Luttes au pied de la lettre
1976-2006

Dans le livre que les Éditions d'en bas éditent à l'occasion de leur anniversaire, Luttes au pied de la lettre, la ligne militante de la maison apparaît clairement.

Questions à Jean Richard, directeur des Editions d'en bas

de SPS

Dans le livre que les Éditions d'en bas éditent à l'occasion de leur anniversaire, Luttes au pied de la lettre, la ligne militante de la maison apparaît clairement. Les «belles-lettres» prennent logiquement peu de place dans le catalogue, et c'est surtout dans une optique d'échange culturel à travers des traductions qu'elles s'y infiltrent. Avez-vous songé à publier des romans, de la poésie, voire de la critique littéraire pour leur dimension sociale, politique?

La littérature, sous l'appellation «belles lettres», et la critique littéraire sont publiées par d'autres maisons d'éditions en Suisse romande. Nous publions ainsi de véritables coups de cœur et des traductions en participant à des aventures éditoriales de passage des frontières entre les langues et les cultures en Suisse - par exemple, dans le cadre de la collection ch ou de la collection Bilingue publiée en collaboration avec le Centre de traduction littéraire de Lausanne (CTL) et le Service de presse suisse (SPS). En outre, cela nous a permis de publier des textes traduits d'autres langues d'Afrique ou d'Amérique latine. Par ce biais nous publions effectivement des romans, des receuils de nouvelles, de la prose poétique, de la poésie ou du théâtre. Une partie de ces textes est francophone, mais la majorité sont des traductions. Cela s'inscrit également dans un engagement particulier à défendre le statut et la rémunération des traducteurs et traductrices. Ces dernières années nous nous sommes intéressés à la littérature écrite en Suisse par des auteur-e-s issu-e-s de l'immigration comme Yusuf Yesilöz ou Aglaja Veteranyi. Le critère «dimension sociale ou politique» n'est pas suffisant, même si nous sommes très attentifs à la «matière» travaillée par les écrivain-e-s. Ce qui compte aussi c'est la singularité d'une œuvre et de l'univers qu'elle crée et qu'elle explore, la qualité de son écriture et de son style, le retentissement et le plaisir qu'elle produit en nous, lecteurs et lectrices.

On note dans la littérature suisse une désaffection assez générale pour la «littérature engagée» telle qu'on l'a connue dans les années 1960 et 1970 par exemple; l'idée d'une littérature à thèse irrite vivement une bonne part des auteurs et des critiques d'aujourd'hui. On pourrait dire en revanche que de nombreux auteurs de fiction sont à la recherche d'un nouveau mode d'engagement littéraire, loin des polarisations gauche/droite de la génération précédente. Quel est votre point de vue sur la «littérature engagée»? Que vous apprennent de ce point de vue les manuscrits probablement nombreux que vous recevez?

Je suis allergique à la littérature à thèse qui chercherait à démontrer ou à prouver quoi que ce soit. La littérature dite «engagée», heureusement, ne se réduit pas toujours à cette dimension, ni à celle qui entrerait en jeu dans des clivages politiciens. Les catégories telles que «belles lettres», «engagée», «populaire», «postmoderne», etc., relèvent d'un métadiscours sur la littérature: elles hiéarchisent les formes littéraires et sont utiles, avant tout, pour ceux qui les produisent et pour ceux qui ont besoin de cartographies ou de repères. Les Éditions d'en bas ont toujours lutté contre le mépris qui a trop longtemps stigmatisé la littérature des personnes issues de milieux populaires.
Je préfère parler de littérature en la qualifiant autrement: il s'agit bel et bien d'un engagement, d'une implication, d'un travail dans la langue par les moyens de l'écriture afin de produire des formes, narratives par exemple, des œuvres singulières et inédites. La singularité de ces textes, leur aspect idiomatique, se situe dans les inflexions d'écritures qui par l'imagination, le ton ou le rythme, entre autres, racontent des histoires (fictions ou récits de vie); se coltinent avec les stéréotypes langagiers, la doxa et les structures de pouvoir de nos sociétés; et œuvrent à transformer notre entendement et nos rapports au monde. Dans ce sens, ces textes littéraires ont une portée à la fois critique et politique. Il est donc rare de trouver des manuscrits qui réunissent toutes ces «qualités ». Et lorsque nous pensons qu'un manuscrit doit être publié, nous entreprenons parfois un travail de réécriture et de corrections avec l'auteur-e. La grande majorité des textes que nous recevons sont des textes autobiographiques, des récits de vie, des témoignages qui par la publication cherchent souvent une reconnaissance ou la réparation d'un tort. La dignité des auteur-e-s réside dans cette nécessité impérieuse qui les a menés à accomplir ce labeur d'écriture. Cet ensemble de textes constitue ainsi une radiographie de la «misère» et des processus de précarisation en Suisse.

Quel a été votre apport, en tant que directeur, à la maison laissée par Michel Glardon, qui était aussi son fondateur?

Question difficile! C'est aux lecteurs et lectrices de le dire! Dès mon arrivée en 2001, j'ai souhaité à la fois poursuivre la ligne éditoriale collective construite depuis 25 ans par Michel Glardon et le comité de lecture, et mener à bien des projets qui étaient encore dans une phase exploratoire: notamment la collection Ethno-Poche avec le groupe ETHNO-DOC, la collection de poésie Bilingue avec le CTL et le SPS, une collection littéraire africaine coéditée avec les Éditions de l'aube, les collections équitables Enjeux Planète (rapports Nord-Sud) et la collection littéraire, terres d'écritures. Ces collaborations passionnantes ont mené à la publication de nombreux textes de qualité. Dans un premier temps, la concrétisation de titres en attente ainsi que l'arrivée de nouveaux titres - dossiers critiques, guides juridiques, livres d'histoire, textes littéraires (fictions et récits de vie), etc. - conjuguée à ces nouvelles collaborations a augmenté le nombre annuel des livres publiés. Depuis deux ans, nous revenons à un rythme plus réduit de publications. Car il ne suffit pas de publier ces ouvrages, la responsabilité de l'éditeur est de les promouvoir, de les faire circuler. Au vu de l'hétérogénéité «cohérente» de notre production, cela implique un travail qui cible des publics très variés. J'ai donc renforcé le travail auprès des libraires et des réseaux de lecteurs et lectrices - entre autres, avec la publication d'un bulletin, Du côté d'en bas, en participant à la création du réseau d'éditeurs Le social en lecture qui publie un catalogue commun - ainsi qu'en direction des médias. Ce travail de promotion doit s'élargir et se renforcer en multipliant les synergies entre les maisons d'éditions et les partenaires associatifs. Par ailleurs, la ligne graphique des éditions et de certaines collections a été modifiée pour éviter des couvertures trop disparates. Nous entamons actuellement un processus de réflexion critique sur les livres que nous souhaitons publier à l'avenir, sur leurs modalités de financement et sur leur pertinence. Le paysage éditorial en Suisse romande se transforme non seulement à cause des conditions difficiles du marché du livre avec la disparition de nombreuses librairies, avec la cession de l'activité de maisons d'édition importantes (notamment dans les domaines des sciences humaines), mais aussi parce que certains champs éditoriaux défrichés par les Éditions d'en bas sont explorés par d'autres maisons d'éditions. Il nous semble que les enjeux de notre époque impliquent de maintenir un niveau d'exigence sur la qualité des textes et du travail éditorial qu'ils requièrent, de proposer des livres qui offrent des outils conceptuels et pratiques critiques permettant une autonomisation des individus et des collectifs dans les luttes qu'ils mènent, et des espaces où peuvent se déployer des œuvres de création (fictions ou récits de vie).

Votre collection Enjeux Planète constitue une expérience particulière de coédition, dans une logique d'échange, de collaboration Nord-Sud. Pouvez-vous nous décrire les plus significatives de ces expériences? Ces systèmes de collaboration sont-ils aujourd'hui expérimentaux ou déjà aboutis et viables? Seraient-ils à vos yeux applicables à des textes littéraires?

Le projet de coédition réunissant douze éditeurs des pays du Nord et du Sud, incarné par la collection Enjeux Planète sous le label «Le livre équitable» et inauguré en 2002 par l'Alliance des éditeurs indépendants (http://www.alliance-editeurs.org/), constitue une avancée inédite dans le domaine de l'édition solidaire et équitable. Dix titres ont paru à ce jour. Par un système démocratique de mutualisation du travail éditorial et par une péréquation économique, des livres concernant les effets de la globalisation sont rendus accessibles dans les pays du Sud. Ce modèle de coédition existe dans le cadre de projets ponctuels, comme le livre d'entretiens de Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein, À quand l'Afrique?, et vient justement de s'étendre au domaine littéraire avec la collection terres d'écriture lancée en 2005 avec la publication du roman de l'écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall, Festins de la détresse. Il a aussi donné lieu à des coéditions Sud-Sud. La phase expérimentale est terminée, mais ce modèle d'édition doit être affiné autant au niveau de ses modalités de production et de financement que du choix des titres. Si des ouvrages comme celui de Joseph Ki-zerbo ou d'Aminata Sow Fall trouvent leur public en Suisse romande, la collection Enjeux Planète, qui traite des problèmes de la mondialisation, a beaucoup moins de succès. Il est vrai que l'offre d'ouvrages sur ces sujets est importante dans les pays du Nord. Il semble que les militants altermondialistes et les mouvements alternatifs trouvent des informations considérables au travers de leurs réseaux ou sur Internet. L'Alliance des éditeurs indépendants recouvre six réseaux linguistiques d'éditeurs, par lesquels transitent des traductions, et au travers desquels des projets de mutualisation des savoir-faire sont mis en place autour de problèmes auxquels sont confrontés les éditeurs indépendants : difficultés de diffusion/distribution, réglementation des marchés du livre, droits d'auteur, etc.