Les anarchistes venus du froid

-36° édition (l’édition de la vachette alternative)

Article du 11.05.2015 de Daniel Vuataz (Photo Sandro Campardo)

Les Bayards (NE), dimanche 10 mars 2013

Nous avons voulu faire «plus bucolique». En voiture depuis Fribourg, les Bayards, c’est presque un autre pays. Laurent Guenat nous avait pourtant prévenu par mail: «Le plus simple depuis Lausanne est de passer par Vallorbe puis, à Cluse et Mijoux, de bifurquer à droite vers la Suisse. Ne pas manquer dans ce cas, la bifurcation à gauche pour les Bayards à la sortie des Verrières. Si vous le faites plus bucolique, c’est par Sainte-Croix, mais c’est plus long et plus sinueux.» Nous avons voulu faire plus bucolique. Et nous avons a été servis. La route sonde des gorges, traverse des forêts invraisemblables, il n’y a pratiquement pas de circulation. C’est bête à dire, mais nous commençons à comprendre pourquoi, physiquement, la littérature ne franchit pas si facilement ces escarpements. «Je me trouve au milieu du village, exactement en face du loup en bronze sculpté par Robert Hainard», lis-je sur le mail, à Vincent qui conduit. Le loup nous saute aux yeux au détour d’un carrefour. Nous sommes arrivés, exactement à l’heure. Il y a des montagnes partout autour.

Livres d’artistes & photocopieuses

Les Bayards. Bastion de l’UDC neuchâteloise, paradis des Genevois à la retraite. Il ne fait pas -36° cet après-midi-là, mais l’haleine, à 1000 mètres, se matérialise volontiers devant nos têtes quand nous saluons Laurent Guenat. Taillé comme le loup de bronze qui trône devant chez lui, Laurent est ingénieur de formation, imprimeur de métier, indépendant depuis 1988. Il se consacre à la peinture et vit de la traduction. La France est à 3 kilomètres, la Suisse allemande à 30. Le regard minéral, les cheveux libres, poncé et sec comme un galet de moraine, Laurent évoque immédiatement le gars qui, sans crier gare, peut décider de s’en aller courir une arête à peau de phoque. Un homme de liberté. Son truc, à Laurent, tête pensante et président de «l’édition de la vachette alternative», c’est l’art. La musique, la peinture, la poésie sonore. Le stamm de -36° Edition se trouve chez lui, dans sa maison. «Faites attention avant d’entrer, tout est tombé du toit à cinq heures ce matin…» Nous évitons un tas de neige monumental et pénétrons, côté est, dans ce repaire d’éditeurs autarciques.

«Comment avez-vous entendu parler de nous, en fait ?» demande Laurent alors que nous le suivons vers les sous-sols de la bâtisse. «On n’en voit pas souvent, des journalistes, ici». Ça tombe bien, nous ne sommes pas journalistes. Et c’est donc à gros coups de brosse que nous vous décrirons la pièce où nous attendent déjà Patrick Auderset et Myriam Wahli, les deux autres quarts du comité (manque aujourd’hui Fabienne Samson). Il faut commencer par dire que c’est une pièce de grande dimension qui sert à tout. Nous découvrons dispositif de projection, des murs et un plafond en bois, du carrelage ocre, une table centrale recouverte d’une nappe, un poêle artisanal, des canapés, une très grande crousille en forme de livre aux couleurs des Editions et, près de l’entrée, sur une table longue, un échantillon de la production: fascicules, cahiers brochés, carnets reliés, cartes postales, leporellos, boîtiers de CD, coffrets de carton, liasses de feuilles libres… Le catalogue se présente sous forme d’une notice posologique. Disposés sur ce qui ressemble à un étendoir à lessive, une septantaine de feuillets A6 photocopiés pendent dans la lumière. Je m’approche pour lire les titres: Au pays du géranium / Napster of Puppets / La Manade à Leibniz / Hommage dommage fromage / Eloge funèbre de superman / Héra Poôpis / Gulls / J’ai besoin de sucre… «Y a-t-il seulement un livre, ici ?» me souffle Vincent, admiratif. Il exagère à peine. Tout derrière, comme caché, un volume brillant attire l’œil. Parce qu’il semble «normal». Le Val de Travers, avec textes et photos sur papier glacé. «Ah, ça? Faites pas attention, c’était une opération purement commerciale et touristique… Je ne sais même pas pourquoi il est là», lance Laurent en nous proposant des chaises. Nous sommes avertis.

La liberté avant tout

Sur la table il y a des flûtes et du café. D’emblée, Patrick annonce la couleur: «La plupart des livres se ressemblent, aujourd’hui. C’est vrai, en littérature, on a des siècles de retard sur les autres arts. Vous en connaissez, vous, de la littérature abstraite par exemple?» Tout comme Laurent, Patrick est doté d’un regard translucide, d’un bleu encore plus fluide que les boutons de sa veste en jean. Il porte les cheveux plutôt longs et se définit comme «touche à tout, bon à rien». Bûcheron de formation, voyageur, il retape des vieilles bicoques dans les hameaux du coin quand il ne prépare pas la prochaine «Soirée de la vachette»: «On fait venir les gens ici, dans cette pièce, pour causer littérature, musique électronique, fours artisanaux, patois locaux… Ce qu’on recherche, c’est la convivialité, le partage.»

Les premières suspicions à notre encontre passées, nous parvenons à faire parler le trio. Nous apprenons sans trop de surprise que les éditions «naviguent à vue», n’ont «pas de programme», sont «partantes pour tous types de projets» mais ne veulent «aucune contrainte, surtout». L’association fonctionne en «réseaux underground», se situe «hors du business» parce que, assure Patrick, il n’y a «aucune possibilité là-dedans pour notre créneau». Et c’est quoi, le créneau de la vachette alternative? Laurent essaie de mettre les choses à plat: «Nous créons des synergies. Nous mettons en commun nos compétences pour rassembler les gens. C’est presque social: nous offrons à ceux qui ne l’ont pas une occasion de s’exprimer.» Patrick tend à Vincent le livre – impeccable, inouï – de Pierre Anselmet et ajoute: «On ne publie pas des chefs d’œuvres inconnus. On donne des opportunités.» Certains de ces auteurs ont parfois poursuivi leur route en France: «Lucien Suel est allé aux Editions de la Table Ronde, Thomas Vinau chez Alma, Jean-Baptiste Pedini au Cheyne, l’année passée», détaille Laurent.

Le label et les brontosaures

Si la structure financière de l’association est si légère (de très loin le plus petit budget de notre enquête), c’est parce que -36° Edition s’adonne à une forme de compte d’auteur. Patrick préfère comparer leur système à celui d’un label de musique. «En moyenne, notre association prend sur elle la publication de deux livres par année. Il doit s’agir d’un coup de cœur unanime, et l’auteur ne doit pas avoir les moyens de se payer la publication tout seul. Le reste de la production est en effet à charge des auteurs.» Devant nos mines circonspectes, Laurent nuance le propos: «Ça reste du compte d’auteur humaniste. L’auteur paie, mais chez nous il imprime pour moins cher et profite de notre travail de promotion, de nos réseaux. Il touche en plus un pourcentage prédéfini sur les ventes de son livre. Et puis, toutes les publications passent par un comité de lecture d’une dizaine de personnes.»

Et l’association, comment se structure-t-elle? «C’est assez informel», explique Laurent. «Nous ne sommes pas vraiment une société de tir suisse allemande.» Le président détaille son comité: «Fabienne Samson, qui n’est pas là aujourd’hui, est artiste et photographe. Myriam achève un Bachelor d’écriture littéraire à Bienne. Chaque membre apporte ses compétences spécifiques à la vachette.» S’ils concèdent que leur sens commercial est «peu développé» et qu’un service de presse «serait utile», tous trois précisent que leurs intentions ne sont pas prioritairement mercantiles. «Vendre, on n’aime pas ça», synthétise Patrick en donnant du coude sur la nappe. «On a même essayé de changer les règles du jeu, en laissant par exemple le lecteur libre de payer ce qu’il voulait pour un livre. Mais ça n’a pas marché.» Outre sur leur site web, on trouve donc leurs tirages limités dans quelques librairies, La Méridienne à La-Chaux-de-Fonds, Basta à Lausanne, parfois La Fontaine à Vevey. Laurent, qui dispose d’un réseau en Suisse et en France plutôt développé, a aussi exporté la vachette des Bayards sur les stands de rencontres artistiques suprarégionales, notamment à Lausanne (Tirage limité au palais de Rumine, ou la Convention des éditeurs indépendants au Théâtre 2.21). Nous imaginons l’équipe de Neuchâtelois passer l’Orbe pour suspendre leur pavillon noir et se faire acheter quelques livres d’artistes par Sylvio Corsini, le «très client» responsable des livres d’art de la BCU. «Mais, au final, il n’y a pas beaucoup d’éditeurs littéraires dans ces rencontres, et au milieu des slips sérigraphiés, avec nos livres et nos journaux, on passe un peu pour des brontosaures.»

8pA4

Il est bientôt l’heure pour Myriam de redescendre à Bienne. Elle a commandé le bus par téléphone et celui-ci s’arrêtera donc aux Bayards dans quelques minutes. Divin pays. «C’est elle qui s’occupe de la série des 8pA4, depuis l’été passé», explique encore Laurent en nous désignant la lessive de feuillets photocopiés. «Le concept est très simple», explique Myriam, son sac entre les mains: «Nous donnons carte blanche à un auteur ou un artiste sur une page A4 pliée en 8, pour en faire un micro-livre. Nous en tirons 50 exemplaires, la moitié pour l’artiste, l’autre pour nous.» Les 50 premiers numéros ont d’ailleurs été rassemblés sous reliure artisanale, avec plexiglas et cordelette. Myriam nous salue et disparaît dans le froid. « C’est de ce genre d’énergie dont on a furieusement besoin », commentent les deux chevelus. « Du sang neuf, ça ne fait jamais de mal.» On se serre les mains cordialement et on souhaite longue vie à la microédition alternative.
Pour le retour, nous choisissons la route directe. Du bucolique, on en a en réserve pour finir l’hiver.

Nom complet: -36° édition (l’édition de la vachette alternative).
Raison sociale: association à but non lucratif (30 membres).
Date de fondation: 2005 (association depuis 2008).
Lieu: Les Bayards (NE).
Fondateurs: Patrick Auderset, Fabienne Samson, Laurent Guenat.

Collaborateurs actuels: Laurent Guenat (président de l’association), Patrick Auderset, Fabienne Samson et Myriam Wahli. Un comité de lecture d’une dizaine de personnes.
Diffusion et distribution: maison.
Impression: Imprimerie du journal de Sainte-Croix ; APEX (Fleurier) ; Livresses (Dombresson, Jan Zimmerlich) pour la reliure parfois.

Titres au catalogue: 28 (+ 74 dans la collection « 8pA6 »).
Tirage moyen: 50 à 150 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: pas d’à-valoir ; pourcentage sur les ventes.
Auteurs au catalogue: 15 (+ 55 dans la collection « 8pA6 »).
Auteurs emblématiques: Tricet de Karapus, Pierre Anselmet, Logovarda.
Compte d’auteur: oui.
Auto-publication: oui.
Best-seller: Code barres, Laurent Guenat, 2005 (livre d’artiste).

Secteurs de publication littéraires: roman, récit, nouvelles, poésie, théâtre.
Autres secteurs de publication: livre d’artiste, livre pour enfants, photographie, musique.
Modèles éditoriaux: P.O.L., la collection « Fiction et Cie » du Seuil.
Un écrivain «de rêve» **à publier à titre posthume:Henri Michaux.
Un «auteur de rêve» vivant**: Hélène Cixous, Pierre Guyotat