Défricheurs d’imaginaire

La science-fiction suisse? Jamais entendu parler! Et pourtant, depuis longtemps, la littérature suisse romande s'est livrée au jeu des fictions spéculatives. Comme ailleurs, des auteurs curieux ou perspicaces se sont posé des questions sur l'avenir, les rapports de la science et de la société, les dangers technologiques, les dérives totalitaires, la vie sur d'autres planètes, la réalité virtuelle ou les délires temporels. Auteurs célèbres, réputés ou oubliés ont exprimé leurs craintes, leurs angoisses ou leurs espoirs par le biais de romans ou de nouvelles.

Composé par Jean-François Thomas, ce recueil est la première anthologie historique de la science-fiction suisse romande. De 1884 à 2004, elle donne à lire des récits qui appartiennent tous au domaine de la «conjecture romanesque rationnelle». Avec des textes de Léon Bopp, Bernard Comment, Marie-Claire Dewarrat, Michel Epuy, Roger Farney, Gabrielle Faure, Jean Villard Gilles, Rolf Kesselring, Claude Luezior-Dessibourg, Sylvie Neeman Romascano, Georges Panchard, Wildy Petoud, Jacques-Michel Pittier, Odette Renaud-Vernet, Édouard Rod, Noëlle Roger, Albert Roulier et François Rouiller.

Critique

de Pierre Yves Lador

Magnifique anthologie de science-fiction, digne des grandes anthologies made in USA. Cent vingt ans de science-fiction suisse romande en cinq cent pages, qui l'eût cru? Et qui eût cru être passionné par la lecture de ces vingt-et-un textes? Le directeur, spécialiste bien connu de science-fiction, préside le conseil de fondation de la Maison d'ailleurs, il est de ces passionnés qui surgirent autour du maître Pierre Versins qui légua sa collection à Yverdon-les-Bains et rédigea la prodigieuse encyclopédie de la SF parue à l'Age d'homme. Laissant de côté les romans, des dizaines, il se borne, dans ce recueil, aux nouvelles.

J'ai redécouvert avec plaisir le récit d'Edouard Rod, auteur symboliste qui revient gentiment sur le devant de la scène et celui de Michel Epuy dont le narrateur visite une comète découverte par mon ancêtre le grand savant Lador. Il fallait, avant la globalisation, une stimulation pour que les auteurs s'attaquent à la SF et qu'ils soient publiés, une mode et il y en a eu plusieurs vagues que l'auteur détaille dans son introduction éclairante.

J'ai découvert avec émerveillement le texte de Roger Farney, les anekphantes, entendez les non-révélés, qui sent son nouvel âge, tentative réussie et difficile de peindre une espèce de vie parallèle, pure énergie, éternelle, indécelable et qui découvre… les hommes. De nombreux contemporains ont abordé le genre, la littérature romande jamais ne fut enclavée. Beaucoup sont édités à Paris.

Ce sera l'occasion pour le lecteur de réaliser parfois que ses auteurs favoris ont écrit de la SF qu'ils ont lu peut-être à leur insu, comme une curiosité alors qu'il s'agit d'une façon efficace d'aborder la réalité. Citons Gabrielle Faure, Odette Renaud-Vernet, Marie-Claire Dewarrat, Sylvie Neeman Romascano, bien connues auteurs littéraires, ajoutons celle qui mériterait de l'être, à la pointe, dans cette nouvelle, de ce qu'on nomme la fiction spéculative la plus déjantée, Wildy Petoud, ne serait-ce que pour montrer que les femmes écrivent aussi de la SF. Beaucoup d'humour, en particulier chez Rolf Kesselring, Bernard Comment, une maîtrise parfaite chez François Rouiller et Georges Panchard, pro de la SF. N'oublions pas quelques poèmes chansons satiriques de Gilles.

Dix-huit auteurs qui vous feront passer quelques heures agréables en vous démontrant que la Suisse romande compte des écrivains efficaces même dans ce genre humain, trop humain qu'est la SF. Un petit dictionnaire des auteurs utile pour tisser des passerelles entre SF et littérature générale, ce que les Anglo-saxons appellent main stream et mieux situer les choses, termine le livre.