Paulette Éditrice

Les pives

Article du 23.01.2017 de Nathalie Garbely

Une nouveauté éditoriale

Depuis début 2016, il tombe des pives dans le champ littéraire: cette nouvelle collection de très petits livres défend la fiction brève, une langue française «vivante et plurielle», des écritures singulières d’auteurs souvent jeunes, ainsi que les principes d’une économie socialement responsable. Au nombre de six pour cette première année, ces pives sont le fruit du travail de Guy Chevalley et Noémi Schaub qui, en 2015, ont repris la maison d’édition Paulette, fondée par Sébastien Meyer en 2008. À lire les textes de Sarah Berthiaume et de Jonah Malak, on se dit que cette collection aurait tout aussi bien pu s’appeler pépites.

Outre la longueur de textes, c’est bien une approche inventive de la langue que défendent ces éditeurs, eux-mêmes auteurs, qui réunit cette série de livres. On y trouve un franc-parler, un langage cru, parfois grossier, et des styles rejouant une forme d’oralité. De tous ces livres se dégage également l’impression d’un immense plaisir dans l’acte de raconter.

Des voix féminines qui portent loin

La première récolte de pives est largement féminine. Non seulement elles sont quatre auteures, mais leurs personnages principaux sont féminins.  Il s’agit de figures surprenantes, avec une belle épaisseur. Traversés de désirs, dans La Belle époque d’Élodie Glerum ou New York K.O. de Cécile Zufferey, elles se montrent violentes dans leurs paroles. Quant à Anne-Sophie Subilia, elle aborde l’infanticide dans Qui-vive, inspiré par une Sud-Coréenne dont l’histoire avait été relatée dans les médias du monde entier. L’écrivaine s’appuie sur le rythme de l’anaphore. Elle trouve dans la répétition, entre  ressassement et litanie, un souffle pour ce texte qui se lit comme une réécriture de Lilith à l’estuaire du Han de Magali Mougel, monologue théâtral et poétique.

Villes mortes de Sarah Berthiaume est composé de trois récits. Chacun porte sur une ville et une jeune femme. Les thèmes de la sexualité, du rêve et de la déception se retrouvent dans Pompéi, Kandahar et Gagnonville. La première protagoniste débarque dans le sud de l’Italie où elle est venue retrouver son «chum», son amoureux, venu étudier l’histoire de l’art. La seconde est une jeune mère de famille partie travailler sur une base militaire canadienne en Afghanistan, où elle ne cesse de penser à sa fillette à qui elle rêve de pouvoir offrir un voyage à Disney World. Quant à la troisième, elle vit dans le Québec d’où vient l’auteure:

Je suis née à Gagnonville. C’est normal que ça vous dise rien. C’est plus sur aucune map nulle part. Ils ont tout rasé en 85 quand la mine a fermé. Mon père travaillait là, dans la mine. C’était lui, le représentant syndical des mineurs. Faque quand ça a fermé, il a fait une dépression. Remarquez, c’est peut-être aussi parce que c’est lui qui a retrouvé la voisine pendue dans son cabanon trois jours avant qu’ils démolissent.

Ce qu’elle s’apprête à raconter, c’est une réunion d’anciens mineurs. Ce soir-là, elle se laissera séduire par Kelly, une jeune femme lui rappelant un personnage du feuilleton télé Santa Barbara. C’est également de sa relation à son père qu’il sera question.

Sarah Berthiaume construit ici un magnifique triptyque, conjuguant écriture de l’intime et du collectif. À travers l’intériorité de ces trois jeunes femmes, elle donne en effet à sentir avec finesse ce monde contemporain marqué par la globalisation.

L’humour de répétition

Jonah Malak embrasse lui aussi une large perspective dans Les Morts d’Omar. Se référant à des récits de voyages européens et arabes du 16e siècle comme à des essais de l’ethnographie du 19e siècle et de l’économie politique contemporaine, Jonah Malak a écrit un récit malicieux, dans lequel le fond et la forme dialoguent en permanence.

Dans ce petit ouvrage sur le rituel du deuil, tout s’imbrique, discrètement et efficacement, à l’image du fin mécanisme d’une montre. Répétition et variation, composante fondamental de tout rite, se retrouvent partout, dans la construction du récit et des phrases, dans le titre quasi anagrammatique et jusque dans bouche de William, perroquet adopté par cette famille catholique dans le Liban du 21e siècle qui vient de perdre deux des siens. Capable de glissements temporels étonnants, ne levant que très lentement le voile sur les conflits et l’histoire de cette famille, l’auteur ne perd pourtant jamais ses lectrices et ses lecteurs, déclenchant leurs rires dans quelque passages.

Introduisant le sujet avec verve, le premier chapitre rappelle que les Waris d’Amazonie et les Korowai de Papouasie avaient pour coutume de «manger leurs morts». Contrairement à eux, Omar, le personnage principal du livre, ne croquera ni dans la chaire de Laure, ni dans celle de Tarek, dont il doit organiser l’enterrement. Chaque culture compose avec la mort à sa façon. Omar, lui, s’en tiendra à la sienne. Il ajoutera toutefois son grain de sel dans la cérémonie funéraire pour sa mère et son frère.

Alors qu’il est d’usage que la famille organise un repas pour tous ceux qui assistent aux funérailles ou qui viennent présenter leurs condoléances, Omar, lui, est resté intraitable sur la question du traiteur:

– Non ! Je ne veux pas nourrir trois cents personnes. JE vais inviter vingt personnes, et JE vais les choisir moi-même, et tant pis pour tout le monde, a-t-il dit avec force gestes et en prononçant ses JE en lettres majuscules. Leurs coutumes médiévales, JE n’en ai rien à branler!

Malgré ses esclandres, Omar ne rompra pas totalement avec la tradition familiale, défendue par ses cinq tantes, Antoinette, Jeanne d’Arc, Pierrette, Boutros et Nada. La plus jeune d’entre elles, la plus diplomate aussi, lui apportera son soutien et son aide efficace. Elle s’assurera en particulier qu’il rédige une annonce pour le journal local et, en conséquence, qu’il décide si le nom de Roland doit, ou non, y figurer. Elle veillera ensuite à ce qu’Omar ne soit pas dérangé dans la préparation de ce repas qu’il s’entête à vouloir préparer: il se résumera à «un pauvre bouillon de volaille, maigre, translucide», accompagné de salade et de riz, que les convives mangeront dans un silence pesant.

Ces préparatifs funéraires sont au cœur du récit qui ne se laisse cependant pas plomber par son sujet. On suit Omar dans sa cuisine. On suit Omar chez le prêtre à qui il suggère des passages de la Bible à lire durant la cérémonie, à défaut de pouvoir intervenir sur son discours. On suit également les réflexions philosophiques et anthropologiques d’un narrateur qui compatit avec son héros, lorsque le saisit l’angoisse de la page blanche à l’idée d’écrire cette nécrologie. On se fait, enfin, surprendre par cette fiction, qui passe de considérations très générales sur le rapport des êtres humains à la mort au récit, sans pareil, du double deuil d’Omar. Ainsi, la saveur des Morts d’Omar n’a rien de l’insipide du bouillon servi par le jeune homme à ses proches.

Avec ces six volumes, qui compte une réédition – La Vie rustique d’Arsène Houssaye, comparse de Charles Baudelaire et Théophile Gauthier – Guy Chevalley et Noémi Schaub signent un excellent travail éditorial qui se démarque dans la production romande. Ils préparent actuellement une deuxième série de pives, ce dont on ne peut que se réjouir.