Dans la noix du monde

Ce livre constitue un jalon extrêmement original dans l'œuvre de Ferenc Rákóczy. C'est assez rare en effet que la poésie en vienne à s'exprimer sous la forme d'aphorismes aussi percutants.

Critique et entretien avec l'auteur

de Françoise Delorme

Dans la noix du monde (c'est un beau titre !), recueil d'aphorismes écrit quelques années avant Eoliennes, paraît seulement aujourd'hui. L'auteur en a désiré la publication, car il y retrouve «non pas une fin en soi, mais plutôt un jalon, le résidu d'une expérience» peut-être féconde. Comme tout recueil d'aphorismes, il jaillit de toutes parts et, souvent, resserre une pensée en une image très forte, musarde plus léger, s'arrête à des remarques plus anodines, parfois plus convenues. Mais dans l'ensemble, beaucoup de ces fragments ouvrent le champ d'une réflexion nouvelle ou émeuvent un instant par le sentiment d'évidence qu'ils éveillent. Ils conjuguent une attention soutenue aux petites choses et aux rencontres quotidiennes, des bribes vives d'impressions et de conversations, à ce qu'elles déposent dans la mémoire, des rêves et des embryons ou des conclusions de méditations plus graves.

Ces aphorismes sont tous animés du même étonnement d'exister mâtiné paradoxalement d'un grand désenchantement. Certains répondent à d'autres, leurs ancêtres en quelque sorte, qui ont façonné notre univers poétique, telle cette résonance à une proposition de René Char, à la fois sérieuse et ironique: «Celui qui suit non des traces mais des chemins, il est bien improbable qu'il se perde, et plus encore qu'il se trouve.» Il arrive que la mélancolie et l'intense sentiment de perte qui habitaient les poèmes si classiques des premiers livres Les Hospices rhénans ou Le Kiosque à chimères , ou qui tourmentaient les textes d' Eoliennes proposent ici aussi leurs mots, en apparence plus légers: «Soleil de la mémoire, plus que jamais, il y a tant de pièces où tu n'entres plus.» Mais ils sont contrariés par une certitude qui ne manque pas de panache et qui m'émeut: «Tu es exactement comme la vie voulait que tu sois. Nul fantôme ne peut t'enlever ce petit fanal, cette pierre nue et rayonnante. Ce chant magnétique. Le reste est sans importance.» Il se glisse de même dans nombre d'autres fragments une volonté d'espérance moins blessée qu'elle ne le sera par la suite: «faire éclore un bourgeon d'espoir. Un espoir tout frais, tout nu, blanc comme une naissance d'aube, en suspens à l'autre bord de la fraternité.»

Cette espérance prend racines dans une grande confiance dans le langage, même si celui-ci est toujours interrogé. Cette confiance s'avère tenace, mais ténue, friable; elle regrette et désire encore une équivalence absolue entre langage et réalité, désir et regrets que je ne partage pas tant il me semble que la non-équivalence entre mots et choses (entre signe et sens?) est la condition de notre liberté. Mais j'en saisis, bien sûr, les motivations qui résonnent sûrement avec des réminiscences littéraires et somptueuses de Louis René Des Forêts, que Ferenc Rakoczy dit particulièrement apprécier et l'on ne s'en étonnera pas: «Le langage se fracasse comme une mer insatiable contre les falaises de notre substance. Il en est issu, comme la mémoire qu'il rejoint, au terme d'un long travail de sape, là où n'en reste pratiquement plus rien, à peine une énigme incompréhensible, notre part d'oubli, et pourtant, et pourtant …»

Cette confiance doit toujours être relancée par la littérature, elle se déploie à travers le prisme de ce livre. Finalement, pour Ferenc Rakoczy, il ne pourrait peut-être en aller autrement: «Tout bien considéré, cela n'a pas de sens d'opposer la littérature à la vie. L'une poursuit l'autre, se confond à elle à travers leurs communes illusions, et inversement et celle-ci rentre sans discontinuer dans celle-là pour l'accomplir toute entière. L'une et l'autre toujours au centre de l'inconnu et s'échappant déjà plus loin devant.»

Petits pavés-poèmes en proses courts et légers, maximes philosophiques à emporter dans sa poche pour les méditer un instant ou plus, composent peu à peu une sorte de passerelle, construite et tendue entre les premiers poèmes plus sages et le texte subtilement problématique et douloureux d' Eoliennes. Ces fragments, encore tout repliés sur eux-mêmes, clos sur leur propre vie à venir, comme les noix, petites graines d'arbres, rassurent encore par leur unité intérieure. Même nombreux, même contradictoires et tirant à hue et à dia, ils mettent en œuvre cette si juste formule: «Se fondre dans, s'opposer à, principes d'un fragile équilibre qu'il faut bien nommer poétique.» L'auteur compte sur l'unité intérieure du lecteur (ou sa complexité analogue?) pour qu'il rassemble à son tour tous ces éléments disparates, pas assez disloqués cependant pour qu'on ne puisse entendre et comprendre la voix de quelqu'un qui parle, en une vérité provisoire, transitoire, mais surtout partageable, déjà prête à se dissoudre, à se réinventer.

Entretien avec Ferenc Rakoczy

Quelles sont les raisons du titre de votre dernier livre, Dans la noix du monde?

La première chose que j'aimerais vous dire, c'est qu'étrangement, l'image de la noix du monde m'est apparue au détour d'un rêve, bien des années après avoir écrit le texte. À ce moment-là, il s'est imposé comme une évidence pour ces petits aphorismes, dans lesquels, d'ailleurs, le champ lexical de l'arbre et de la noix apparaissait clairement. Au départ, l'arbre constitue une belle métaphore de la poésie et de la littérature en général, avec son appel à l'unité et en même temps au fragmentaire, sa verticalité qui tire toujours vers l'horizontal, et la noix, dans sa particularité d'origine, contient tous ces déterminants, elle contient le monde, dans ses aspects labyrinthiques, mystérieux, à la fois donnée, immédiate et toujours à conquérir.

Dans ces aphorismes, un certain nombre risque des “définitions” de la poésie dont certaines peuvent sembler contraires ou indiquer des directions très spécifiques. Vous dites, par exemple, dans l'entretien avec Patrick Vallon, qui précède le livre: “Je crois plutôt que la poésie constitue le concentré, le précipité d'une époque, son climat, et cette cristallisation s'effectue dans un individu donnée qui agit comme un révélateur […]”; et par ailleurs: “Pourtant, ces éclats de pensée sont là, il faut bien en faire quelque chose, les accompagner vers leur forme définitive qui, à mes yeux, ne peut qu'être poétique, au sens d'une conflictualité, presque d'un raptus d'âme.” De même, vous pensez que la poésie offre la possibilité d'habiter le monde, tout en s'offrant comme “une hypothèse, rien de plus, un quasar, une conscience en déshérence.”

Peut-être cela a-t-il à voir avec la modernité de la littérature, dont un des éléments de combustion apparaît de plus en plus clairement dans la conflictualité latente entre la vie intérieure et le monde, dans une société qui a évacué toute forme de transcendance. À l'origine, dans la vision judéo-chrétienne, il y avait une équivalence entre Dieu, le monde et le langage, l'un amenant à l'autre, dans un mouvement de va-et-vient permanent, l'un devenant l'autre (tout l'ésotérisme est bâti là-dessus), dans une sorte de cheminement qui était le théologique, l'appel à la métaphysique et au rite religieux. Aujourd'hui, cette problématique a trouvé son expression la plus pure dans le journal littéraire, où l'esprit à la fois se trouve au point le plus éloigné de son objet, et en même temps au cœur de la réalité qu'il habite. Mais il n'en demeure pas moins une souffrance, la souffrance qui découle de la perte d'unité, de l'inaccompli que cela présuppose, la récusation de la notion de “maître”, ou si vous voulez, sur le plan psychologique, par une certaine perte de repères, un effritement même du sentiment de continuité littéraire. Jusqu'où la belle phrase de Cocteau, “le poète ne chante bien que dans son arbre généalogique”, est-elle encore valable à notre époque? Cela fait que, plus que jamais, la solitude se trouve au cœur de la poésie, et il me semble que ce n'est qu'à de rares moments que la possibilité d'une rencontre nous est donnée. Une rencontre, c'est-à-dire l'émergence d'une vérité, d'une plénitude d'être à travers la fraternité.

Cette importance de la rencontre implique tout autant une dépendance entre les hommes qu'une circulation nécessaire, terme qui convient au cheminement des idées, au travail des sèves et aux échanges sanguins; il serait possible de se demander quel type de rapports vous instaurez entre votre métier de médecin et l'écriture?

Le corps, que ce soit dans la médecine (où il apparaît évidemment comme l'objet principal de la connaissance et du soin – et à ce titre risque parfois d'être désubjectivisé) ou dans l'écriture (où il est constamment présent à travers la symbolisation, et au-delà, de son rapport aux forces du souffle, de la bouche, de la phonation, ou encore le mystère de la formation des mots dans le cerveau et de la façon dont ils sont amenés dans l'espace si plein de la présence corporelle entre humains), est ce lieu de tension et de tiraillements permanents, comme l'expression irrécusable de la vie même. À moins d'être fou tout à fait (et là encore…), impossible d'en faire abstraction, d'échapper à ce lieu où la souffrance se lie à l'espoir. Dans la médecine comme dans la littérature, par des voies et des moyens très dissemblables, il y a une envie de nourrir et d'être nourri, de prendre en charge et de se laisser bercer, de réparer et d'accueillir les substances émollientes qui nous feront du bien, un respect foncier de l'altérité et un désir secret de se laisser blesser, pénétrer, ou encore féconder. L'une et l'autre sont des lieux sociaux de la réparation, des tremplins vers l'accomplissement.

Propos recueillis par Françoise Delorme