Carnet(s) du lac

Rituel matinal. Il y a une fenêtre ouverte sur le lac, deux arbres: un à gauche, un autre à droite. Entre les deux, le lac, la tête du lac, la chaîne des Tours d’Aï, puis celle des Muverans jusqu’aux Dents de Morcles et, à droite, si je me penche un peu, les Alpes françaises jusqu’à la Dent d’Oche. Chaque matin, les yeux à peine ouverts, je m’installe devant la fenêtre et je décris ce que je vois, ce que j’entends.

Ma fenêtre est comme une scène de théâtre. Il y a la gauche et la droite, le haut et le bas, devant et derrière, des passages de gauche à droite et de droite à gauche, des mouvements qui surgissent du fond de la scène et qui déferlent jusqu’au pied de la maison.

Ce qui se passe: l’immobilité des choses. Le mouvement d’oiseaux, le passage de personnes. Les variations chromatiques du ciel, de l’eau.

Je ne suis qu’œil et oreille. Je recueille.

C’est un travail d’écriture d’artiste plasticienne. J’aime à dire que je sculpte les mots, ou, plutôt, qu’au moyen des mots, je sculpte ce que je vois, sens, entends. Ce n’est pas un journal intime. C’est un travail dans le temps (une durée de douze mois pour la production de texte), un travail sur le temps (la répétition) et avec le temps atmosphérique (la variable).

Ariane Epars (présentation du livre: éditions Héros-Limite, 2015)

Critique

de Françoise Delorme

Poète de paysage comme on dit peintre de paysages, Ariane Epars offre avec Carnet(s) du lac un journal de bord, rythmé par le nom des jours, la date et l'heure, qui rassemble des annotations successives, répétitives, en lignes brèves – clin d'œil au poème par le blanc qu'elles délimitent dans la page, ou en phrases plus longues, notes précises qui reviennent sans cesse sur le motif: un lac, le lac Léman et ses entours, rives et montagnes. Ariane Epars l'observe depuis sa chambre, par la fenêtre ouverte. Ces notes courent sur une année, du début de l'été 2013 – mardi 19 juin – au début de l'été suivant, mardi 18 juin 2014.

Une telle attention, aux détails, vive et soutenue, provoque un effet de grossissement, de zoom même ou de changement permanent de focale: les événements les plus ténus prennent une importance grandissante qui les fait toucher au mystère d'exister:

Trois taches:

Un œil et une pupille.

Plus de pupille.

Quatre taches.

Un reflet à la surface du lac,

aléatoire,

vagabond,

disparu.

Presque.

Tous les sens participent à l'effort de cette présentation qui explore poétiquement les possibilités du langage. Tentative d'épuisement, comme celle de Georges Perec (la place St-Sulpice à Paris), d'Olivier Dommerg (La montagne Ste-Victoire à Aix-en-Provence), ce livre, dans la continuité des jours, par répétitions, mais aussi par l'évocation sensible de milliers de nuances mouvantes, joue d'une tension entre la somme impressionnante des informations recensées par la perception humaine et une grande simplicité lexicale et syntaxique. Tout est précis et rien n'est oublié: bruits, odeurs, sensations tactiles et gustatives, et surtout notations de formes et de couleurs, car, bien sûr, Ariane Epars est surtout quelqu'un qui regarde. La palette des couleurs, des mouvements, des changements, semble sans limites. Peut-être le gris prédomine-t-il, mais il est lui-même si vibratile, si éphémère, si nombreux: il assure paradoxalement une sorte d'unité au divers. Le lac finit par apparaître et à s'imprimer tout au fond de nous, comme une image tenace et toujours différente, toujours attirante aussi, accompagné du nom de toutes les montagnes, de tous les lieux urbains proches  évoqués, immeubles, routes, promenades, etc...

Un tel livre pourrait provoquer une lecture fastidieuse. Au contraire, plus on avance dans ces notes structurées par les dates, par les répétitions à peine transformées qui nous mettent en état d'hypnose, en tous cas de rêverie au sens bachelardien, plus on se prend au jeu, plus on éprouve un bonheur de lecture assez rare: quelqu'un parvient à peindre avec des mots, à peindre jusqu'au temps qu'il fait, si imprévisible, comme la vie : soleil dans sa course, nuages qui se forment ou s'effacent, toutes sortes de pluies, toutes sortes de vents. Les lumières sont somptueuses. Les couleurs, d'une rare intensité, ne cessent d'appeler l'oeil. Le plaisir de nommer révèle à la fois la langue, sa force simple et la splendeur des lieux qu'elle nous donne à habiter. Chaque mot et chaque chose prennent l'intensité de l'attention de la personne qui nomme et qui regarde. Toutes sortes d'oiseaux, aux noms plus mélodieux les uns que les autres, fuligules morillons, milouins, sternes, harles, grèbes, mouettes et cygnes plus habituels passent, frémissent et volent dans l'air qui les dessine, chantent, crient chacun de leur cri sans pareil. Sous les yeux étonnés de celle qui regarde, le monde s'installe; et l'observatrice s'étoffe de ce qu'elle entend, de ce qu'elle voit, parfois un simple mouvement d'eau et de lumière qui illimite le monde en l'indifférenciant:

La ligne d'horizon s'est raccourcie

On ne peut voir que du ciel.

Ou que de l'eau.

Comme le plaisir naît de l'accumulation de détails, de mots à la fois précis et légers,  énumérer et recommencer toujours fait éprouver plus réellement les choses comme des choses. Comme si les écrire leur donnait matière, comme si trouver le mot juste leur donnait vie. «Comment nommer...?» est une question initiale de ces carnets.

Quelques références à des peintres, mais très peu: Félix Vallotton, Franz Gertsch, Ad Reinhardt. D'autres références surgissent dans la mémoire du lecteur: Geneviève Asse pour l'attention soutenue à la vibration ténue qui danse entre l'un et le divisé, Alexandre Hollan pour la ferveur d'une attente finalement jamais déçue, pour la jubilation d'exister. Alexandre Hollan écrit d'ailleurs dans ses «Notes sur la peinture et le dessin» (Je suis ce que je vois, 1975-2015): «Les casseroles ne savent pas qu'elles sont des casseroles. Les arbres que je dessine ne savent peut-être pas qu'ils sont des chênes ou des peupliers. La nature aime être regardée, le regard lui manque.» Oui, il s'agit de regarder, voir, écouter, entendre. Et puis de dire, sans lyrisme apparent, sauf celui, très dense, d'une littéralité qui attise l'imagination, ravive la mémoire sensorielle, ouvre les yeux (et les autres organes des sens aussi) d'un rêveur intérieur. Parfois, une touche métaphorique transforme le monde en un grand animal – ou un magique météore – et ces notations en un retour sur soi, mélancolique mais à peine esquissé:

Le lac, une fourrure froide, malmenée.

Le lieu, lac et entours du lac, est par ailleurs présenté comme un petit théâtre: tout bouge, tout passe et tout repasse. Quelques personnes, que l'on retrouve au long des jours, la dame triste, le pêcheur, un homme sans abri, à peine esquissés, donnent la mesure comme l'infime passant dans un paysage chinois. Ou alors quelque petit et vif récit s'insère dans le courant du journal comme une minuscule nouvelle, une courte scène rapide et naturelle. Et certaines remarques ne sont pas dénuées d'humour:

Un chien à tête de caniche frisé et au corps de setter tacheté brun et beige s'arrête un instant au pied de l'arbre 1. «Ne renifle pas ça!» ordonne son maître, un sac de crottes rouges à la main.

Ils quittent la scène par la droite.

Le lac lui-même, tel un personnage, entre et sort du champ, le paysage apparaît et disparaît, «le ciel bouge de droite à gauche», «le soleil déborde», «l'horizon s'ardoise» et «la matière se dissout dans la lumière», avec en «incessante toile de fond sonore, le bourdonnement dissonant du trafic routier» qui ne va pas sans être parfois de trop. Et pourtant, le lac finit par occuper tout l'espace-temps, par donner au monde et aux mots la vérité de ses couleurs, de ses mouvements, la puissance de son silence, les qualités de son existence. Une multiplicité devenue essentielle crée peu à peu une continuité singulière qui rend fluctuant le pluriel des carnets du titre et aspire presque le S entre parenthèses dans sa singulière immensité, dans son silence écrit, dans sa beauté indifférente et pourtant si sensible:

L'infini, au cœur du bruit.

Ariane Epars, dont l'œuvre plastique peut parfois apparaître un peu trop conceptuelle, atteint dans ce livre une rare intensité qui touche à la fois au mystère du monde et à celui de l'intimité du regard par la rigueur d'une langue d'une grande justesse et par la ténacité d'une attention sans faille, accueillante. Ce livre magnifique, en partie inclassable, tient finalement plus du poème que de toute autre chose, dans sa manière comme dans son projet.