Petits textes poétiques

Robert Walser
traduction de : Nicole Taubes

Minimaliste avant la lettre ou plutôt - comme disait de lui Stefan Zweig - 'miniaturiste par excellence', Robert Walser est un maître de la forme brève. Il a publié des centaines de textes courts, mais le présent recueil, datant de 1914, est du très petit nombre qu'il a composés lui-même. Son indolente vivacité, sa mélancolie narquoise, son charme modeste et poignant ont ici toute la densité littéraire qui, depuis un siècle, suscite l'admiration des plus grands écrivains et l'attachement de lecteurs inconditionnels.

Critique

de Francesco Biamonte

Il ne semble pas opportun d'ajouter encore une critique à celles, nombreuses et averties, qui figurent ci-dessous, et expriment déjà l'essentiel de ce que nous avons ressenti. Nous ne voudrions dire que quelques mots, une petite note, à propos de ce merveilleux petit livre.

Premièrement, il nous tient à coeur de souligner combien il est à nos yeux composé. Si son unité est de fait bien moins évidente que celle de Vie de poète, l'autre recueil de proses brèves de la période biennoise de Walser, pour reprendre la comparaison sur laquelle nous interrogeons Peter Utz, notre invité de ce mois. Pourtant, le jeu des fragiles échos internes, eux-mêmes très divers en ce qu'ils sont tantôt éveillés par des thèmes, tantôt par des motifs, tantôt par des climats ou des personnalités, la manière dont la séquence évolue, qui rassemble des textes analogues tout en surprenant en permanence par les changements et la variété du tout, voilà qui suggère à notre très subjective lecture un imperceptible, insaisissable fil rouge. Nous y voyons certes un recueil multiforme de proses de caractères différent; toutefois, ce n'est pas une seulement une collection de proses qu'il nous a semblé lire, mais bien un livre, parcouru par un lien plus fin que le fil de l'araignée.

Deuxièmement, nous voudrions avoir ici un mot pour la traduction de Nicole Taubes: elle nous a séduit pleinement, sa palette lexicale et stylistique nous porte à une lecture extraordinairement naturelle et charmante, et rapide aussi. Nous avons l'intuition, difficile à étayer en l'absence de deux versions françaises d'un même texte de Walser, que là où l'excellente Marion Graf - grande connaisseuse de l'oeuvre de Walser, avec qui elle a développé une proximité rare - voit davantage la modernité de l'écriture, Nicole Taubes en voit plutôt la fluidité. Deux composantes assurément présentes chez Walser, et nous ne souhaitons pas ici marquer de préférence - s'il est quelque chose que nous préférons, c'est bien d'avoir plusieurs personnalités ce cette qualité, aux sensibilités différentes et nuancées, pour nous présenter avec leurs mots les facettes d'une oeuvre qualifiée souvent, à juste titre, d'insaisissable et d'inépuisable.

Revue de presse

[...] Avec des élans non dénués de romantisme, il emprunte à l'idylle et célèbre les beautés de la nature, cède au rêve et à une douce harmonie. Cette propension à l'évocation poétique et ces plongées oniriques ne vont pas, comme on pourrait le supposer, au détriment de l'allant et de la spontanéité de l'écriture. Même quand «la contrée semble rêver sa propre beauté» et que «le monde est poème et le soir un rêve», reste présent au c¦ur du texte et l'anime un moi «étrange et original [...], nature enflammée d'idéal et d'une volubilité jaillissante», qui exprime ses sensations et ses sentiments tout en veillant pudiquement à en atténuer les effets par des commentaires amusés adressés à «ce cher et gracieux lecteur», qui «voudra bien en sourire». Ici, ce moi exhorte: «Réponds à son sourire», là, il avoue avec candeur qu'il est «plus un zéro qu'une énergie» et confesse «une abyssale mésestime de soi». Toujours, il veille à créer la distance, et l'auteur, dans la composition du recueil, fait de même. [...] Amusé et maintes fois dérouté dans ses attentes, le lecteur est sans cesse tenu en éveil. Et cette présence d'esprit s'impose s'il veut répondre comme il se doit aux multiples sollicitations du texte. Des impromptus de l'invention à la variété des tons et des rythmes, aux sous-entendus de l'humour, à sa sensibilité fine et à la gamme de ses nuances, rien ne doit échapper dans cette composition d'orfèvre. Il faut, à tout instant, prêter au détail l'attention la plus vive, non seulement pour augmenter le plaisir de la lecture, mais parce que c'est ainsi qu'il convient également d'aborder le monde, «si beau, si généreux» selon le poète. Lui aussi se porte sans cesse «vers ceci, cela», car il y a «toujours quelque chose à voir». [...] (Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 25.02.2006)

Walser, au-delà du mythe

[...] La découverte récente de ses 526 «microgrammes», prodige d'écriture miniature qui aura nécessité dix années pour être entièrement déchiffrée et ne s'est achevée qu'en l'an 2000, a durablement ébranlé l'image du génie autiste dans les pays de langue allemande. Or cette immense créativité, la modernité de cette écriture, à la fois contrôlée et exploratoire, capable de conjuguer l'observation et l'imagination, la critique sociale et le discours sur soi, ne sont pas encore pleinement reconnues en France. La publication aux Éditions Gallimard des Petits Textes poétiques est l'occasion de s'arrêter quelques instants sur une période charnière dans la vie et l'oeuvre de Walser: les années biennoises, de 1913 à 1920, années durant lesquelles Walser, délaissant la grande ville de Berlin, se replie dans la petite idylle de sa ville natale, Bienne. Car, à l'instar du grand Rinaldini, délinquant notoire qui figure dans l'une de ces petites proses, Walser va devenir un brigand de la langue, un redoutable maître dans l'art de se dérober aux autres et à lui-même.

Ses années biennoises sont paradoxales. À la fois heureuses et anxieuses, elles marquent incontestablement la première étape d'un repli social dans les marges du milieu littéraire. Mais la petite mansarde de l'hôtel de la Croix-Bleue où Walser trouve à se loger n'a rien d'un enfermement. Elle ouvre au contraire à l'écrivain les portes d'une nouvelle demeure artistique. Abandonnant la forme trop vaste du roman, Walser va progressivement se retirer dans ce qu'il appelle «la coquille de la nouvelle et du feuilleton». Dans cet espace étroit, Walser va dès lors se livrer à toutes sortes d'expérimentations formelles et typographiques et trouver dans les mots une liberté de mouvement toute proche de la danse. [...]

(Christine LecerfL'Humanité)

[...] Les personnages de Walser ont à voir avec ceux de Kafka pour leur manière d'assumer leur incapacité, leurs limites, et avec ceux de Hamsun pour leur goût pour les promenades mentales et physiques où aimer, admirer, emplit tout l'univers. [...] Dans un splendide texte du précieux Robert Walser coédité en 1987 par L'Age d'homme et Pro Helvetia, Walter Benjamin écrit à propos des textes courts du Suisse : "Ces histoires sont d'une délicatesse tout à fait inhabituelles, cela, chacun le comprend. Ce que tous ne voient pas, c'est qu'elles renferment non pas la tension nerveuse d'une vie décadente, mais l'atmosphère pure et alerte de la convalescence. [...] L'idée m'effraie que je pourrais avoir du succès dans le monde», dit Walser, paraphrasant Franz Moor. Tous ses héros partagent cet effroi. Mais pourquoi? Pas du tout par dégoût du monde, ressentiment moral ou pathos, mais pour des raisons tout à fait épicuriennes. Ils veulent jouir d'eux-mêmes. Et ils ont pour cela un talent tout à fait exceptionnel. Et ils manifestent, le faisant, une noblesse tout à fait inhabituelle. Et ils ont pour le faire un droit tout à fait inhabituel. Car personne ne jouit comme un convalescent. Loin de lui toute orgie: le flux de son sang renouvelé chante dans les ruisseaux et le souffle épuré de ses lèvres vient des cimes. Cette noblesse enfantine, les personnages de Walser la partagent avec ceux des contes qui eux aussi émergent de la nuit et de la démence, celle du mythe. (...) Walser commence où s'arrêtent les contes. «Et s'ils ne sont pas morts, ils vivent encore.» Walser montre comment ils vivent. (Libération, 5.01.2006)

[... ] ces poèmes en prose sont la meilleure voie d'accès pour découvrir l'oeuvre déconcertante du solitaire. Il y est simple, ironique, intense, souvent fantaisiste et d'un romantisme tragiquement sublimé, incrédule vis-à-vis de lui-même. Amoureux aussi - mais des étoiles, ou, comme Nerval, de silhouettes entraperçues. (Jean-Maurice de Montremy, Livres hebdo, 17.11.2005)

[...] Le succès le boude et sa situation financière n'est guère reluisante. Il s'enferme alors dans sa ville natale, où il lit et écrit de petites proses poétiques, qu'il compare à des ballerines qui «dansent jusqu'à ce qu'elles soient totalement usées et s'écroulent de fatigue». Ce sont ces ballerines-là de 1914 qui nous parviennent aujourd'hui dans une très belle et sobre traduction... Toute l'éthique de Walser est là dans ces pages confettis. Son sens de l'injustice, sa défense des pauvres ("La Millionnaire"), son goût de la nature. Les fantômes et les fantasmes habitent ses paysages intérieurs et extérieurs. La douleur n'est jamais loin de l'acidité tendre du bonheur volé. Et Le Rire de l'enfant (de l'enfance?) résonne seul, cristallin et fragile. Robert Walser écrit: «Seuls savent les enfants ce qui les rend heureux.» (Michèle Gazier, Télérama, 15 mars 2006)