Blaise Cendrars - Raymone Duchâteau. Correspondance 1937-1954
Sans ta carte, je pourrais me croire sur une autre planète

Près d’un siècle nous sépare à présent du jour où Blaise Cendrars (1887-1961), et la jeune comédienne Raymone Duchâteau (1896-1986), se sont rencontrés à Paris, le 26 octobre 1917. Blaise, en pleine déshérence depuis la perte son bras droit sur le front de Champagne, aussitôt foudroyé d’amour; Raymone, quant à elle, lui refusant d’emblée et à jamais, ce qui, le lui eût-elle accordé, l’aurait peut-être détaché d’elle. Tous deux furent néanmoins unis quarante-trois années durant par un amour tout à la fois impossible et nécessaire – platonique, mystique, démoniaque, insondable – : ils forment assurément l’un des couples les plus extraordinaires de la littérature du XXe siècle.

Voici réunies, pour la première fois, les lettres qu’ils ont échangées à diverses époques de leur vie. L’essentiel de leurs échanges épistolaires prend place dans les années quarante. Sous le coup de la Seconde Guerre venue réveiller le souvenir de la Première, l’engagé volontaire de 14-18 entreprend, réfugié dans la cuisine du 12, rue Clemenceau à Aix-en-Provence, la rédaction de trois des quatre volumes de ses «Mémoires»: le grand œuvre qui le ramènera sur le devant de la scène littéraire. Confidente des minutes de cette vie solitaire ponctuée de difficultés matérielles, Raymone reçoit quotidiennement des nouvelles à elle seule réservées.

Exceptionnelle, du fait du lien capital qui unit ses deux protagonistes, cette correspondance l’est aussi par sa triple portée – l’Histoire, l’amour et l’écriture. Le lecteur s’y plongera comme on s’immerge dans une partition où le bruissement d’une destinée singulière se mêle à la rumeur du monde, et la petite musique de l’individu quotidien aux rhapsodies de la création, dont elle nous livre, sur le mode intime, quelques-unes des clés les plus subtiles.

Correspondance établie, annotée et présentée  par Myriam Boucharenc

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Critique

de Françoise Delorme

Sans ta carte je pourrais me croire sur une autre planète rassemble les lettres que Blaise Cendrars a envoyées tous les jours à Raymone Duchâteau et quelques-unes de celles que Raymone a écrites à Blaise, entre 1943 et 1947, ainsi que quelques lettres précédentes et quelques lettres de 1954. Ces lettres, qu'il voulait quotidiennes pour conjurer l'absence, comptent nombre d'anecdotes qui tiennent parfois du journal de bord, le temps qu'il fait, le bois qu'il faut brûler, ce que l'on mange ou ce que l'on ne mange pas, c'est la guerre et la vie est difficile. Le portrait que Cendrars fait de lui en bonhomme transis, couvert de plusieurs pull-overs, en train d'écrire près du poêle n'est pas dénué d'humour; c'est bien là, dans un réel dénuement, qu'il a écrit en solitaire, en reclus, L'Homme foudroyé et La Main coupée, mémoires largement tissés de vies imaginaires. Le monde entier – vastes espaces, multiples époques et peuples divers – a été convoqué dans une petite cuisine aixoise, en pleine période de restrictions, en plein doute parfois:

On vit au jour le jour. Et la guerre sera longue, quoique les gens disent et espèrent [...], mauvaise semaine de travail. Si je vis tout seul comme je n'ai jamais été seul, c'est difficile de s'abstraire des événements et d'être «inspiré». A quoi bon écrire? Si l'on a le malheur de se poser cette question, on est foutu. J'ai le cœur lourd. (Jeudi 22 juin 1944)

Partagé entre des moments de découragement, finalement assez rares, et une assiduité courageuse, Cendrars écrit, écrit:

Je ne suis sorti que pour aller manger. Ainsi, je suis bien délassé, le corps et l'esprit, et vais pouvoir me remettre frais et rose au travail. Je pense pouvoir l'abattre à temps. (lundi 10 avril 1944)

Il ronchonne à l'idée de devoir sortir, accomplir quelques visites obligées, relate quelques promenades dans des paysages magnifiques, se plaint du temps perdu, renonce à se plaindre quand il a partagé une véritable discussion avec un ami. Il admoneste Raymone, l'entoure d'une affection comme fraternelle ou plutôt d'un vieil amour, tendre et conjugal alors qu'ils ne se marieront qu'en 1949. Il prend des nouvelles attentionnées de la mère de Raymone qu'il nomme Mamanternelle. Bref, ces lettres montrent un homme ordinaire occupé à «tenir debout» dans une période historique difficile sur laquelle il porte des jugements souvent à l'emporte-pièces. Mais c'est une caractéristique des correspondances d'écrivains; elles nous permettent de saisir une spontanéité facile et peu réfléchie qui donne chair à leur image.
Certaines lettres donnent parfois à découvrir des traits étonnants, comme cette commande d'histoires vraies, réitérée, que fait à Raymone cet écrivain à l'imagination débordante,  pour nourrir son «inspiration». Pour commencer une étude sur le personnage biblique de Marie-Madeleine qui restera finalement dans ses tiroirs, il s'interroge:

Connais-tu un exemple contemporain qui pourrait me servir pour étudier cette rapide perversion d'une jeune fille de bonne famille, [...] toi, parmi les filles de théâtre, en connais-tu? ça me serait rudement utile.  [...] Mais je voudrais ne pas avoir à inventer. Je voudrais m'en tenir à un cas réel et rester dans le vrai. Je crois que tu peux m'aider. (20 octobre 1943)

Il revient souvent à la charge, demande plus de détails, s'exclame et développe à travers ses requêtes déjà toute une réflexion que l'on retrouvera à l'œuvre, plus approfondie, aboutie, dans les livres.
Quoique loin de Paris et des mondanités littéraires, il s'y intéresse avec plus ou moins d'ironie, de désabusement, d'intérêt déguisé surtout. Un peu imbu de lui-même, il ne résiste pas à quelque remarque «M'as-tu vu?» sous des dehors faussement modestes:

Savais-tu que j'ai une plaque aux Invalides? Un emmerdeur qui est venu me voir me raconte qu'au Musée de l'Armée aux Invalides mon nom figure sur une plaque de marbres dédiée aux volontaires de l'autre guerre. Je l'ignorais. J'ai demandé au type de me faire une photo et de m'envoyer le texte gravé. (22 septembre 1946)

Il presse Raymone sur les discussions en cours dans la capitale, sur le retentissement de ses livres: que dit-on de L'Homme foudroyé et, plus tard, de La Main coupée? Il suit de près la sortie des journaux qu'il commente, collectionne les articles. Raymone lui répond, et c'est un bonheur que de pouvoir lire aussi quelques-unes de ses lettres, qui rendent plus intime cette correspondance:

Chaque ligne de toi est une goutte de ton sang, qui sort de ton cerveau, et de ton toi mis à nu pour tous, quoique ce livre te rapporte, ce n'est que zéro par rapport à ce que tu auras donné de toi. [...] Tout y est poésie, et c'est encore plus un poème qu'un roman. [...] Tu ne pouvais être plus Cendrars que ça. (Samedi 20 octobre 1945)

À ces phrases passionnées sur L'Homme foudroyé, Cendrars répond:

Tu as raison, j'ai beaucoup donné de moi. Mais ce n'est pas le sang. Le sang coulera dans La Main coupée, qui va son train. Et dans La Carissima ce sera l'âme. Après, je n'aurai plus qu'à me taire pour de bon. (lundi 22 octobre 1945)

Ainsi, toute une correspondance affective proche du réel le plus banal est nécessaire pour maintenir l'homme en vie et l'enraciner. Elle accompagne un projet, une œuvre en gestation qui ne s'arrête jamais et que Cendrars évoque avec fougue dans une autre lettre, à son ami Edouard Peisson après une discussion exigeante:

Et alors, j'ai pris feu dans ma solitude car écrire c'est se consumer... [...] Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire, c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres. (21 août 1943, cité en préface à L'Homme foudroyé, éd. Folio)

Au fur et à mesure de la lecture, l'importance d'une telle édition que nous devons à la patience et à l'érudition de Myriam Boucharenc s'impose. Il est vraiment intéressant de rencontrer un homme dans sa fragilité, dans la précarité de la vie et la qualité de ses relations, et de suivre simultanément son travail d'écrivain, même s'il joue ici en sourdine, mais avec une telle persévérance que monte le désir de relire des livres de Blaise Cendrars, des livres poignants justement comme L'Homme foudroyé et La Main coupée dans lesquels il a fait résonner pour longtemps sa propre expérience avec celle de tous les hommes:

Vivre c'est mourir...Sanctus! Sanctus! Mon escadrille chantera comme les grandes orgues et disparaîtra dans l'essaim des anges [...] Redescendrai-je ou seulement comme un message, ma pellicule parachutée?...Je crois, je crois que je reviendrai...Oui...Vivre, d'abord vivre. Je suis de la terre. (L'Homme foudroyé)