Escorter la mer

Jacques Moulin est un gourmand: ses poèmes foisonnants que le goût des mots et le rythme des phrases emballent donnent à sentir au lecteur la profusion de la terre en tous ses fruits et la vie de la mer dans ses mouvements variés. Le lieu même où se tient le poète est celui des plus graves dangers, et des plus vraies unions, il parle debout sur la falaise, qui domine et s'érode. Escorter la mer est le livre de la filiation. La falaise et ses jardins en valleuse est le lieu du père, les flots et leurs rumeurs celui de la mère (le jeu de mots est non seulement admis mais recommandé!). Un pays se tient là, le pays de Caux (Normandie), lieu de l'enfance que l'auteur revisite, retrouve avec étonnement quand il y retourne. L'éloignement à la fois dans le temps et l'espace fait du poète l'analogue du phare, à la limite de la terre et de l'eau, fruit du père et de la mère; il interroge le passé et éclaire l'avenir.

(Alain Rochat)

Interview de Jacques Moulin

de Françoise Delorme

La terre et la mer: leurs rapports, leur opposition semblent charpenter votre dernier livre comme ils dessinent une chronologie des livres. La mer, qui irrigue toute votre oeuvre, devient de plus en plus présente, mais la terre, la falaise lui oppose sa fragilité tenace. Pourriez-vous commenter l'importance de ces liens?

Oui, la mer devient omniprésente dans Escorter la mer, et le mouvement s'était déjà amorcé dans Valleuse. Il ne s'agit pas cependant à proprement parler d'une opposition. La Normandie maritime, ce lieu d'ancrage, combine de toutes façons la terre et la mer. Il y a effectivement, c'est vrai, une espèce de chronologie, la mer occupait moins de place dans les précédents recueils. De même la mère, plus présente aussi aujourd'hui.

Tout est parti de la recherche du jardin du père que je nomme, par une sorte de raccourci, un jardin de mer, accroché à l'aplomb de la falaise. Il risque d'être avalé par la mer (d'où peut-être le terme de Valleuse). La quête première, c'est celle du jardin, celle aussi des éléments qui structurent ce jardin, la fraise, le marron, le poireau (qui sont la matière de livres précédents où à venir). Au fur et à mesure, dans l'enchaînement des livres, dans la poursuite de l'écriture, ces éléments-là, finalement, sont déjà un appel de la mer. Le marron, c'est déjà un galet, ... à coup sûr! La fraise aussi ...j'ai appris que la fraise était un fruit indéhiscent, terme botanique pour signifier qu'elle ne s'ouvre pas. C'était bien mon problème, avec le galet! - ceci par métonymie, par proximité.

Dans un de mes livres, je me suis aperçu qu'il était question de «l'échappée bleue des poireaux»; un regard d'enfant, à l'horizon du poireau, le voit dans la continuité bleue, pour faire vite, de la mer. Oui, quand on est au jardin, on est pour de bon dans une escorte extrêmement proche de la mer.

La question portait plutôt sur l'opposition entre la terre et la mer. Vous parlez plutôt de ce qui les rapproche, ce qui est important, certes. Mais cette opposition structure bien le livre, en réalité, non? La mer et la roche luttent l'une contre l'autre.

Oui, il est toujours question de cela. Mais j'essayais de nuancer «opposition», car en permanence, il y a porosité, infiltration, pénétration. Mais l'opposition cerne un combat. La grande donnée géologique et mon obsession personnelle, c'est la perte du jardin, perte dans la mémoire, mais aussi perte géologique. La mer avale la falaise.

J'en viendrai alors à la question suivante: paysages, réels, paysages imaginaires. pays d'enfance. Une sorte de nostalgie de l'enfance filtre de vos poèmes. Comment l'amenez-vous à nourrir l'aujourd'hui, et pourquoi désirez-vous cette fécondation du présent par le passé?

Je pense que je dois faire ici un détour autobiographique; ce n'est pas vraiment un détour, d'ailleurs, car le texte aborde aussi cette problématique: le manque du père. Mon père est mort quand j'avais 20 ans, ce n'est plus vraiment l'enfance. Il est tombé dans le jardin, dans le carré de fraisiers. Ce que je creuse, c'est l'absence du père au jardin. Mais j'ai du mal à accepter le mot de nostalgie, il s'agit plutôt d'un manque existentiel, le manque d'un lien fort au père.

En creusant le jardin, si réel, ancré dans une toponymie et une topographie, le Pays de Caux, je prends conscience de la friabilité, de la fragilité de la craie, de sa tendresse, et de la résistance du silex, de la résistance de l'écriture du poète, je creuse car la géologie m'y pousse. Et je reviens au mot «valleuse». C'est un va et vient.
Ce pays, je le retrouve beaucoup dans la langue, je le retrouve comme une langue. Certes, il y a un regret, mais ce qui arrive, c'est que je trouve une géographie de la langue. Je suis travaillé par une sorte d'ambivalence: le creusement parfois douloureux de la mémoire, des évidences existentielles, mais ce pays me donne aussi la jubilation de la langue. L'éboulis, l'effondrement, le tintamarre, pilotent mon vers, je crois. De la matière à la manière, on pourrait le dire ainsi.

Quels livres vous accompagnent ou vous ont séduit récemment? Un philosophe? Un poète? Qu'en diriez-vous pour partager le plaisir de ces rencontres?

Je parlerai d'abord d'un philosophe, d'un livre qui m'accompagne: Ecrits pour moi-même de Marc-Aurèle, dans une édition, j'y tiens, présentée et commentée par Pierre Hadot, vieux monsieur, professeur aux Hautes Etudes, qui a consacré toute sa vie à la philosophie gréco-romaine (Ed. Belles Lettres, 1998). J'aime le commentateur, sa belle écriture, son érudition modeste, une leçon de vie au service de la recherche de la sagesse.

De plus, je suis très attiré par l'aphorisme. C'est Francis Ponge qui m'a probablement amené vers le style lapidaire, je n'entends pas forcément par là un texte court, mais un texte traversé par la formule, comme s'inscrit le silex dans la falaise de craie. Je trouve aussi matière à rêver à propos de la Grèce et de Rome, un monde baigné de mer... J'aime aussi cette idée qu'on s'écrit à soi-même pour tenter de tenir à peu près debout, dans une verticalité, vraie descente, en soi, mais aussi vers les autres.

Quant au poète, il s'agit de Jacques Darras, le livre William Shakespeare sur les falaises de Douvres (Ed. Le cri d'Hui, 1995). J'aime beaucoup son lyrisme, son... polymorphisme... Il joue avec plusieurs formes d'écriture. Il renoue avec des formes comme le verset. J'aime aussi sa manière de s'épancher. Etre bavard n'est pas forcément négatif. C'est une écriture qui s'ouvre au monde. Lui s'ancre en Picardie, c'est déjà la Mer du Nord, je retrouve dans ce livre des problématiques personnelles. La mer, même si on parle de soi, c'est toujours le transport... Oui, j'ai été emporté par ce livre.

Revue de presse

"Je reviens au creux du Caux comme aux lisières d'amour": il y a des poètes d'un paysage unique. Jacques Moulin a déjà consacré plusieurs recueils à sa contrée d'origine, sur la côte normande. Le pays de Caux dicte ici une poétique: phrases à l'âcre parfum de varech, picotées d'embruns et de genêts; pages qui brassent les mots en un mouvement dansant et chaotique, comme le ressac vient tourbillonner dans les criques ou fait crisser les galets. La syntaxe, tantôt compacte et tendue, tantôt défaite, brouillée, effilochée, orale, avec parfois de chantantes tournures régionales, compose des proses ou poèmes mouvants, métissés, où surgit un espace intime habité de mémoire, de désirs, de saveurs et de douleur. "Faut tout caser du pays de Caux faire une suite. J'oublie la pomme et puis le lait j'oublie c'est sûr peux pas toujours énumérer. Je suis Cauchois j'essaie pas le choix je prends tout le Caux tout ça qui vient je retiens tout.". Voici un poète qui nous offre l'étourdissante sauvagerie côtière, le fracas, l'affrontement, avec pour répondants les falaises et le phare. (Marion Graf, Le Temps, 06.08.2005)