«Coupe sombre»: une fable romanche de la condition humaine

Entretien de 2001 avec Oscar Peer (1928-2013)

Approfondissement du 28.12.2013 par Jean-Louis Kuffer

Si le nom d’Andri Peer est déjà connu du lecteur romand, celui de son frère cadet Oscar vient à peine de lui être révélé par la publication d’un petit roman datant d’il y a plus de vingt ans, originellement intitulé Accord, et paru récemment dans une traduction (excellente, à quelques détails près) de Marie-Christine Gateau-Brachard, sous le titre de Coupe sombre. Remarquable par sa limpidité et son extrême concision, ce récit frappe en outre par la grande humanité de son regard, à la fois sensible à la condition d’un homme sur lequel s’acharne l’infortune, et attentif à la lutte du personnage dans son effort de restaurer sa dignité. Ce regard de l’écrivain sur le monde, nous l’avons retrouvé dans la parole orale, lente et précise d’Oscar Peer, rencontré à Lausanne à la fin du mois de juin 2001.

Pourriez-vous retracer brièvement votre parcours?

Je suis né en 1928 à Lavin, en Basse Engadine, dans une famille comptant cinq enfants, avec un père employé de chemins de fer. J’ai passé mes premières cinq années dans le hameau de Carolina, au milieu de la forêt, un lieu qui a certainement marqué ma nature de solitaire et joué un rôle dans la germination de ce livre que vous venez de découvrir en français. Nous avons ensuite passé trois ans à Zernez puis à Lavin, où mon père fut successivement garde-ligne et chef de gare. La maison était à la fois paysanne, puisque ma mère s’occupait de quelques bêtes, et nous n’allions à l’école que la moitié de l’année. Après un début d’apprentissage de serrurier-mécanicien qui ne m’a guère convenu, j’entrai, à l’âge de dix-huit ans, à l’Ecole normale de Coire, d’où je sortis instituteur après quatre ans. Après deux ans d’enseignement primaire, que je touvais d’ailleurs intéressant, je me dirigeai ensuite vers des études supérieures, sans doute stimulé par l’exemple de mon frère Andri, de sept ans mon aîné. Je passai donc six ans à l’Université de Zurich, contraint de payer mes études, trop onéreuses pour mes parents, en travaillant durant toutes les périodes de vacances. J’étudiais les langues romanes, je passai mon doctorat à l’âge de trente ans, puis je fus sollicité à Coire par la Lia Rumantscha (organisation faîtière liant entre elles les sociétés régionales des Grisons, n.d.l.r) qui me commanda un dictionnaire ladin-allemand, que je composai de 1958 à 1960. Marié et père de deux enfants, je me suis installé plus tard à Winterthour pendant huit ans avant de revenir aux Grisons. Je suis actuellement retraité de l’enseignement.

Quand avez-vous commencé d’écrire?

Etant foncièrement un lent, je ne m’y suis mis sérieusement que vers l’âge de trente ans. Mon premier roman, traitant de l’opposition entre les univers du village et de la grande ville, à quoi s’ajoutait l’amour clandestin d’un homme marié, ne quitta jamais mes tiroirs: on le jugea très, voire trop influencé par Gottfried Keller. En 1952, j’avais déjà publié une histoire dans un almanach engadinois, intitulé La Vieille maison et que j’ai retouchée et rééditée récemment. Mon premier roman publié, composé en allemand et intitulé Hochzeit im Winter, parut dans la collection Gute Schriften en 1970. C’est l’histoire d’un juriste qui a vécu dans le monde des grandes villes et qui, revenu au pays à l’âge de cinquante ans, se trouve oppressé par l’ennui de cet univers restreint. Au moment de repartir dans le vaste monde, il tombe amoureux d’une servante, l’épouse et fait souche, ce qui donne un happy end au livre, plutôt rare chez moi.

A part Gottfried Keller, avez-vous été marqué par d’autres maîtres à écrire?

Parmi les auteurs germanophones vivants, un Max Frisch m’a appris la brièveté, la concentration et la précision. C’est également cet aspect qui m’a intéressé chez un Maupassant, qui parvient à dire et à faire sentir le plus avec le moins de mots. Le même goût de l’ellipse m’a fait aimer Stendhal, mais j’ai aussi beaucoup apprécié Céline, ou Sartre et Camus. En ce qui concerne ce dernier, la lecture du Premier Homme, son roman posthume, m’a réellement impressionné. Et puis je ne saurais oublier Ramuz, que j’ai lu aussi avec beaucoup d’intérêt, d’abord comme étudiant puis avec mes élèves, et avec lequel je me sens évidemment des affinités, tant pour la région de montagne qu’il décrit que pour la vie simple et le regard qu’il pose sur le monde. Du côté des Américains, j’avoue n’avoir pas bien compris Faulkner, alors qu’un Hemingway m’a passionné. Le roman Coupe sombre lui doit au reste quelque chose. Plus précisément, c’est en lisant une critique très élogieuse du Vieil Homme et la mer que m’est venue l’idée de mettre en scène un homme seul en proie aux forces élémentaires. Le premier titre du roman était… Le Vieil Homme et la forêt!

Y a-t-il, dans la suite de vos livres, un thème dominant?

Il y en a plus d’un, mais l’opposition de la grande ville et de la communauté villageoise est un motif fréquent. Il apparaît dans Hochzeit im Winter, où est également présente la difficulté de vivre, un autre des mes thèmes récurrents, débouchant sur un certain pessimisme. Par ailleurs, le thème de l’ennui, au sens complexe du terme, est également une constante dans mes livres.

Avez-vous éprouvé personnellement de telles tensions ?

Certainement. Je me suis toujours trouvé tiraillé entre ma fascination pour la grande ville et le sentiment d’écrasement qu’on y éprouve, d’une part, et, d’autre part, l’attachement à la terre natale, à la nature et au silence, et l’ennui qui en émane, lié chez moi à une disposition profonde, relevant de la mélancolie.

Celle-ci ne se retrouve-t-elle pas, justement, au cœur de Coupe sombre?

C’est l’évidence. A ce propos, la situation du personnage principal, rejeté de sa communauté et en butte au poids du monde, représente elle aussi un thème de mes écrits. Ma position personnelle est aussi, au fond, celle d’un solitaire méditatif.

Venons-en donc à la genèse de Coupe sombre

C’est un livre qui m’a été commandé en 1978 pour la collection de la Chasa paterna, laquelle publie chaque année un ouvrage en romanche. Contrairement à d’autres de mes livres, j’ai rédigé celui-ci en ladin, pour l’adapter ensuite en langue allemande, très librement à vrai dire. Comme je vous l’ai dit, son origine est liée à la lecture d’Hemingway, dont j’ai lu deux fois Le Vieil Homme et la mer. Ce n’est pas le roman lui-même, une fois encore, qui m’a donné la première impulsion, mais la lecture d’une critique d’Erich Blöker qui parlait de la «résignation homérique» du Vieil homme et la mer, d’une «parabole du combat humain», de la «grandeur humaine dans le naufrage» et d’un «récit qui a quelque chose de l’effet purifiant et élévateur de la tragédie grecque». Je me suis alors dit «oh la la, si j’étais capable de faire quelque chose comme ça…» Faute de connaître la mer, j’ai pensé à un personnage qui engagerait un combat difficile avec la forêt. Le souvenir de mon grand-père, qui était lui-même bûcheron, compta dans la cristallisation de cette histoire d’un paria, et l’histoire de l’homme inconnu que le protagoniste retrouve de loin en loin sur son chemin, vient elle aussi de ce grand-père.

Que représente exactement, pour vous, ce mystérieux inconnu?

Je n’ai pas d’explication pour ce personnage, qui est peut-être un double du protagoniste, ou son ombre, ou le diable, ou encore la mort. Je ne sais pas: c’est au lecteur de décider.

Le rôle de l’enfant qui s’attache au vieil homme est également important…

Lorsque j’étais enfant, nous habitions tout près de la rivière, de l’autre côté de laquelle se trouvait une maison, que nous appelions la «maison du village» ou «la maison des pauvres», où trouvaient refuge des gens qui n’avaient pas le sou. Là vivait une femme qui travaillait à l’extérieur et laissait toujours son enfant à lui-même. Cela m’a donné l’idée de ce petit Otto qui donne à la vie du protagoniste, veuf, séparé de ses propres enfants et ayant tout perdu, un sens nouveau.

Un autre personnage manifeste envers lui de la compassion, contrairement à la plupart des gens du village, et c’est Véra l’étrangère…

Bien entendu, tout n’est pas noir et blanc. Et dans sa détresse, l’homme trouve ici et là des appuis ou des moments de tendresse. Les femmes jouent, à cet égard, un rôle marquant. Il y a la jeune Canadienne, avec laquelle notre homme a, vingt-cinq ans plus tôt, trompé sa femme dans un élan de sensualité sauvage, et puis il y a Véra, qui incarne la sollicitude désintéressée.

Vous semblez essentiellement intéressé par les sentiments et les forces élémentaires…

C’est vrai, et c’est peut-être, aussi, ce qui me rapproche d’un Ramuz. Je dirai même: l’expérience du corps mis à l’épreuve dans un travail toujours plus difficile, avec la douleur physique, la fatigue, mais aussi des moments de béatitude dans cette douleur et cette fatigue. Malgré le poids du monde et la difficulté de vivre, il y a dans la création une beauté, par exemple symbolisée ici par le chant de la scie, que le personnage assimile à l’«essentiel».

Vous dites de votre personnage qu’il est «aussi pieux qu’un chien»? Comment l’entendez-vous plus précisément?

Ce n’est pas un personnage religieux au sens conventionnel, même s’il va à l’église et dit son Notre Père. Sa religion ne vient pas de l’église, mais de sa propre profondeur et d’une fidélité dont l’innocence l’apparente peut-être à celle de l’animal. L’expression «aussi pieux qu’un chien» est donc à prendre au double sens…

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UNE QUETE ACHARNEE DE L'ACCORD

Pas un mot de trop, pas un mot à côté, pas un mot qui sonne faux: voilà ce qu’on se dit au terme de la lecture de Coupe sombre d’Oscar Peer, par le truchement de laquelle nous retrouvons une Suisse à la fois sauvage et noble, farouche et toujours soucieuse de préserver un vieux pacte communautaire, fût-ce à l’écart des conventions sociales.

De celles-ci, Simon n’a pas un respect marqué. Plus soucieux de justice tacite que d’observance des lois écrites, il s’est aliéné le soutien des «grandes gueules» du village en osant défendre un berger malchanceux. Lui-même en proie à la guigne, qui lui a valu de tirer accidentellement sur un compère de chasse, devra payer le prix fort (trois ans de prison, durant lesquels sa femme décède) avant de se retrouver rejeté de la communauté, paria logeant dans un abri de fortune, avec une étrangère compatissante et un enfant pour seuls amis.

Or Simon n’est pas de ceux qu’on dompte si facilement. Malgré ses mains vides et le poids de ses soixante-cinq ans, il va relever le défi le plus difficile en sorte de se prouver à lui-même, et aux autres aussi, qu’il vaut mieux que ce que dit la rumeur. Lui qui a rêvé jadis d’«une autre vie», continue d’entrevoir des échappées de bonheur en ce monde, n’était-ce qu’en entendant le chant de la scie. Au moment de l’attribution des forfaits d’abattage, Simon réclamera le plus pénible et le plus dangereux, et c’est en forcené solitaire qu’il accomplira sa tâche surhumaine, jusqu’à l’accident, nouveau stigmate de la poisse, mais au seuil d’une forme d’ultime rédemption.

Le titre original du livre, Accord, trouve en effet sa pleine justification dans le dénouement de ce superbe petit livre, qui marque l’accomplissement d’un pacte entre Simon et lui-même, l’accord de l’homme pécheur et de l’enfant innocent, enfin les retrouvailles de l’individu et de ses semblables, qui lui reviennent pour lui manifester leur reconnaissance.

Rien là-dedans de convenu ou de «téléphoné». La grandeur de ce petit livre tient à la fois à sa forte densité «physique» et à son aura de mystère, rappelant les récits réalistes et magiques à la fois d’un Friedo Lampe. Comme un Ramuz, mais sans trace de maniérisme stylistique, Oscar Peer excelle dans l’art d’une langue-geste aux raccourcis puissamment suggestifs. La nature est là dans son bruissement généreux et indifférent. Une ombre parcourt le tableau qui tient de l’ange et du démon. «Le mal court», se rappelle-t-on à tout moment, et Simon – qui n’a rien de la sainte nitouche – fera lui-même le compte final de ses fautes, mais on lui sent, on lui sait une âme pure, à ce cousin alpin des travailleurs de la mer ou des mineurs de fond, qui touche à sa vérité dans le dépassement de soi et l’accord scellé avec son humble destinée fièrement accomplie.

Jean-Louis Kuffer

(Article paru dans Le Passe-Muraille, Journal littéraire)