L'Adieu au Nord

Patricia secoua la tête pour aérer ses longs cheveux et lui offrit un chewing-gum, tentant de tromper la gêne où la plongeaient leur silence et son inexpérience à soulager l'érection qui le faisait si évidemment, si indécemment souffrir. Un camion s'était garé devant l'entrée de l'impasse, les enfermant dans cette intimité malcommode où traînait une odeur d'urine. Patricia tourna vers lui un doux sourire de bonté ennuyée. Tout en elle frémissait d'une immense et paniquante insatisfaction. Alain lui pressa le bout des doigts, s'efforçant au moins de ne plus l'importuner par son désir. Il voulut savoir comment elle était venue jusqu'ici, ce que savait son père. Patricia répondait distraitement en donnant de petits coups avec sa tête contre le crépi, et c'est alors qu'elle lui raconta qu'elle avait un plan pour partir bientôt vivre en Angleterre.

(Présentation du livre, éditions Mercure de France)

Entretien avec Pascale Kramer

de Pierre Lepori

Même après des années, l'on se souvient de l'atmosphère de vos romans, car elle vous «colle à la peau». Que ce soit la maison de Betty et David dans Onze ans plus tard, ou celle qui est hantée par la mort des enfants dans Les vivants, ces lieux ne s'oublient pas, comme le souvenir de ceux où l'on aurait vraiment vécu. Comment créez-vous cette atmosphère? La ressentez-vous tout d'abord avant de vous atteler à un nouveau roman, ou alors monte-t-elle à fur et à mesure que les personnages vous guident dans l'histoire?

Sans doute parce que ce sont les atmosphères que je décris, et non pas les lieux eux-mêmes. Si vous repreniez les descriptions de la maison de Betty, vous n'y trouveriez que très peu d'éléments concrets. Le jardin, qui y joue un rôle important, est une présence de verdure, au cœur de laquelle ressortent de petits détails infinis (une traînée argentée d'escargot sur une feuille, des traces de pattes de merles dans la neige…) qui déclenchent en moi, et j'espère chez le lecteur, le souvenir de mille autres images et émotions sensitives. C'est un peu comme si on passait directement du plan large, un peu flou pour que seules les grandes masses ne ressortent, au très gros plan.

Cette atmosphère particulière est très ancrée dans les lieux (bien que rarement dans une géographie reconnaissable): la maison, la montagne (pour Retour d'Uruguay), la cressonnière et les brumes d'Irlande (pour ce nouveau roman). Vous inspirez-vous de lieux précis (faisant, à l'occasion, des repérages), ou s'agit-t-il plutôt de paysages intérieurs, voir métaphoriques?

Je me sers de souvenirs, le plus souvent anciens, de lieux existants, que je juxtapose comme cela m'arrange: la géographie que je propose n'existe pas. Dans le cas de la cressonnière, j'ai fait en effet un «repérage». J'avais visité celle où travaillait mon beau-frère, il y a des années. J'en avais gardé une image d'ensemble, d'une grande subtilité de verts différents, de bruits d'eau très doux. J'y suis retournée car j'avais besoin de détails, notamment sur la saisonnalité de la cueillette. Je n'avais encore jamais fait cela pour un livre, et ces images «fraîches», trop riches en détails, m'ont en fait plutôt gênées. Il m'a fallu les oublier pour revenir aux souvenirs anciens, en quelque sorte plus «graphique».

L'un des éléments forts de votre voix romanesque si particulière est certainement le sens de l'attente: dans cet Adieu au Nord aussi, nous nous retrouvons face à de longues plages d'indécision (pour les protagonistes), ce qui contribue à l'étouffement dans lequel lecteur et personnages vivent ensemble. Etablissez-vous un plan du roman, dans lequel le temps de l'attente et les accélérations du récit sont réparties selon un certain rythme? Considérez-vous l'attente comme l'un des éléments marquants de votre narration?

Les personnages ne sont pas dans l'attente, ils sont enfermés dans un mécanisme infernal, un engrenages de malentendus qui les poussent à réagir de la mauvaise façon, ce qui débouche sur de nouveaux malentendus, etc. etc. D'où peut-être l'impression d'attente: le lecteur attend qu'ils arrivent à passer à autre chose, à s'en sortir. Ca se joue à peu de choses, mais ils ne s'en sortent pas hélas. C'est désespérant, c'est hélas le genre de vie que vivent tant et tant de gens. C'est le sujet du livre.

Dans cette attente, les personnages son généralement engourdis: Alain n'arrive pas à prendre de décision, à avoir prise sur le cours des choses, Patricia se laisse dériver, sans énergie, comme si la vie était «trop grande» pour pouvoir en venir à bout, s'en emparer avec décision. S'agit-il pour vous d'une sorte de pessimisme, d'un fatalisme qui serait au centre de votre œuvre?

Ils ne sont pas engourdis, ils sont démunis, parce qu'il leur manque les rudiments. C'est cela la grande inégalité sociale. Pas le manque d'argent, mais le manque de rudiments, de perspectives. Avant d'aller vivre dans ce petit village du nord de la France, je n'avais jamais réalisé combien de choses, que je croyais élémentaires et innées, m'ont en fait été inculquées dans mon enfance. Savoir trouver une information. Savoir demander de l'aider. Savoir même ce qu'il y a à demander ou à trouver. Savoir dire ce qui ne va pas. Dans ces conditions, tout paraît inaccessible et hostile, ce qui crée un sentiment de frustration et de vexation qui ne fait que vous paralyser encore davantage. Mes personnes ne sont pas moins déterminés que vous et moi, ils sont tout aussi sensibles, ils manquent juste d'outils.

Le rythme participe avec finesse à la construction de cette narration suspendue. On a souvent envie de vous lire à haute voix avec un tempo à la fois scandé et précipité. Travaillez-vous à haute voix ou en essayant d'atteindre sciemment une telle musique?

C'est en effet un aspect que je travaille beaucoup. J'écris une première version d'un jet, puis je retravaille le livre du début à la fin en plusieurs couches successives, en cherchant à affiner toujours plus les détails et le rythme justement. A chaque fois que je retravaille une phrase, je relis tout le paragraphe pour voir comment elle s'y intègre.

L'adieu est un thème très important dans votre œuvre (ici le mot est même dans le titre), il y a toujours un moment de passage (tragique, mais souvent tout à fait simple: la mort, la fin de l'adolescence, la séparation). Peut-on lire vos romans comme des sortes de Bildungsromane de notre temps, où les rites de passages seraient perdus et les hommes de plus en plus hagards?

Mais je crois que c'est comme cela dans la vie. Les changements décisifs nous sont le plus souvent imposés de l'extérieur, et ce sont ces chocs qui sont intéressants d'un point de vue dramatique. Les grands destins, menés de bout en bout par la seule volonté sont finalement extrêmement rares. Ce qui m'intéresse et me touche, ce sont nos pauvres vies ordinaires, et la façon dont nous les vivons vaille que vaille. La façon aussi dont les circonstances nous amènent à faire des choses qui ne nous ressemble pas. Comme battre sa femme dans le cas d'Alain.

L'élément sensuel, la force un peu brute mais poétiquement douloureuse du corps, est l'une des nouveautés de cet Adieu au Nord: une tension nouvelle entre le masculin et le féminin (déjà présente, mais peut-être moins charnelle). On a l'impression que vous tendez encore plus à une sorte d'entomologie des destins humains, que vous radicalisez votre propos dans la saisie d'un langage plus brut, physique. Sentez-vous une évolution dans votre «traitement» de personnages, dans leurs «mise en réalité»?

Je n'ai pas un regard aussi analytique sur mes livres. Disons que l'aspect sensuel était primordial dans cette histoire. Une amie m'a dit un jour que je traitais le sexe comme faisant partie de l'action. Je ne l'aurais pas formulé comme cela moi-même, mais c'est certain que s'il y a des scènes charnelles dans ce livre, c'est qu'elles sont nécessaires à la compréhension de l'histoire. Alain et Patricia se baisent mal, faute d'expérience, et je dirais même, faute de culture. J'ai essayé de le montrer de la façon la plus crue possible parce que les «belles» scènes de sexe, en littérature ou au cinéma, m'ennuient. Soyons honnête, le sexe n'a rien d'esthétique. Tant mieux!

Le paysage intérieur du roman est scandé par une constante oscillation entre rage et désolation. A la fin de cet Adieu, nous avons l'impression d'un désespoir sans fin (et vous parlez de gâchis). Sentez-vous, à ce stade de votre travail romanesque, que l'un de ces deux sentiments va prévaloir?

Ce livre est l'histoire d'un gâchis, un gâchis né de cet engrenage rage/désolation. Un de ces gâchis comme j'ai eu si souvent l'occasion d'observer dans le Nord. J'avais envie d'en parler, car j'ai été bouleversée par cette injustice: l'irrémédiablilité de l'échec. Et aussi parce que ces mécanismes d'échec sont fascinants à observer. Maintenant, j'ai dit Adieu au Nord. J'ai envie d'aller regarder un peu ailleurs.

Bien qu'on sente chez Patricia ce lent désespoir qui touche au masochisme (et la recherche d'une certaine brutalité dans les rapports de force) nous ne ressentons à aucun moment du cynisme dans vos mots (et c'est pourtant un sentiment très présent dans le roman contemporain). S'agit-t-il d'un choix, d'une sorte de retenue humaniste face à la vie et à vos personnages?

Je crois que je n'ai tout simplement pas une once de cynisme en moi. A vrai dire, je n'aime pas beaucoup le cynisme chez les autres. Quand on va y regarder de très près, on s'aperçoit qu'on finit par comprendre pratiquement tous les comportements, même les pires. Et c'est justement comprendre le pire qui me passionne et m'excite.

Une bonne partie des questions que nous vous avons proposées ne se bornent pas au seul dernier roman. Preuve, s'il en faut, d'une cohérence profonde parcourant les cinq ouvrages que vous avez publiés jusqu'à ce jour: sentez-vous cette continuité, avez-vous l'impression de retravailler constamment «le même roman» ou au contraire ressentez-vous pour chacun d'eux une unité, une différence foncière?

J'ai l'impression d'écrire toujours une autre histoire, avec à chaque fois des problématiques différentes, tout en restant dans le registre des tentions entre les êtres. Et je les écris toujours de la même façon, par le menu, parce que c'est ce qui me paraît juste. Je me suis demandée récemment s'il me faudrait un jour inventer une autre forme, suite notamment aux discussions que j'ai pu avoir avec mon ami Sami Tchack (auteur Gallimard Continent Noir), pour qui un livre n'a d'intérêt que s'il cherche à réinventer «le livre». Mais j'aurais l'impression de tricher. Et je risquerais fort de m'ennuyer. Alors voilà, un Kramer sera donc toujours un Kramer. Désolée.

Revue de presse

[…] il est certains écrivains qui, plus que d'autres, parviennent à ressaisir cette langue-geste ou cet infra-langage, comme il en va de la romancière Pascale Kramer, notamment dans ses trois derniers romans, marquant, par ailleurs, une constante et remarquable progression. Entrée en littérature il y a une vingtaine d'années, et désormais établie à Paris, Pascale Kramer (née en 1961) a développé un univers très particulier, mélange de réalité triviale et d'âpre poésie, où des personnages souvent immatures se débattent maladroitement, incapables de formuler ce qu'ils ressentent. Très curieusement, ils “parlent” bel et bien au fil du récit, mais sans recours à aucun dialogue ni aucun discours indirect. Leurs expressions, leurs postures, leurs gestes, leurs attitudes, leurs réactions suffisent à “raconter” ce qu'ils vivent, un peu comme dans les “romans de l'homme” de Georges Simenon, où le plus est suggéré avec le moins. On pense d'ailleurs au Coup de vague, mémorable roman de Simenon évoquant également la campagne marine, en lisant L'Adieu au Nord dont le décor, une cressonnière où s'activent quatre hommes plutôt rugueux, compte beaucoup dans l'atmosphère du roman, entre le ciel bas et l'eau liquide. […] Raconter _L'Adieu au Nor_d n'a guère de sens, qui nous touche par immersion sensible et nous hante longtemps après lecture. Tout semble très mal parti pour Alain et Patricia, et pourtant la romancière nous les rend aussi proches, en leur fragilité criseuse, que tous les personnages de son théâtre émotionnel, dont le “sentiment de perdition” ne mène pas à la désespérance mais à une requalification sans pathos (et sans mots) de la simple vie. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 13.09.2005)

Alain, ouvrier agricole, a engrossé la jeune Patricia. Ce couple comateux erre entre la Province et l'Angleterre. Il a depuis longtemps perdu le Nord. Pascale Kramer se penche sans condescendance sur la France d'en bas. La Genevoise n'est pas sans talent, mais elle produit des livres ternes. Le lecteur a autant de mérite d'arriver au bout que l'auteur. (ed, Tribune de Genève, 05.09.2005)

[…] Rien a priori qui attire chez ces égarés. Aucun des protagonistes de cette histoire n'est capable de verbaliser ses émotions. Pascale Kramer ne leur donne jamais directement la parole, il est difficile de distinguer, dans ce qu'elle rapporte, ce qu'ils pensent de ce qu'ils disent vraiment. Et quand, parfois, une parole semble sortir de leurs lèvres, elle contraste si violemment avec le registre subtil où la romancière se situe qu'on en reste tout étonné: ces gens se parlent donc parfois? “Il cracha son mégot par la vitre baissée en répétant comme pour lui-même que ce type était un sale con”, écrit-elle à propos de Serge. Ce qui les remue et les bouleverse au fond d'eux-mêmes n'en est pas moins complexe et subtil. L'art de Patricia Kramer, c'est de trouver les détails qui révèlent ce désarroi confus, comme cette robe de Lycra “tout rugueux de peluches” qui dit la pauvreté et l'anomie. Ces héros, eux, ne savent exprimer “le cheminement catastrophé de leurs pensées” que par des gestes inadéquats: coups, cris, beuveries, mutilations, masturbations sans plaisir, viols. Dans son innocence perverse, Patricia “compte sur la fureur des hommes pour avancer”: elle paiera le prix de cette violence. Et plus encore, la petite Luce. Pas de morts d'enfants, cette fois, pas vraiment. Mais des êtres détruits d'avance. Le “malheur inconcevable” n'arrive qu'à la page 144, mais on le pressentait inévitable sans savoir quel visage il aurait. Eux aussi: à la fin, Alain regarde le beau visage troublé de Patricia et croit y déceler “un éclair de repentir, de tristesse ou de honte pour le gâchis qu'ils s'apprêtaient à commettre”. (Isabelle Rüf, Le Temps, 27.08.2005)

Sans concession mais loin de tout misérabilisme, Pascale Kramer peint des personnages lourds d'ambiguïté et de paroles retenues, des paumés presque toujours en marge de la société: des exclus de l'humanité désespérément humains. (EVENE)

Avec L'Adieu au Nord, Pascale Kramer signe, au Mercure de France, un des plus jolis romans de cette rentrée […]. Une histoire simple de gens simples, servie par une écriture descriptive, superbe et fine. (Jean-Luc Aubarbier, Essor Sarladais, 16.09.2005)

[…] Depuis Manu, paru il y a déjà dix ans, on sait tout le talent de Pascale Kramer à distiller le malaise, à créer les situations troublantes, à mettre en scène les tourments de l'âme. Avec L'Adieu au Nord, elle y parvient mieux que jamais. (Alexandre Fillon, Le Figaro/Madame, 10.09.2005)

Il est des cœurs simples dans lesquels le feu brûle. Des mondes où la caresse le dispute au coup de point. Où les rêves se suicident parce qu'ils sont mal foutus. […] Alcoolisé, sans issue, voilà un “Roméo et Juliette” qu'aimeraient beaucoup les frères Dardenne, mais porté par une langue âpre et poétique, jamais très loin de la grâce. (Christophe Ono-Dit-Biot, Elle, 12.09.2005)

[…] Une ambiance grise, des personnages cabossés par la vie dont les sentiments se dévoilent imparfaitement dans les non-dits et la violence… Ce livre étrange, dont l'atmosphère palpable fait la force, est une ode à ces vies minuscules et pathétiques. (EPOK, septembre 2005)

[…] Pas un mauvais type, mais un gars gauche, frustre, qui ne sait pas comment l'amer. Tous deux paumés, tous deux en errance. Le livre pourrait être cafardeux. Mais la plume de Pascale Kramer, malgré des encombrements, le sauve de l'abîme. (DS Magazine, octobre 2005)

[…] Pascale Kramer – pubblicata da Mercure de France – ci propone con L'Adieu au Nord un romanzo sulla solitudine, sulla rabbia e sul disincanto, attraverso personaggi che si amano in modo rude e scombiccherato. Nel Nord della Francia e in Irlanda, Patricia e Alain personaggi sconsolati – madidi di tristezza – finiranno a poco a poco per scivolare nella brutalità. Potrebbe venirne fuori un romanzo cinico – perché il cinismo e di moda – ma Pascal Kramer ha ormai raggiunto la sua piena maturità espressiva: con frasi brevi, brucianti, intensissime, non perde mai di vista l'umanità e la compassione. L'Adieu au Nord è allora un romanzo tragico, disilluso ma pieno di amore per la vita. Un grande romanzo. (Pierre Lepori, RTSI, 24.10.2005)