Redites
Roman

Deux personnages sont occupés à lire le manuscrit d'un roman, que nous découvrons à travers leurs commentaires, leurs sarcasmes, leurs enthousiasmes. Peu à peu ces deux lecteurs nous dévoilent des parcelles de leur vie, de leur caractère, de leur intimité, en même temps que l'intrigue du roman prend corps:
Il y a un juge, un vieillard, qui se balade sur des chemins de montagne entre Anzeindaz et Derborence, dans la Broye vaudoise, du côté des vignobles neuchâtelois. Il lui prend une lubie, celle de se lancer dans une enquête imaginaire. Il se pique au jeu, perd les pédales.
Il y a aussi un adolescent tourmenté, mal dans sa peau. Incapable de profiter de l'amour que lui voue Mélanie, il va se livrer finalement à un pervers qui, sous ses dehors de gourou bienfaisant, n'attendait qu'une proie consentante pour exercer ses étranges talents.
Quant à Louise, la quarantaine, malmenée par la vie, un évangéliste lui offrira son aide, prenant dans son existence une place de plus en plus importante.

Questions à Olivier Gaillard

de François Debluë

J'ai été frappé par l'originalité et la liberté de votre récit. Pourriez-vous en deux mots caractériser votre projet?

À vrai dire ce récit est le résultat d'une longue gestation. Au départ, il y avait l'idée d'un roman noir qui aurait tressé plusieurs «destins» en torsade: personnages qui vivent en même temps qu'ils ressuscitent ou réinventent leur passé et se projettent dans l'avenir. Ils vivent chacun pour soi, se développent comme des monades, se frôlent parfois, se croisent, ici ou là se rencontrent sans se reconnaître, jusqu'au final tragique. Et puis c'était vraiment très sombre, cette histoire de femme trop crédule, d'adolescent qui se laisse envoûter par un psychopathe, et ce vieillard qui réalise trop tard qu'il détient peut-être le moyen de les sauver. J'ai eu envie d'introduire une distance ironique, de la drôlerie moderne: c'est le rôle de ces deux «rediseurs» qui sélectionnent et commentent les passages les plus marquants d'un manuscrit qu'on ne connaît finalement qu'à travers leur regard et leur système de valeurs.

Pourquoi avoir choisi ce titre de «Redites»? N'a-t-il pas une valeur programmatique?

C'est vrai. C'est une manière de souligner l'importance de la composition, de la forme. Le titre original devait être Le Dépeçage. Un tel titre aurait fait référence à la fois au contenu anecdotique du roman (un dépeçage a bel et bien lieu dans l'histoire racontée) et au travail de relecture auquel se livrent les deux «rediseurs», qui décortiquent le texte. Mais je n'aimais pas l'aspect aguicheur de ce titre. Finalement, Redites m'a paru plus modeste, plus vrai: dire, c'est trop souvent redire, et même nos vies ressemblent souvent à un ressassement, à la copie de comportements déjà recopiés. Qu'avons-nous vraiment inventé de neuf depuis l'Iliade et l'Odyssée, depuis les tragédies grecques? Et pourtant, la redite peut être source de plaisir, elle peut être inventive, amusante, ironique, poétique.

L'histoire que vous racontez est une histoire grave, violente…

Je me suis amusé à raconter une histoire horrible, telle qu'on peut en lire dans la presse, dans la rubrique des faits divers: des personnages qui se laissent manipuler, qui s'abandonnent au charme maléfique d'un pervers. Le seul qui semble être en mesure d'empêcher le désastre est un vieillard dont la démence sénile progresse rapidement. Le romancier est aussi un manipulateur. Quand on se laisse captiver par une histoire, on s'abandonne. Dans Redites, c'est difficile, parce que vous avez ces deux «rediseurs» qui vous rappellent constamment le caractère artificiel du récit. Cela peut paraître frustrant, mais j'espère avoir réussi à ce que cette frustration soit compensée par un plaisir d'une autre sorte…

Dans ce récit, vous malmenez quelque peu le lecteur: on finit par ne plus très bien savoir si les événements racontés ont bel et bien eu lieu ou s'ils sont le fruit de l'imagination de tel ou tel personnage…

En effet. Le roman démarre un peu comme tout roman (même si les deux «rediseurs» soulignent, dès les premières pages, notre propension à imaginer, à échafauder des romans), et assez rapidement, il y a des glissements, des bizarreries qui transgressent le contrat de confiance que le récit traditionnel passe avec le lecteur. En fin de compte, il semble bien que toute l'histoire ne soit que le fruit d'une rêverie, d'un délire à partir de quelques ingrédients très ordinaires : deux noms sur une tombe, un fait divers relaté dans le journal du matin, des réminiscences de lectures, de vagues souvenirs d'enfance, des ragots et des rumeurs, des paysages, et le corps qui ne se laisse pas oublier.

Revue de presse

Des «Redites» énigmatiques

Après Judith, un roman étrange, mais d'une facture classique (L'Aire, 1998), le Vaudois Olivier Gaillard est de retour avec des «Redites» rompant allégrement les amarres du récit traditionnel.
L'originalité est au rendez-vous, aussi bien quant au choix narratif potentiellement riche opéré par l'auteur que dans la forme fuyant tout dialogue avec ses innombrables retours-à-la-ligne-tirets, des phrases globalisantes, parfois tarabiscotées, presque sans ponctuation dans leur espace propre. Le titre de ce roman, Redites, doit être pris littéralement. Le narrateur redit un texte (un roman) qu'il a lu (ou écrit?) à un auditeur passionné, insatiable, et qui ne se prive ni de questions ni de commentaires. Mais le narrateur est intransigeant, il ne veut pas s'écarter du texte, refuse toute digression, tout commentaire qui ne trouverait pas en lui sa source. Exercice fictif d'exégèse? Non, car il faut sans cesse résumer le texte premier et s'y tenir, quitte à sauter les descriptions lancinantes, les détails inutiles, mais il n'est pas question d'interpréter. C'est au lecteur de Redites, en somme, qu'est confiée cette tâche délicate, s'il en a envie.

Entre les remarques et questions de l'auditeur Paul (brièvement remplacé par une certaine Janine) et les réponses ou les non-réponses du narrateur intransigeant, rivé au texte, naît un espace narratif insolite et souvent truculent. Quant à nous autres, pauvres lecteurs, il n'est pas vraiment facile de nous laisser prendre à une histoire qui n'en pas vraiment une, que cela tienne à l'illisible texte premier ou à la manière dont le narrateur le restitue. Nous sommes en revanche sommés de nous demander ce que raconter veut dire, et, par conséquent, de nous interroger sur notre passion pour la littérature. Redites s'offre comme une double énigme.

C'est pourquoi, à mon sens, «l'histoire» importe peu. Il y a bien des personnages, comme ce vieux juge accroché à ses souvenirs bientôt pataugeant dans les conséquences imprévisibles d'un mensonge anodin (intéressante piste romanesque), un adolescent tourmenté et autodestructeur, une quadragénaire traumatisée par des abus sexuels subis dans l'enfance, son odieux fils (quelle méchanceté!) ou encore un de ces pernicieux gourous toujours prompts à faire main basse (un vrai dépeceur) sur les jeunes ou moins jeunes gens mal dans leur peau au point de croire au paradis. Une sorte d'intrigue sous-jacente devrait nouer les fils, mais le récit se dilue dans trop de ruses et de sous-entendus, comme si le narrateur et son auditeur Paul nous oubliaient un peu dans leur complicité.

On peut enfin s'étonner que ce texte, novateur par-delà ses lacunes, n'ait pas trouvé éditeur à son pied, comme s'il n'était plus vraiment possible de risquer un pas hors des sentiers battus à moins de susciter quelque unanime consentement justement antinomique avec les risques de l'exploration. (Jean-Bernard Vuillème, version courte de cet article parue dans 24 heures, 23.05.2003)

Roberto Roversi, grande poeta italiano, da anni rifiuta di scendere a patti con il mondo editoriale. Minuscoli editori, fogli ciclostilati, plaquettes d'autore, tali sono i forzieri entro cui la sua poesia si deposita. Questo dovrebbe insegnarci a non essere sospettosi: ma tant'è, quando un libro arriva sul nostro tavolo, il suo autore si chiama Olivier Gaillard e l'editore "L'homme qui rit, Olivier Gaillard editeur" il volumetto color crema rischia di non esser neppure sfiorato. E' ai veri editori che compete il compito di scremare, scegliere, pre-masticare quel che davvero dobbiamo leggere, ci diciamo. Ebbene no, in questo caso il nostro snobismo è bell'e scornato. REDITES di Olivier Gaillard è sì un romanzo pubblicato "à compte d'auteur", ma non per questo è meno originale ed elettrizzante. Certo: è sperimentale, sulla linea dei Perec, dei Queneau e con un occhio a Milan Kundera. C'è un certo Paul che legge un manoscritto (un palinsesto) e lo commenta con il narratore (che gli risponde al condizionale). Nella scriptio inferior si muovono i personaggi, guatati con ironia ma senza cinismo: una donna mai ripresasi dalla violenza carnale subìta, un giovane rimbaud abbindolato da una setta omicida, soprattutto un giudice in pensione che – per non venir meno a un'occasionale menzogna – s'inventa storico di una famiglia fittizia dal passato oscuramente cruento. Ognuno dei personaggi scrive a sua volta, e soprattutto il giudice, che è l'affabulatore per antonomasia: va a sapere che non sia lui l'autore del palinsesto. E' ovvio che questo gioco di specchi alla Peter Greenaway (nutrito di sottili riferimenti alla letteratura svizzera) può reggersi soltanto su una grande perizia di stile. E che, come sempre, non è tanto il metaromanzo a contare, ma la possibilità di cogliere comunque un baluginante frammento di "verità". Una verità, sia detto per inciso, che è una scheggia di specchio dalla rifrazione volubile. Quando la decostruzione romanzesca è così spinta, come dicono i francesi "ou ça passe ou ça casse": e alla fine della lettura ci si rende conto che passa, passa benissimo. C'è una corrente sotterranea, d'umanità e triste sarcasmo, una musica interna che accoglie il lettore, un temperamento vero di scrittore, insomma, a tenere in piedi la complessità strutturalista. Elettricità umana che fa riuscire a Olivier Gaillard una prova narrativa notevolissima. (Pierre Lepori, Rete2 - RSI)