Aujourd'hui dans le désordre
Roman

«Elle entend des voix familières, celles de ses frères et de sa mère, une voix familière dans une situation incongrue: son père parlant chinois. Elle entend des lamentations et des encouragements, des haussements de ton et des hésitations. Ça vit, dans ce salon. C’est délabré comme jamais, pourri, rôti, ça pue pas mal, mais ça vit vraiment, dans ce salon, et ça se mélange. Elle ne prête plus attention à ce qui est dit, elle se réjouit seulement de ces allées et venues de vibrations dans l’air, de toute cette vie contenue dans ces discours.»

Janvier à Genève. Louise et ses frères ont inscrit le grand appartement familial sur un site afin d’accueillir des voyageurs pour quelques jours. Leur première invitée est Victoria, une jeune Anglaise en quête d’aventure. L’appartement se remplit au rythme des arrivées alors que dehors le climat se dégrade. Bientôt, une tempête de neige va bloquer tout le monde à l’intérieur, les forçant à s’organiser… Entre réflexion sur la décroissance et comédie enjouée, Guillaume Rihs signe un roman plein de charme et de fantaisie.

(Présentation du roman, éditions Kero, 2015)

Autour du vide

de Romain Buffat

16 janvier 2018, Genève, dans l’appartement de sept pièces et demie de la famille Febvre, au 23 de la rue William-Favre. Y vivent Eudes et Louise tandis que leurs parents coulent paisiblement leur retraite à Verbier. Anselme, l’aîné, architecte, loge chez lui, un peu plus loin. Pour «élargir son univers», Louise a enregistré l’appartement familial sur un site associatif de routards et «s’attend dès lors à "de belles rencontres"». S’ensuivent des visites étonnantes, des rencontres improbables, des situations cocasses alors que la ville est bloquée par une tempête rude.

Victoria, une touriste anglaise de passage, est la première à s’installer chez les Febvres. Immédiatement, la communication devient difficile; Eudes et Louise parlent un anglais d’aéroport, Victoria a un accent, parle vite. On essaie vaguement de se comprendre, on parle beaucoup mais on ne dit rien. Les conversations gravitent autour du vide jusqu’à ce que Victoria aborde le sujet de la décroissance, et leur explique en quoi consiste le mystérieux projet Gorski, du nom de son initiateur. Un projet qui éclaire le titre du roman: il s’agit, partant d’aujourd’hui, 2018, d’aller dans le désordre des inventions technologiques jusqu’à retrouver ce moment M où l’Homme n’était pas encore aliéné par celles-ci. À chaque mois passé correspond une année remontée:

Le Projet Gorski débuta le 1er juin 2015 et dès lors, chaque mois, les participants plongèrent d’une année dans le passé. Juillet fut 2014, août 2013, septembre 2012, et ainsi de suite. Le mois en cours, janvier 2018, correspond à l’année 1984, et dans quinze jours le Projet Gorski redécouvrira 1983. C’est-à-dire que les participants agiront comme s’ils vivaient en 1983. D’un point de vue technologique, du moins, renonçant étape par étape aux découvertes et aux inventions. [...] Les images noir et blanc feront leur retour d’ici une année et on attend impatiemment, par la suite et dans l’ordre: la fin des robots-ménagers, la fin de la radio, la fin de la voiture, la fin de l’électricité [...]. Le Projet Gorski compte remonter la révolution industrielle. Autour de 1775, l’expérience devrait avoir porté ses fruits et se terminera, ce qui correspondra à vingt années de Projet Gorski: 2015-2035. En 2015, on aura connu l’âge d’or.» (p. 34-35)

Le désordre est aussi celui que génèrent les nombreuses arrivées dans l’appartement; il faut déplacer les meubles, trouver une place pour tous. Arrivent pêle-mêle deux Neuchâteloises, une Américaine, un muet anciennement professeur d’histoire qui communique grâce à sa tablette électronique, les parents Febvre, trois Chinois, des voisins et d’autres encore. De plus, il faut s’organiser, planifier, gérer les ressources, penser à comment se chauffer dans le cas où la tempête se prolongerait. Le roman ne cesse de jouer de cette tension entre le trop-plein de l’appartement et la sidérante vacuité des dialogues autour du Projet Gorski qui tend vers l’allègement matériel. Sans s’en apercevoir, les personnages deviennent eux-mêmes participants du Projet Gorski puisqu’ils brûlent des meubles et des tableaux pour se chauffer, détruisent une armoire pour barricader les fenêtres et se protéger de la tempête. À mesure que les jours défilent, ils se défont d’un certain nombre d’objets devenus désuets et vivent de plus en plus modestement.

Tout cela est vu et raconté par un narrateur distant, ironique, qui commente ou tronque les prises de paroles de ses personnages, et même s’en moque joyeusement. Le ton est cinglant et la langue précise, plus précise que les prises de paroles boiteuses des personnages. Le narrateur omniscient et omnipotent, voire despotique, semble avoir placé les personnages sous une cloche de verre pour le plaisir d’observer leurs réactions, examiner les relations qu’ils tissent entre eux et la dynamique qui se met en place. Le roman de Guillaume Rihs interroge le vivre ensemble à l’époque où tout est fait pour que les individus se rapprochent et entrent en contact: sites de routards, compagnies low cost, tablettes, l’anglais comme langue universelle etc. Mettant en scène des personnages parlant différentes langues, provenant d’horizons divers et de générations différentes, le constat du narrateur est tout autre : on ne se comprend pas, on ne s’écoute pas et on échange à peu près que des banalités.

Si on a le sourire au coin des lèvres à chaque page, on peut aussi lire le premier roman de Guillaume Rihs comme un tragédie – l’unité de lieu et de temps sont presque gardées – où l’on fait une vertigineuse expérience du vide.