L'Œil de l'espadon
Roman

A 24 ans, Charlie est apprenti-poissonnier au Grand Magasin. Son quotidien a l’aspect moiré des écailles: découpage, évidage, emballage et autres savantes manipulations de la marchandise, nettoyage méticuleux des tables de travail, et puis visites au grand frigo et à la gigantesque poubelle, café et cigarette des pauses avec ses collègues, enfin les clients, les anonymes et les habitués, les affreux et les charmants. Mais Charlie ne veut plus de l’image que lui renvoient Natacha, son patron et les clients : celle d’un gentil, tellement gentil jeune homme. De son côté Emile, grand idéaliste, se trouve confronté, grâce à Charlie, à une réalité plus subtile qu’il ne la voudrait. Non, tous les employés du Grand Magasin ne sont pas des imbéciles englués dans la routine.

Un premier roman qui a la simplicité d’une fable et l’intelligente précision d’un bon documentaire.

(Présentation du roman, éditions Zoé)

Critique

de Marianne Brun

Les saisons filent au Grand Magasin, pourtant il fait la même température toute l'année, les clients sont les mêmes toute l'année, nos habits sont les mêmes toute l'année, les poissons varient un peu mais globalement, ce sont les mêmes toute l'année, et les promos s'enchaînent, en boucle, toute l'année, c'est comme une gigantesque répétition, une machine qui s'arrête jamais, sauf le soir, quand le magasin ferme, mais ça dure jamais longtemps, le lendemain tout recommence.

Bienvenue au rayon poissonnerie d'une grande surface, comme nous en connaissons tous. Ou plus exactement que nous croyons connaître car, à travers ce roman, nous découvrons l'envers de son décor jusqu'à ne plus vouloir y remettre les pieds.

Tout est beau en apparence mais quand tu grattes un peu tu tombes sur le dégueulasse.

Ça commence comme une discussion banale avec quelqu'un qui nous raconterait ses conditions de travail. Charlie (24 ans) est à la poissonnerie depuis deux ans. Son quotidien est rythmé par les installations de son étal, les travaux annexes pour s'occuper en attendant le client, la vente bien sûr avec ses rituels, ses «bonjour, bonne journée», ses réponses aux demandes farfelues des clients et surtout ses pauses durant lesquelles convergent tous les employés des autres rayons. Pauses cigarettes, pauses repas, grillades sur la terrasse, fêtes du personnel... Là se nouent les complicités, les amourettes – des instants de vie propres à tout microcosme. On y croise une galerie de personnages qui forcent la sympathie et l'on rit de bon cœur avec eux lorsqu'il faut décompresser. Charlie est ici comme un poisson dans l'eau. Il aime cette vie, il apprécie ses collègues, il respecte sa hiérarchie et il est amoureux de Natacha de la fromagerie, même si son manque d'amour-propre le tient en retrait. Car, et c'est l'autre originalité du roman après le choix de l'univers du Grand Magasin, ce narrateur est d'une profonde naïveté, pour ne pas dire idiot – c'est en tout cas ainsi qu'il peut être perçu par les autres, ce dont il est conscient:

[...] je crois que certains me prennent pour un idiot mais j'aime autant ça, au moins ils me fichent la paix.

Le choix d'un tel personnage est à double tranchant. En l'occurrence, Charlie peut très vite lasser car il est particulièrement limité pour son âge et le style adopté pour ses confidences force parfois artificiellement sa simplicité. À 24 ans, il semble découvrir pour la première fois le monde du travail alors qu'en toute logique il est sur le marché de l'emploi depuis au moins la fin de sa scolarité obligatoire. En outre, la manière dont il raconte son passé d'orphelin l'infantilise et la charge pathétique de certaines scènes (comme celle de la boîte qu'il a remplie de sable pour signifier les cendres de ses parents) ne l'humanise pas mais laisse croire qu'il a un handicap intellectuel – ce qui n'est pas le cas. Ainsi, on peut avoir du mal à croire tout à fait en ce personnage. Mais passons outre ces faiblesses qui se cristallisent sur le passé finalement pas si crucial du personnage, et saluons l'audace de l'auteur. Avec un tel narrateur, Arthur Brügger s'autorise un regard faussement angélique et toujours étonné sur le monde de la grande distribution. Charlie explique les choses à sa façon, ce qui permet de vulgariser pour le lectorat le plus large un matériau documentaire conséquent. La charge est évidente, mais la légèreté de son traitement fait ressortir, sans moralisme, le cynisme monstrueux d'un système dont le seul objectif est de faire de l'argent. Et cette monstruosité gonfle au fil de la chronique que nous livre Charlie. Sur quelques mois, avec une intensification du travail lors des fêtes de fin d'année puis un renouveau illusoire avec le temps des grillades, nous suivons l'évolution de Charlie dans cet enfer particulier. Derrière ce microcosme réjouissant comme une troupe de théâtre (la comparaison est de Charlie) apparaissent les rouages du néolibéralisme qui broient lentement mais sûrement les employés de ce temple de la consommation. Charlie n'est pas tout à fait dupe et sa rencontre avec Émile, un jeune intello de gauche, va achever ses illusions. Émile est nouveau au Grand Magasin. Il travaille au niveau zéro, c'est-à-dire aux poubelles. Il veut dénoncer le gaspillage alimentaire. Il est aux premières loges pour l'observer et il compte bien en tirer un reportage photo. Ici, on jette des hauts-parleurs aux câbles «un peu» abîmés, des livres, des matelas d'exposition et de la nourriture bien sûr.

– Tout le monde fait comme si de rien n'était. Tu sais ce que ça représente, en chiffres, le gaspillage alimentaire à l'échelle mondiale? Plus de la moitié de ce qu'on produit finit dans les ordures avant même d'avoir été consommé. 

Au gré du quotidien de Charlie, nous mesurons en effet la désinvolture avec laquelle les employés jettent, tous les lundis, pendant des heures, des stocks faramineux de produits qui ont dépassé la date de péremption durant le week-end et qu’il leur est interdit de prendre sous peine d'être accusé de vol. Nous notons surtout à quel point le système asservit ses employés, cherche à les prendre en défaut ou leur donne d'une main un salaire qu'il leur reprend de l'autre.

On fait nos courses ici, on mange ici, on boit ici. On vit ici. J'ai dit ça à Léon sur la terrasse des employés cet après-midi et il m'a regardé en me disant : «Eh ouais gamin, tu vois. C'est ça, le boulot.»

Une sidération se crée à la lecture de ce roman. Le projet romanesque prend une dimension sociologique. On y lit la violence symbolique que subissent ces employés qui, malgré tout, restent ici tant qu'on ne les met pas à la porte et qui, pour ce faire, acceptent de ne pas se rebeller contre l'absurdité du système. On a là un savoureux traitement des thèses de Michel et Monique Pinçon-Charlot sur la manipulations des plus faibles (en l’occurrence Charlie) par les puissants. Mais ce n'est pas tout. L'amitié entre Charlie et Émile est par certains aspects trop bienveillante pour être franchement attachante. Cependant, sa chute est glaciale. Elle renvoie dos-à-dos les grands patrons qui abusent, les employés qui se soumettent et les petits lanceurs d'alerte. Ils participent tous au système.

Si le Grand Magasin jetait pas la bouffe, Émile serait rien. Finalement, si tout était bien dans le meilleur des mondes, des artistes comme Émile existeraient plus. En fait ils vivent que pour montrer le mal. Et est-ce que ça suffit? De le montrer le mal? Et moi alors, à quoi je sers, moi? À faire marcher la machine, comme il dit? À servir de cobaye? À être le sujet d'une photo réussie? 

Aussi, ce roman est moins un roman d'apprentissage qu'une tragédie sociale. Certes, il n'y a pas de mort à la fin, si ce n'est celle des illusions de Charlie. Certes, le ton est volontairement léger. Mais nous assistons tout de même à l'asservissement inexorable de ce Candide, et la manière dont l'auteur articule cette chute avec l'éveil de sa conscience est remarquable. Elle laisse un goût amer que la chair de l'espadon, même revenue aux petits oignons, ne saurait apaiser.