Moires

Confrontée à la mort, au deuil, à la souffrance de qui est irrémédiablement esseulé, que peut la parole? Rien, si elle ne se fait pas musique. Il faur ranger Moires parmi les livres où les mots cherchent avec le plus de justesse comment accompagner la traversée du Styx. Pas de pathos. Pas l'ombre d'une emphase. Mais la lente cicatrisation d'une blessure, celle infligée par l'agonie des êtres qui ont transmis le flambeau de la vie, celle de devoir réintégrer un monde déserté, celle des générosités qu'on n'a pas eues. Cette longue marche vers l'apaisement, la sérénité peut-être, s'opère au fil des pages grâce au langage. Les impromptus, les variations, les transpositions s'enchaînent pour élaborer une composition qui allie fluidité et rigueur. Schubert et Beethoven, convoqués dans la mémoire du poète, soulignent en contrepoint ce que l'écriture possède de spontané, de délié, d'inattendu, et en même temps de construit, de concerté, de géométrique. La musique qui en résulte ouvre la voie à la réconciliation avec autrui et avec soi-même. Le recueil marque ainsi le passage d'un état de désarroi, de stupeur, vers une lumière qui allège. C'est en fin de compte la tonalité de l'espoir qui domine, même si celui-ci «ne tient qu'aux mains qu'on se donne/d'un âge à l'autre».

(Olivier Beetschen)

Critique

de Françoise Delorme

La trace d'une aile apparaît sur la couverture, belle encre déliée de Caribaï. Une autre, est-ce la même, se déploie nettement dans l'espace typographique dans le poème intitulé «Oiseau» et c'est sur terre qu'elle écrit; le corps de celui qui écrit illumine – même faiblement, l'encre:

[...]Un oiseau plane sans ciel

[...]descendre

au bout de la main

qui éclaire

le papier

Une aile se plie, se déplie, parfois chute, tout au long du livre de François Migeot pour esquisser un vol de signes fragiles qui retiennent et expriment dans leur mouvement une douleur sombre et lucide.

De «moires» à «mémoire», l'esprit glisse facilement. De «mort» à «moires» de même.

Les poèmes de ce recueil se présentent le plus souvent comme des tombeaux, en souvenir de proches, d'amis, de musiciens anciens (Schubert, dont la musique comporte nombre de méditations bouleversantes sur la mort). Certains, comme «Agonie» ou «Requiescat» rendent compte de la mort concrète de l'un ou de l'autre à qui l'auteur aura tenu la main, dont le poète aura ressenti la lente déperdition dans un lit d'hôpital, avec ce que cela comporte de froideur, de lumière parfois violente, d'anonymat déjà. Celui qui écrit doit faire un curieux travail de réappropriation de la langue, comme si avec ceux qui meurent s'en allait la langue, la parole:

«Achever ta fin interrompue, qui est en moi suspendue. Elle remonte dans les traces où tu restes, dans les échos où tu sombres. Il faut revenir par les mots dans les mots où tu gis.»

Presque chaque texte se lève comme un memorial, même celui intitulé «Personne»:

Encore ce passant de l'esprit

qui revient aux fenêtres

Tant de voix au-dedans

et pourtant nul

ne répond...

[...]

Encore un peu de corps

L'ombre s'allonge et le ciel passe

Le corps, toujours menacé, se délitant dans une maladie sans remède, vieillissant, se sépare en mourant des mots qui le retenaient vivant et relié à la terre et aux autres vivants. L'absence est l'habitante incontestée de ces poèmes: l'absence de ceux qui décèdent, qui s'en vont, et aussi la dissolution nécessaire de soi dans les lignes du poème afin qu'écrire se survive et nous pousse à porter plus loin le regard, plus loin et plus juste, nous laissant parfois dans une incertitude inquiète. Le poète ne sait plus départager l'ombre de la lumière, sa vie de la mort des autres et relance ses questions aux traces, aux ruines, aux fouillles...

[...]Avec une lampe

marche à marche je descends

est-ce moi

qui invente la pente ?
Qui suis-je

d'entre les voix

Qui suis-je ?

Beaucoup de ténacité insuffle à ses poèmes, dont la sèche sobriété contrebalance l'émotion qu'ils soulèvent, la force d'exhorter le lecteur à ne pas avoir peur de cette vie sans consolation, si difficile à créer. Le pronom «nous», très convoqué, incite au partage, à la reconnaissance de sentiments et de désirs communs à travers l'évocation sans complaisance d'une mémoire singulière; cette mémoire renoue sans cesse ce vêtement de mots qui nous tient chaud, et nous raconte notre histoire comme un mouvement léger:

[...]

la vie revient à dos de souvenir,

[...]

elle descend sur le tapis du soir,

elle marche pieds nus

dans la laine de la mémoire, [...]

Mais l'oiseau a deux ailes pour voler et c'est une passante qui donne la main, une passante avec des gestes d'amour qui rappelle qu'absence ne signifie rien sans le beau mot de présence. La présence d'une autre, ici ne sauve aucune illusion, au contraire, puisqu'elle donne à saisir «le monde ouvert au vertige / [...] la démesure du ciel». Mais deux mains qui se tiennent rappellent que nous n'avons rien d'autre à faire et sans relâche que d'aller vers l'autre comme en soi et inversement :

Il faut aller

vers nous-mêmes
Qui d'autre atteindre

au hasard des vents ?

Si tout se délite, le prénom en exergue du livre, Judith, est une adresse (à Judith, présence sur la route) plus qu'un mémorial et la vie se glisse dans cette différence, sûrement. Et le bonheur reste possible... Le dernier poème, intitulé «Parfois», déjà comme une marque pour se souvenir et comme un cadeau vivant, s'adresse aussi à Judith. Il désigne la rareté des amours qui nous emportent dans leur vol léger, mais sûr... et clôt un livre très émouvant auquel on revient souvent avec le sentiment d'avoir encore quelque chose à y découvrir afin de poursuivre des méditations à propos de la vie et de la mort, de leurs miroitements parfois si difficiles à déchiffrer.