La Revue de Belles-Lettres fait peau neuve

Compte-rendu

Article du 22.12.2010 de Christian Ciocca

En une seule livraison, c'est sous couverture blanche et un nouveau graphisme que la _Revue de Belles-Lettres _vient d'opérer sa mue en cette année de transition. Son nouveau comité, piloté par Marion Graf, s'est élargi à des plumes non belletriennes comme David Collin et Mathilde Vischer. Depuis l'automne 2010, David André assure une continuité avec les sociétés romandes de Belles-Lettres qui publient la plus ancienne revue littéraire de nos contrées, apparue la première fois en 1864.

Son ancrage régional accompagne depuis des décennies un souci d'ouverture aux littératures francophones et étrangères. Le sommaire de cette 134 e année souligne cette orientation globalisante par l'édition bilingue de vingt _Jeunes poètes des cinq continents _dont il serait vain de chercher les points communs hormis une confiance en une parole poétique qui ne coule pas de source sous tous les régimes politiques. Si le Français Fabien Vasseur pulse ses phrases avec virtuosité pour palper le quotidien et ne s'embarrasse guère de transcendance, l'Espagnol Mario Ortega nous rappelle _mezzo voce _que la poésie s'inscrit dans le temps et tente de lui résister. Le chinois Yan Jun a choisi – si c'est là un choix – la tangente entre petits poèmes d'atmosphère si proches de l'estampe et texte-manifeste sous-titré _Charte 09 _qui exige de « libérer le langage » et « libérer Jiang Zemin », vers d'une terrible ironie quand on connaît le rôle du dirigeant chinois dans la répression de la Place Tian'anmen en 1989.

Hilde Domin et Paul Celan, deux grands poètes juifs de langue allemande

Le dossier de cette livraison 2010 donne la parole à deux grands poètes juifs de langue allemande dont la renommée est depuis longtemps internationale: Hilde Domin et Paul Celan. De la poétesse née à Cologne en 1909 et morte à Heidelberg en 2006, Marion Graf a traduit, en regard des originaux, Vingt-trois poèmes . Autant de rendez-vous pris avec le monde que l'exilée (son pseudonyme évoque l'éloignement durant la guerre sur l'Ile de Saint-Domingue) a voulu interroger sans perdre la veine lyrique la plus simple et la plus éloquente : Poésie « Le non-mot/déployé/entre/mot et mot. » Pour prolonger cette attention au renouveau poétique dans l'Allemagne de l'après-guerre, face au désastre qui aura été aussi désastre d'une langue dévoyée par le nazisme, _A quoi bon la poésie aujourd'hui _permet à Hilde Domin de souligner le « triple courage du poète », celui de dire , de _nommer _et d' appeler , défi qui ne se conçoit pas sans, au préalable, avoir accepté la rencontre avec soi-même.

On sait combien cette rencontre fut à bien des égards insurmontable pour Paul Celan. Né en 1920 en Bucovine, dans l'actuelle Roumanie, il s'est jeté dans la Seine d'un pont de Paris en 1970, au bout d'un cheminement épuisant avec et contre sa langue maternelle. Dans une lettre de 1946, Celan situait cet enjeu : « … je tiens à vous dire combien il est difficile pour un Juif d'écrire des poèmes en langue allemande. Quand mes poèmes paraîtront, ils aboutiront bien aussi en Allemagne et – permettez-moi d'évoquer cette chose terrible –, la main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l'assassin de ma mère… Et pire encore pourrait arriver… Pourtant mon destin est celui-ci : d'avoir à écrire des poèmes en allemand. »
Là encore, Marion Graf a traduit Élégie valaisanne , consciente que l'allemand de Celan s'impose souvent comme une contre-langue et que le « celanien » se veut éclat d'un lyrisme désormais impossible. En écho à cette version, la traductrice convoque également celle de Bertrand Badiou, éditeur de Celan en allemand et en français. _Élégie valaisanne _reprend en une psalmodie haletante le motMauten , les péages ou les seuils infranchissables de la mémoire qui gravit les mille marches mortelles de Mauthausen… «  Nous avions survécu à trop de choses ».

Figures spectrales

Dans la rubrique _Tracés, _David Collin dialogue librement avec les figures spectrales de Jacques Roman. Son poème _Avec les ombres _poursuit une quête que le comédien d'origine drômoise ne dissocie pas de sa pratique théâtrale. Les fantômes de Roman, tels des bateliers, nous invitent à franchir « les frontières de la mort, [non comme] abandon _de _la vie mais abandon _à _la vie ». A la suite de cette lecture, Jacques Roman à son tour empoigne _Les Plumes d'Eros _de Bernard Noël dans son article : la grâce de l'expérience.

Une livraison décidément très riche et également illustrée qui n'oublie pas en dernière partie les recensions proposées par sept lecteurs avisés et empathiques. Une lecture plurielle à poursuivre sur le site de la revue.