Poésie complète

Réunir sous une seule jaquette tous les poèmes d'une vie ressemble beaucoup à la constitution d'un album de photos, tant il est vrai que dans les mots, autour des mots, avec davantage de densité dans la poésie que dans n'importe quelle autre forme d'art, se dissimulent à la fois les images intérieures et les images de l'entour, "javais trente ans, quarante, et ma fenêtre donnait sur une plaine".

Puis, il y a encore les personnes de votre vie, les personnes réelles, et ces figures mythiques, mythologiques, leur endroit et leur envers: fuite d'Éros, lamentations de Psyché; excellence d'Orphée, mais le chant d'Eurydice. Les destinataires des sentiments, les destinataires des livres.

Toute image (toute photo) étant également constitutive de cet autoportrait que l'on scrute avidement pour (re)connaître enfin qui l'on est, s'il se peut, et quelle est avec un peu de chance la hauteur du chant.

Critique

de Pierre Lepori

Monique Laederach appartient à cette espèce rare de poètes qui – après avoir attendu, pour différents motifs, la publication de leur premier livre jusqu'à l'âge de trente ans – s'adonnent à l'écriture avec la cohérence d'une voix qui semble connaître dès le début son ton exact et presque définitif.

Cela ne signifie pas qu'une évolution ne se dessine pas, dans le parcours de cette écriture, mais plutôt qu'une empreinte originelle, un besoin premier, est à l'origine d'une poétique de la nécessité et du devoir éthique. C'est pour cela aussi que cette œuvre se présente à nos yeux, après trente ans de poésie et huit recueils parus à un rythme inégal (surtout depuis le début d'une écriture narrative en 1978), comme un vaste fleuve – avec ses entrelacs et son eau tantôt trouble, ou plus claire – ne cédant jamais à l'appel du fragment et du "poème court".

Le rythme qui lie non seulement les différents recueil mais aussi, livres après livres, l'œuvre poétique entière de Monique Laederach est l'image exacte de ce que cette poésie veut être: un chant, une voix, la déclaration continuelle d'une nécessité de parler, de dire, de contrecarrer le pouvoir masculin, l'écriture des hommes qui a façonné la civilisation occidentale. C'est la lecture d'un parcours cohérent et presque acharné que cette Poésie complète nous offre.

Jamais cette recherche d'une voix nouvelle, de cette identité perdue (enfouie, ensevelie par la domination du logos masculin) ne pourrait être si forte, si intense, sans face à face. Ce face à face avec l'autre, qui est la source même d'une sorte de rage poétique, d'une douleur qui rend souvent brûlants les vers de Laederach.

En 1970 paraît _L'_Étain la source qui s'ouvre sur le paysage symbolique de la nuit, dans l'effroi du chemin à frayer: "Trop d'ombres à qui nous refusons le sel". La poésie, en soi, est le mouvement de recherche ("en marche / vers les cavernes où s'étaient dénoués / les fils de sa naissance"), d'interrogation, dans une quête d'authenticité qui a la psychanalyse (quoique jamais nommée) comme levier: "Ah! s'il suffisait, pour épuiser la nuit /de remonter l'autre versant du songe". Si le dialogue est toujours présent, c'est au niveau de l'identité personnelle que s'opère la plongée vers une identité "entière mais non réduite mais non séduite" (c'est un vers d'un des derniers recueils, Si vivre est tel, paru en 1998). Dès lors la solitude sera la condition du poète.

Dans ce premier livre déjà, le thème de l'enfance apparaît, qui scelle la différence, la cassure, la blessure. Et la reconnaissance de la blessure de l'autre ouvre un espace de rencontre, une possibilité: "Je n'ai pas peur de ta blessure / le jour où ta tête / touche aux racines du ciel".
Dès son deuxième recueil, Pénélope (1971), Monique Laederach utilise poétiquement les mythes. Pénélope, la femme qui attend toujours, s'identifiant à cette attente et à l'homme qui la cause, est "racontée" avec un mélange de prose poétique et de vers libres. La confrontation avec l'histoire (l'histoire des femmes, à travers les siècles, à tel point récurrente qu'elle finit cimentée dans l'empreinte du mythe) oblige l'écriture à se partager entre définition du monde et définition du soi. Le livre s'ouvre, en tout cas, en continuité avec le précédent.

La femme est à nouveau seule, c'est Pénélope abandonnée: elle reprend la marche, devenue sa propre terre, son propre destin, parce qu'"attendre est / comme une île et tout autour la nuit". Elle cherche à nommer cette douleur que l'auteur puise au fond de soi-même, comme le révèle cette page de Journal intime* qui accompagne l'écriture du recueil: "Il faut vraiment être acculé tout au fond le plus bas de soi-même pour que le désir de remonter prenne forme. Ainsi, l'impuissance du langage. La force de Pénélope est de croire et d'attendre. Son désir, malgré certains éclats, certaines ruptures inévitables, est orienté, constant, plus que possible: nécessaire. Mon attente est brisée. Elle est impossible – et cependant nécessaire. – De cette tension-là sont nés les premiers poèmes de cette Pénélope" (27 avril 1968). Ce deuxième recueil lui non plus ne cache l'envergure du défi, et ne renonce pas à creuser à même la défaite et à essayer, douloureusement, le dialogue (T4).

Le recueil suivant marque une pause dans ce parcours de nomination, de distinction entre soi et l'autre, entre masculin et féminin. La Balade des faméliques baladins de la Grande Tanière (1972) – une dédicace en vers nous prévient – est un hommage aux "visages venus sur de longues fumées odorantes, / amicaux et sournois, tirés par l'insomnie; cachant / sous leurs paupières à demi fermées / d'innombrables coulisses incendiées et solitaires". Portrait empreint d'amour d'un groupe de marginaux, ce beau livre aux allures de ballade s'ouvre à la richesse de l'aventure humaine; et son auteur trouve une tonalité plus chaude, plus chorale, qui ne manquera pas de se refléter sur les livres suivants. La citation des vers d'Octavio Paz est la marque de cette recherche de "rassemblement" à travers l'écriture poétique.

Le parcours peut alors reprendre avec une tonalité plus politique: l'identité à reconquérir, épelant les couches de falsification intérieure et sociale, se fait à travers la nomination. J'habiterai mon nom (1978) est, en ce sens, un titre parlant. Dans ce livre, en outre, la dimension graphique devient plus importante:

TOI DÉJÀ TOI PAS ENCORE ET POURTANT
comme le germe d'une voix             qu'une autre voix
soudain
réclame.

Mais là encore, il s'agit d'un double mouvement: la nouvelle présence à soi ne peut se faire qu'à travers les âges revisités, biographiquement autant qu'historiquement.

Le recueil suivant (Jusqu'à ce que l'été devienne une chambre..., 1978) réoriente cette poésie, qui risquerait de ce concentrer sur les profondeurs de l'âme, vers l'altérité amoureuse. Il s'agit d'un chant d'amour qui ne nie pas la difficulté de la rencontre, mais la laisse agir à travers le corps et sa présence. L'interrogation se fait, alors, avec une douceur nouvelle.

Il ne faut pas oublier que – considérant la simple statistique – le mot "corps" est l'un des plus présents dans la poésie de Monique Laederach (100 occurrences), après "eau" (qui apparaît 193 fois) et "air" (112), bien plus présent que "femme(s)" (70) et "homme(s)" (41).

La nouvelle rencontre avec l'altérité masculine n'est pas exempte de colères et d'impasses mais se solde, cette fois, par une réelle possibilité de dialogue, où la différence ne s'abolit qu'au seuil de la cruauté nécessaire à l'étreinte, qui libère le chant d'une façon presque brutale.

La Partition (1982) est un livre de rage et de partage de cette rage. Dans une forme inédite, qui pousse un peu plus loin le travail graphique amorcé avec Jusqu'à ce que l'été…: les textes sont accompagnés de collages, qui, selon l'auteure "n'ont aucune intention esthétique. (…) Ils ont servi, en cours d'écriture, à vérifier certaines images véhiculées par les médias, et (…) certains poèmes leur sont encore plus ou moins organiquement liés". Ces images ajoutent une plus-value politique à un texte plus féroce que d'habitude. La simple évocation de quelques-unes des légendes de ces photos, tirées de coupures de presse, suffirait: "Une jeune femme de 31 ans au bord du suicide: sa poitrine est un véritable handicap…. Son nez de profil ajoute encore à sa disgrâce. 2 interventions simultanées: une nouvelle femme est née, souriante à la vie". Encore un fois, à ces miroirs tendus tour à tour par un être aimé, par la société ou par l'histoire ("N'être jamais que / ce fragment d'éclat rencontré d'œil à œil / de vitrine en vitrine"), répond le chant, emporté, enflammé par l'accumulation de la négation.

Ce recueil paraît en 1982, après quatre ans de silence poétique et juste avant la publication de La Femme séparée, le premier roman de Monique Laederach (qui en 1978 a déjà édité le récit Stéphanie): les thèmes creusés et criés dans cette poésie semblent désormais trouver dans l'histoire de ces personnages féminins leurs nouvelle patrie. Il faudra attendre seize ans, jusqu'en 1998, pour que Monique Laederach publie à nouveau un recueil poétique. Cette longue attente semble pourtant offrir au poète une distillation sécrète qui la conduit à un verbe totalement libéré. Si vivre est tel (1998)** jaillit comme de la lave des profondeurs plus brûlantes et est, à notre avis, un vrai chef-d'œuvre. Bâti en deux grands chapitres, on y retrouve les thèmes de jadis, avec une puissance qui pour la première fois fait clairement entrevoir une attitude presque mystique. Comme si, à force de creuser, la voix avait touché à un degré d'universalité tel, qu'elle peut désormais "se laisser jaillir". La première partie est tournée vers l'intérieur, où l'enfant qui à subi dès le début le sceau et la déchirure d'être femme revendique son horreur face à la ségrégation féminine.

La deuxième partie, par contre, s'ouvre à la communauté des femmes, où le devoir d'un "nous" de résistance fait chavirer le poème vers une dimension plus épique. Et le chant commun – bien que levé par celle qui a osé parcourir le chemin de la parole – devient force communautaire, parole nouvelle.

"Il semble / que je reviens à ma langue à tâtons comme à / une langue étrangère": de là reprend ensuite le chemin, dans le dernier recueil (Ce chant mon amour, 2001). Où l'on retrouve la mythologie – les figures d'Eurydice et de Psyché – parce que encore, chaque jour, dans l'histoire, il faut renouveler ce cris, cette voix, cette quête avec ténacité. Comme si l'on n'avait qu'une chose à dire, et que cette chose se résumait, en fait, à la possibilité de dire. Dans une poésie totalement immanente et totalement humaine. La trace profonde et riche de cette voix est, pour Monique Laederach, inscrite au plus profond de l'acte poétique.

  • Nous remercions Mme Laederach de nous avoir permis l'utilisation de ce passage de son Journal intime, inédit.
    ** Si vivre est tel va bientôt paraître à Milan, chez l'éditeur Marcos y Marcos (Voci sparse d'ombra, traduction italienne de Pierre Lepori)