Je n'ai pas dansé dans l'île

Emmanuelle et Jarkko se rencontrent dans un monde où la frontière entre réalité et imaginaire n'est pas toujours certaine: le monde littéraire. Et, par exemple, ils n'ont pas de langue commune pour leur amour, puisqu'Emmanuelle pare le français et Jarkko le finnois. Ils instaurent donc un système de signes, langage du corps, système de conventions hasardeuses pour s'entendre. Bien sûr, les conflits qui ne vont pas tarder à bourgeonner, ne seront jamais réductibles ni compréhensibles; au contraire, ces deux écrivains, pour qui les mots sont pourtant l'outil premier, vont déraper sans garde-fou sur leurs fantasmes, leurs désirs, leurs désespoirs.

De Macédoine où ils se sont rencontrés à Lahti en Finlande pour un autre festival international, puis à Vienne où ils essaient de vivre ensemble tout en poursuivant leurs carrières, l'abîme est chaque jour plus béant: sexuel, culturel, et même littéraire. Jarkko est fêté – ambigument d'ailleurs – par son éditeur, ses traducteurs, son diffuseur, tandis qu'Emmanuelle reste en rade. Blessée, à bout de forces, Emmanuelle quitte alors Jarkko pour retourner dans son pays.

Puis, elle apprend que Jarkko meurt du sida dans une clinique de Helsinki...

Critique

de Pierre Lepori, RSI due

Ormai lo sappiamo, la Svizzera romanda ci ha offerto voci d'intensità stregante, in particolare nella letterature femminile, da Catherine Colomb alla rapinosa Alice Rivaz. E quest'autunno si è aperto all'insegna delle donne: con il Gran Prix Ramuz a una scrittrice dalla fine tempra femminile come Anne-Lise Grobety, e con questi due nuovi libri, molto diversi, ma entrambi di voce femminile.

Monique Laederach, Je n'ai pas dansé dans l'île

Monique Laederach Premio Schiller 2000 per l'insieme dell'Opera, pubblica Je n'ai pas dansé dans l'île, presso l'editore L'Âge d'Homme. Claire Genoux, premio Ramuz per la poesia, propone con Poitrine d'écorce, presso l'editore Campiche, la sua prima prova narrativa, un libro di racconti. A metterle una accanto all'altra, queste scritture rivelano un temperamento, un'idea dello scrivere, una voce, totalmente differenti.

Monique Laederach prosegue caparbiamente la dissezione dell'identità di genere: ma la trama del libro non deve ingannare; non è probabilmente a livello del racconto  – una complicatissima avventura di una scrittrice che si traveste da uomo, negando se stessa per amore di uno scrittore perversamente omosessuale che le impedisce un'identità  – non è a questo livello, dicevamo, che l'autrice si cerca: la scommessa è posta a livello del linguaggio, ammirabilmente teso a sostenere un racconto davvero originale; linguaggio teso, duro, bruciante, proprio perché la protagonista deve ammettere, alla fine del romanzo che, avendo rinunciato a un corpo che la definisse, non le resta che vivere il linuaggio.

Claire Genoux, Poitrine d'écorce

Più intenzionata ad usare la lingua piuttosto che a viverla, invece, Claire Genoux, che, nella leggerezza talvolta un po' kitsch delle sue metafore, sembra volersi avvicinare ancora di più al modello tutto romando di Corinna Bille. La sua raccolta si apre e chiude, significativamente, su racconti di morte: un incidente di montagna, un funerale. E il senso del titolo non è da intendersi come un richiamo naturalistico alla Emerson, quanto come una tentazione morbosa alla putrescenza delle cose, che la natura cerca di forzare. Tutti i racconti testimoniano dunque di un bisogno disperato di vita, contro una natura che insinuosamente violenta la donna-bambina che pure ne è attratta;natura ove si incontrano lupi e gatti che la perdono sessualmente. Ed è come se l'ingenuità, che diventa anche cifra espressiva con risultati stilistici alterni,fosse la sola risposta possibile. Inversamente a Monique Laederach, per cui solo l'assunzione duramente femminista della propria differenza di donna, assunzione intellettuale e culturale, si traforma in una scrittura come cifra stessa dell'esistenza femminile.

Revue de presse

Monique Laederach, la femme retrouvée
La poétesse féministe neuchâteloise reçoit le Prix Schiller 2000 pour l'ensemble de son œuvre et revient avec un roman mûr et passionné.
Trois jours durant, Monique Laederach a été un homme. Enfin, l'écrivaine de Neuchâtel a essayé. Fâchée que l'éditeur parisien Fayard, coéditeur en 1982 de La Femme séparée, refuse quelques années plus tard son roman Les Noces de Cana, elle décide de le renvoyer sous un nom de plume masculin, sûre que sa condition de femme l'a desservie. Elle ouvre une boîte postale, imprime des cartes de visite, essaie d'imiter la démarche des hommes en les suivant à la Migros et renvoie son manuscrit à l'expéditeur. Peine perdue, nouveau refus et Monique Laederach, angoissée par la transgression, met fin à l'expérience. Quoique.
Emmanuelle, l'héroïne de son dernier roman, Je n'ai pas dansé dans l'île, erre travestie en homme dans les rues de Vienne, poussée au déni de sa féminité à la fois par un amant à l'homosexualité latente et par les hommes qui ouvrent leur manteau aux arrêts de bus la nuit.

Paradoxe féminin
Monique Laederach est une femme et ce n'est pas pour elle une chose anodine. Elle en a fait son fonds de commerce, ricanent les méchants, elles nous a donné une voix, répliquent les filles qui savent lire. Découverte avec Pénélope en 1971, confirmée avec La Femme séparée en 1982, elle apparaît dans ce dernier Je n'ai pas dansé dans l'île plus lumineuse que jamais, complexe et forte, stylistiquement audacieuse.
Son appartement de Peseux domine le lac de Neuchâtel. Sur le piano à queue noire, deux bustes féminins. Celui de gauche a les seins bandés, l'autre est troué à la hauteur d'un sein et du bas-ventre. Un tricot de laine rose attend sur la table basse, à côté des cigarettes, c'est ça, Monique Laederach: la douleur des femmes et le plaisir des femmes, le cliché et le paradoxe, le domestique mêlé au dégoût du domestique. Ce "fonds de commerce", elle n'en a pas fait son beurre (à peine "onze mille francs" retiré de son principal succès, La Femme séparée) mais l'a sollicité jusqu'à l'obsession. Pénélope, Stéphanie, J'habiterai mon nom, La Femme séparée, J'ai rêvé Lara debout... Monique Laederach dit féminitude comme d'autre affirment négritude. C'est une croix, un destin dont elle a heurté tous les angles, poli tous les arrondis. "Il y a un indice de féminité que je n'ai jamais perdu ni même réussi à détourner, c'est ma relation à la souffrance. Comme si elle était à chaque fois méritée", écrit-elle dans son nouveau livre. "Avant même que ma peau soit étendue sur tous mes membres /ils avaient décidé quelles choses étaient à droite, lesquelles à gauche / et que les petites filles sont dociles, qu'elles n'ont aucune méchanceté", se plaignent les poèmes de Si vivre est tel.
Être un homme, c'est mieux, lui enseignent ses parents, lui serinant qu'elle aurait dû s'appeler Jean-Pierre. Être un homme, c'est mieux, pense-t-elle jusqu'à Stéphanie, écrit en 1978, où elle assume enfin un narrateur féminin. Jusqu'à une première psychanalyse elle diluait le problème dans une poésie asexuée. Le père est pasteur à Serrières, la mère Allemande. On parle sa langue à la maison et le français dehors. Les claques fusent. Monique, l'aînée, s'occupe de cinq frères et sœurs. Longtemps, c'est elle qui reçoit les bouquets de fleurs de la Fête des mères, "À vingt ans, j'étais vieille", dit-elle, et *j'ai eu des enfants sans en avoir". Elle profite de la lame de fond de 1968 pour se demander pourquoi on apprend le tricot et la cuisine aux petites filles et depuis, n'arrête pas, engage sa plume, se lance en politique en récoltant des signatures contre le nucléaire, enseigne avec passion, traduit les écrivains alémaniques, divorce, en 1973, raconte son divorce, en 1982, dans La Femme séparée. Son ex-mari, l'écrivain Jean-Pierre Monnier, la haïra pour ce livre sans concession. Depuis, elle ne partage plus son appartement qu'avec son chat et s'en porte très bien. Elle regrette à peine d'avoir laissé partire son dernier "chum", parce qu'il voulait des enfants et que c'est une envie "légitime". Bonne fille, une fois de plus.

Le droit d'être
Volubile, frémissante sur le canapé – "voilà que je m'excite encore" –, elle dit: "J'y suis. Je suis une Indienne." Chez les Indiens, une femme qui n'a plus ses règles a "le droit d'être un homme", découvre la narratrice de Je n'ai pas dansé dans l'île. Monique Laederach a été opérée d'un cancer du sein il y a trois ans. Elle peine à retrouver son souffle et sa maigreur est effrayante. Elle se déclare néanmoins soulagée: "Je suis sortie de la séduction. J'ai le droit d'être moi-même. Quand je parle on écoute ce que je dis et non pas ce qu'une jolie jeune femme dit." Ça, c'est le tricot rose sur la table basse qui parle. Les bustes mutilés sur le piano hésitent à s'enthousiasmer. "Mon rendez-vous le matin avec le miroir ne doit rien à Camus, il n'a rien de moral, c'est le rendez-vous désolé avec une femme tremblante et ravagée que j'étais pas il y a trois ans", conte Emmanuelle, la narratrice de Je n'ai pas dansé dans l'île. une femme "cernée à la fois par la maladie et par les images triomphantes de féminité qu'elle a semées derrière elle, perdues, après leur avoir obéi trop scrupuleusement." Emmanuelle a aimé Jarkko, jadis, sur une île de Macédoine où l'on avait réuni des poètes du monde entier. Ils se sont aimés sans se comprendre, se sont déchirés, puis Jarkko est mort du sida. Emmanuelle se travestit parce que Jarkko aimait les hommes, puis se laisse aimer par Horst, qui lui redonne un corps de femme.

En quête de normalité
Monique aussi a aimé Jarkko, sur cette même île du lac Ohrid, invitée là en 1974 avec des poètes du monde entier. Elle l'a suivi en Finlande, dont il préside aujourd'hui la société des écrivains. Le reste est fantasme, sur fond d'une Vienne sublime et perverse, Vienne où elle a compris à 22 ans qu'elle ne serait pas pianiste. Je n'ai pas dansé dans l'île développe avec une intensité subtile "l'impasse" des relations entre hommes et femmes. "Il serait à la cuisine à la table, il fumerait sa pipe en lisant le journal", imagine Emmanuelle. "Et ce serait la paix. Ce serait la paix? Vraiment?" Monique ajoute: "Entre les hommes et le femmes de ma génération, il y a une impasse. Quand j'ai un homme à la maison j'ai l'impression d'avoir quelqu'un dans mes poumons. Je me sens obligée d'être utile, lui d'exiger."
L'obsession de la normalité, en somme: "Le matin, quand je m'éveille (...) vient (...) la vieille question de la normalité, comment font normalement les femmes le matin (...), est-ce qu'elles sont là perplexes avec de vagues désirs en bandoulière et l'ennui par-dessus? (...) moi je suis libre, mais plus je peux choisir plus j'ai le cœur qui bat, l'angoisse de la normalité dont je ne sais plus le chemin", lance Emmanuelle. " "Déchet", dis-je à la femme désolée du miroir. Il n'y a pas de retour, juste possible encore l'avance hallucinée dans le matin, d'un geste à l'autre dans une pseudo normalité qui n'en est plus, qui l'est de moins en moins, qui décline inexorablement vers la mort."
Mettant le point final à un nouveau roman intitulé L'Aube où m'attire ta main, Monique Laederach s'est aperçue "avec horreur qu'il parle de la même chose", des non-dits entre une femme et son amant décédé. Ses yeux s'ouvrent. Étonnés et liquides. (Isabelle Falconnier, L’Hebdo, 02.11.2000)

Monique Laederach "Les femmes sont tout simplement physiques"
Aucun roman n'est exempt de touches biographiques. De plus, on ne parle bien que de ce que l'on connaît. Raison pour laquelle le dernier ouvrage, très dense, de la Neuchâteloise Monique Laederach est situé dans le monde littéraire. Une plate-forme pour livrer une sorte d'état du monde.
Oui, Monique Laederach a participé, il y a fort longtemps, aux rencontres poétiques dont il est question dans Je n'ai pas dansé dans l'île. "Larguée sur une île, avec d'autres écrivains, il en est resté des images fécondes". Oui, elle a follement aimé un Finnois. Oui, elle l'a quitté. Non, il n'est pas mort du sida. Oui, elle a vécu à Vienne qu'elle décrit si bien. "Ni pour y perfectionner l'allemand que j'ai enseigné, ni pour écrire, mais pour étudier la musique. Pas assez géniale en piano, j'aurais sans doute dû y apprendre la direction d'orchestre".
En mettant en scène l'histoire d'amour d'Emmanuelle, écrivain en rade, et de Jarkko, écrivain au top. Monique Laederach fait état des relations femme-homme, toujours en défaveur de la première. "La parole appartient encore aux seuls hommes, s'insurge-t-elle, blessée, même s'il y a eu, pour les femmes, une période royale. Depuis les années 90, elles se sont adaptées à l'éternel machisme, elles sont redevenues invisibles. Les femmes ne sont pas métaphysiques, elles sont tout simplement physiques.
Femme aimante, Emmanuelle partage parfois Jarkko avec l'amant de celui-ci, auquel elle tente de l'arracher. Autre constat de société, où les couples homosexuels sont de plus en plus nombreux ou, peut-être, de plus en plus voyants. "Les luttes féministes ont fragilisé les hommes, on constate chez eux un adoucissement, ils laissent plus apparaître leur caractère féminin." Et puis il y a le sida. Dont Jarkko va mourir. Et le cancer du sein, qui broie la vie d'Emmanuelle. Autant de calamités du temps présent dont ce roman d'amour qui se brise sur l'impossibilité de communiquer – elle francophone, lui parlant finnois – se fait le miroir. Impossible de ne pas penser, dans ce contexte, aux difficultés des couples mêlant les cultures et qui finissent, parce qu'ils ne se comprennent pas, à ne plus éprouver de désir, avant de s'entre-déchirer et de se séparer. Pourtant, dans ce tableau tristounet des choses de la vie, banales lorsqu'elles n'arrivent qu'aux autres, dramatiques lorsqu'elles touchent de près, un espoir demeure. Personnifié par Horst, "assez fin pour détecter la femme sous le travesti du désespoir", il est peut-être le modèle dont rêvent les femmes. Totalement homme, mais suffisamment sensible pour venir vraiment à leur rencontre.
Très dense, ce petit roman d'un peu plus de cent pages "écrit sans intention" présente une vitrine édifiante de l'aujourd'hui, grâce à une observation soutenue des mécanismes régissant les liens entre les deux sexes. Séduisant dans ses descriptions de lieux dont il rend parfaitement l'atmosphère, il a aussi l'avantage de faire voyager. Des chaleurs d'Ohrid aux pâles aurores de Lahti. (Sonia Graf, L'Express – L'Impartial, 25.11.2000)

Le roman de la danse macabre à la virgule près
Dans Je n'ai pas dansé dans l'île, Monique Laederach déploie une écriture haletante pour dire la "maladie de la mort". On n'en sort pas indemne.
"Et moi, quand j'écrivais mes poèmes, rarement, j'évitais jusqu'au dernier instant de les transcrire à la machine, ou alors, j'évitais les virgules parce que les virgules pour moi sont des silences et que sur la machine, ils font un bruit, et je ne supportais pas." Dès les premières pages de son roman Je n'ai pas dansé dans l'île, la Neuchâteloise Monique Laederach nous aspire dans le rythme de son écriture, dans le souffle haletant d'une difficile parturition.
Ce sont 117 pages. Mais une lente et attentive lecture tant ce livre est compact, terrible, de virgule en virgule. De mots difficilement lâchées en phrases s'écoulant jusqu'à bout de souffle. Sans doute le roman le plus abouti, le plus dense et le plus intime, puisqu'il ressasse la mort, "la maladie de la mort" comme s'exclamait Marguerite Duras.

Lire à voix haute
Il faut impérativement lire ce texte à haute voix. Pour en saisir l'implication du corps dans l'écriture. Pour sentir jusqu'où Monique Laederach se donne, se confie, se cherche dans l'écriture, dans cet acte d'écrire dans le souffle. Emmanuelle et Jarkko, ce fut une passion entre une femme et un homme, entre deux poètes. La Suissesse et le Finlandais. La Grèce, Vienne, l'amour, l'autodestruction, la séparation, puis l'agonie de Jarkko se mourant du sida. C'est une puissante danse macabre que déploie ici Monique Laederach. Jusqu'à l'extrême limite. "Mais à Vienne, les crépitements de ma machine à écrire finissaient par me jeter dans des états tellement tétanisés que j'étais convaincue d'entendre le sens à travers les rythmes. Et d'entendre qu'il n'y avait pas de sens."

Jusqu'au vertige
Le rythme obsessionnel de l'écriture, c'est le "déchirement". Parce que la narratrice – elle-même malade et, croit-on comprendre, menacée par la mort – a beau vouloir écrire pour oublier son présent, elle n'en est que mieux précipitée dans le souvenir. Par images, par pulsions qui ne résistent guère à Thanatos. Perdre sa langue, perdre son identité sexuelle par dévoration par l'autre: ce constat angoissé rythme et relance sans cesse le texte.
Bégaiements, spasmes, dépossession: rarement le rapport inévitable entre le corps et le texte n'a été défini avec une cruauté aussi lucide. À étendre la main, constate Monique Laederach, on ne rencontre que le vide. L'absence. De plus en plus. La mémoire ne sert ici qu'à accélérer les êtres vers cette vertigineuse vacuité. Un livre hypnotique dont on ne sort pas forcément indemne, mais sans doute plus lucide, plus inquiet. (Jacques Sterchi, 24 heures, 28.10.2000)