La rebelle au thé menthe

Editions des Sauvages

Article du 20.03.2015 de Daniel Vuataz & Vincent Yersin – Photos: Carine Roth

Genève, samedi 16 février 2013

Valérie Solano nous fait marcher. Elle tenait à nous rencontrer dans la librairie-café Livresse, «un endroit que j’adore», mais ce samedi après-midi de février, les tables sont toutes occupées et nous nous retrouvons à la rue. Elle voulait se faire photographier à la librairie du Boulevard, chez les amis, mais la lumière s’avère insatisfaisante. A défaut de lieu autogéré, de goûter alternatif et de chocolat viennois près d’une alignée de vieux «J’ai lu» bariolés, nous nous retrouvons dans une brasserie impersonnelle, une « chaîne » près des voies du tramway où l’on accepte gentiment de nous servir à boire. Un café pour Vincent, un Earl Grey pour moi, et un thé de menthe pour l’éditrice du jour. Autour de nous, les gens mangent, bruyamment. Une éditrice SDF, sommes-nous tentés de blaguer? Valérie nous avait prévenus: «Dans mon cas qui édite “dans ma cuisine”, comme disait de manière un peu méprisante un éditeur mieux installé, cela signifie faire entrer chez moi, dans mon propre espace, le regard d’un photographe et celui d’un journaliste-critique. Cela me met un peu mal à l’aise, je vous donnerai forcément plus à voir de mon intimité que je ne le ferais si j’avais des locaux indépendants.» C’était pourtant le but. Nous ferons une (première) entorse à notre feuille de route.

Le salut par la librairie

«Je suis complètement liée aux libraires.» Voilà la caractéristique première de cette transfuge de Zoé, éditrice indépendante depuis 2008, «secrétaire syndicale à 70%, éditrice à 100%». Valérie porte les cheveux longs, un mince pull rayé, des lunettes de prof de secondaire, des bottines et un duffle coat qu’elle a posé sur son sac de livres à côté de sa chaise. On décèle malgré le bruit des conversations un léger accent vaudois, qui surprend chez cette citadine pimpante. «Je suis venue de Lausanne après des expériences à Payot et Basta, parce qu’à l’époque, ça bougeait plus à Genève.» Chez Zoé, elle s’occupe de la diffusion, y «apprend la relecture». Les frustrations aussi. Deux manuscrits retiennent son attention, mais Marlyse Pietri n’a pas l’intention de les publier. Trop «pointus», trop «borderline». L’un d’eux, c’est un texte de Philippe Gindre «sur la dope». Ce sera la première pierre de son catalogue. Et le nom, alors ? «Les sauvages, c’est un clin d’œil. Ma sœur et moi, nous avons grandi dans une ferme. Petites, on nous appelait comme ça», nous explique-t-elle pudique, en déballant le sachet de son thé.

S’élever un minimum

Valérie a apporté ses livres, une douzaine de petits formats colorés, qu’elle dispose sur la table. La ligne graphique est claire, reconnaissable,  pop art . Le contenu est tout aussi typé : rock, sexualité, drogues, sociologie. «Mes livres sont autant des objets politiques que culturels», avoue-t-elle en détaillant les titres. Les sauvages, ce sont peut-être aussi eux, les membres de sa tribu d’auteurs. Ils sont plasticiens (Loretta Verna, Julia Sorensen), comédiens (Francine Wohnlich), musiciens (Philippe Gindre), agriculteurs (Claude Amaudruz), anciens flics (Patrick Delachaux) avant d’être écrivains. «C’est vrai, je cherche des voix. Des exigences. Ça ne m’intéresse pas, la facilité. Ce sont les petites structures comme la mienne qui, dans un monde de produits et de ventes, proposent des espaces littéraires libres.»

Sauvage mais civilisée

Les Editions des Sauvages cultivent la différence. Contrairement à une habitude qui veut que le meilleur ami du texte soit l’image, Valérie Solano a toujours préféré le son. Plusieurs de ses livres sont accompagnés d’un CD ou traitent directement de musique. Grâce à son excellente connaissance des réseaux de libraires, elle se passe également d’un outil plus surprenant. Pas de vente en ligne pour elle. Le site web des Editions annonce sobrement : «Pour les commandes, merci de vous adresser à une librairie proche de chez vous. Le réseau du livre est essentiel pour faire connaître des auteurs. Par souci de cohérence, les éditions des sauvages ne proposent pas de commandes en direct, pas plus que vous ne trouverez nos titres sur Amazon.»
Si les Editions des Sauvages sont fondées, comme beaucoup de petites structures dépendantes des subventions, sur une base associative, Valérie Solano prend en charge l’entièreté du travail. «Il y a bien une assemblée générale alibi une fois par année, mais je m’occupe de tout.» Pas de comité de lecture, volontairement peu de travail sur les textes, aucune envie d’agir en «éditrice autoritaire». Le travail n’en est pas moins sincère autour des manuscrits, en terme de discussions surtout. Etre seul maître à bord, est-ce toujours un avantage? Sa crédibilité est-elle acquise? Valérie évoque le cas de la commission littéraire du Canton de Vaud, qui lui avait refusé son aide au prétexte que la qualité littéraire d’un texte n’était «pas suffisante». «A ce petit jeu-là, c’est la parole d’un “expert” contre la mienne», résume Valérie.
«Je fais des livres parce que c’est vital. Je bâtis un catalogue. C’est le seul moyen, faire œuvre d’éditeur.» Pour cela, elle choisit de s’en tenir «à des gens, des relations». Elle s’attache à ses auteurs. Ses livres ont tous une histoire qu’elle pourrait nous raconter jusqu’au soir. Nous n’avons pas le temps de poser toutes nos questions tant elle s’épanche, enchantée de faire connaître son travail : «Il faut soigner la communication, c’est vraiment important.» Les heures passent, d’ailleurs, à une vitesse folle. La brasserie ne désemplit pas.

Connaître ses forces

Nous orientons la conversation sur la polyvalence des éditeurs d’aujourd’hui. Contrôle-t-elle tous les maillons de la chaîne avec autant d’aisance que le domaine «librairie»? Valérie concède volontiers quelques points faibles: «Le travail de correction a parfois été fait trop rapidement et la mise en page des textes, au début surtout, avait des défauts. Le tir a été corrigé avec les imprimeurs.» Joignant l’acte à la parole, elle nous montre un exemplaire dénué de marges centrales, un miroir de page raté, évoque même un cas embarrassant d’interversion de couvertures… Nous abordons opportunément le sujet de Max Lobe, qu’elle a révélé avec L’Enfant du miracle en 2011. Un livre que beaucoup ont jugé, sur la forme, plutôt sévèrement. «Je l’ai effectivement publié trop tôt, trop précipitamment. Il aurait fallu le faire réécrire. Mais l’histoire dépassait largement le domaine du professionnel, la relation était inadéquate. Il y avait urgence. Quand on décide toute seule, c’est le risque, on se laisse toucher, très subjectivement.» Max Lobé, ironie du sort, a sorti son second livre chez Zoé l’année passée. Les Sauvages ont-ils servi de tremplin, mais n’est-ce pas un peu rageant ? Valérie a un sourire qui dit tout: «Je suis extrêmement heureuse de voir que Max a réussi ailleurs.» Derrière la vitre, des échoppes trônent sur Plainpalais. Marchands turcs, bouquinistes et antiquaires, agriculteurs bio. Des chalands passent rapidement, la tête enfoncée dans le dos par le froid.
«On ne sait pas ce qui fait qu’un livre marche», conclut Valérie sans nous laisser le temps d’aborder le cas Dicker. «Il ne faut jamais s’imaginer qu’on va gagner de l’argent. C’est en tout cas ce que je me dis.» De bonnes surprises arrivent parfois, comme le prix Dentan à Alexandre Friedrich, en 2011. «ça fait plaisir, en terme de reconnaissance et de visibilité.» La stratégie de sortir quatre livres à la fois commence d’ailleurs à payer. Elle a déjà augmenté son tirage, de 200 à 600 exemplaires. «Je me donne dix ans pour voir les résultats et tirer un premier bilan.» Le futur proche? Une collection de polars helvétiques. Décidemment en vogue, constatons-nous. Nous réglons les consommations, le tram passe dans deux minutes, et Valérie doit encore se faire tirer le portrait. Sur la table, le thé menthe de l’éditrice n’a pas bougé. La grande cuillère est debout, dans l’eau colorée mais froide.

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Nom complet: Editions des Sauvages.
Raison sociale: association à but non lucratif.
Date de fondation: 2008.
Lieu: Genève.
Fondatrice: Valérie Solano.
Collaborateurs actuels: Valérie Solano.
Diffusion: Servidis et Phil Berger (Diffusion Avec Plaisir).
Impression:Allemagne.
Parutions par année: 2-3. 
Auteurs emblématiques: Philippe Gindre, Loretta Verna, Francine Wohnlich.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: non.
Best-seller: Ogrorog, Alexandre Friederich, 2011.
Secteurs de publication littéraires: roman, récit.
Autres secteurs de publication: documents sonores.
Modèles éditoriaux: Les Editions de Minuit, Suhrkamp Verlag, Ammann Verlag.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: «je cherche…»
Un «auteur de rêve» vivant: A. S. Byatt.