisons d’édition romandes sont petites, elles ont une structure semi-artisanale. C’est le cas de L’Aire que je dirige depuis trente-six ans avec deux personnes à mi-temps. Notre chiffre d’affaires est modeste et lorsque nous atteignons le demi-million, nous sommes aux anges, nous savons que nous vivrons encore l’an prochain. Le problème de l’exportation reste compliqué. Le fait d’avoir un bon diffuseur ou de coéditer certains textes avec un éditeur français ne résout que partiellement la situation. Les problèmes d’une maison d’édition littéraire dans une minorité linguistique, on les devine. Rien ne nous oblige à faire ce métier et si on l’exerce, on sera soumis aux mêmes exigences qu’un autre entrepreneur. La spécificité du métier n’exclut pas la réalité d’un bilan financier.

En résumé, je dirai que l’éditeur, comme l’écrivain d’ailleurs, doit avoir une bonne santé physique et une bonne santé morale pour atteindre son but. Quand je suis face à un texte difficile, je suis comme l’alpiniste qui, en marchant, scrute le sommet. Je sais que je ne peux compter que sur moi. En plus, il faut la chance d’avoir une bonne visibilité.

Un jour, je dîne avec un avocat d’affaires internationalement connu et nous parlons des particularismes de nos métiers et, à la fin du repas, il me dit en me serrant chaleureusement la main: «Si un jour, vous avez un problème de fin de mois, n’hésitez pas à me contacter, je vous soutiendrai.» Bien évidemment, quelques mois plus tard, j’écris à l’avocat en question pour lui dire que j’aurai de la difficulté à honorer une traite d’imprimeur suite à un retour massif de livres d’un diffuseur et la réponse est arrivée aussitôt par fax: Aide-toi, le ciel t’aidera. Dans un premier temps, j’ai hurlé «Quel Salaud!», puis, dans un deuxième temps, je me suis assagi et j’ai compris que je ne pouvais compter que sur moi-même en toutes circonstances. Le subventionnement culturel doit accompagner certains projets, mais il ne doit pas justifier la décision d’une publication. L’indépendance économique comme l’indépendance culturelle exige le sacrifice de l’éditeur. L’esprit de ce sacrifice détermine le destin de chacun. Les sociologues appellent cela: la sélection naturelle.

10 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions de l’Aire S.A. Date de fondation: 1978. Lieu: Lausanne, puis Vevey. Fondateur: Michel Moret.
Directeur actuel: Michel Moret.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 15%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: moins de 5%. Parutions par année: 35. Titres au catalogue: env. 1500. Tirage moyen: 1000 exemplaires. Diffusion/distribution: Servidis en Suisse; Pollen dans la francophonie.

À-valoir et rétribution des auteurs: 10% de droits d’auteur (5% en cas de réédition en poche). Auteurs au catalogue: env. 800. Best-seller: Yvette Z’Graggen, Matthias Berg, 1995; Le Coran, version bilingue annotée par Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh, 2008.

Secteurs de publication littéraires: roman, récit, nouvelles, poésie…
Autres secteurs de publication: biographies, histoire, sciences humaines…