Survivre à Antoine

Un petit garçon de quatre ans meurt des suites d'une noyade, après une courte agonie à l'hôpital. Son père, terrassé par la douleur, témoigne. De son chagrin, de sa solitude. On ne résiste pas à la mort de son enfant. Il n'y a pas de mots pour décrire le statut d'un père ou d'une mère qui perd l'un des siens. Ce témoignage autobiographique dit l'absence de ce fils tant aimé. La culpabilité omniprésente après un décès par accident qui aurait dû être évité, l'impossibilité d'être entendu des autres et de partager une telle douleur quand un drame de cette ampleur se produit. Ce texte est aussi une réflexion sur la peur de la mort qui ronge notre société et le voyeurisme exacerbé des médias. Comment continuer après le décès de son enfant, comment y survivre, sachant qu'on ne tourne pas la page d'un tel événement : l'interrogation est constante, sans que l'auteur n'apporte de réponses définitives. Faire le deuil de l'un de ses descendants est impossible.

Trois questions à Michel Pont

de Brigitte Steudler

C'est avec beaucoup d'émotion que nous refermons Survivre à Antoine, ouvrage dans lequel vous revenez, Michel Pont, sur le décès de l'un de vos enfants survenu par noyade en 2001, à l'âge de quatre ans seulement. Comme vous l'écrivez si justement la perte d'un enfant est un drame quasiment impossible à partager. Un véritable cataclysme face auquel la plupart d'entre nous (qu'il soit parent ou non) se sent si démuni que lorsqu'il se trouve face au désarroi vécu par ces parents, il peine à trouver les mots qui apaisent. Plus encore, il leur arrive de rester en retrait, n'osant véritablement s'exprimer, de crainte que des paroles maladroites n'augmentent la peine de ces pères et mères qui vivent déjà un trop-plein de malheur.
Ayant pris conscience de cela dans un premier temps, face aux intolérables (indicibles) souffrances qui ont été (sont encore) les vôtres, que conseilleriez vous à ceux qui désirent véritablement témoigner de leur empathie face à ce drame terrible que vit tout parent endeuillé (parent orphelin écrivez-vous) sans risquer de les meurtrir encore plus?

Cela paraît simple en théorie, plus difficile en réalité. Je dirai simplement être à l'écoute, sans forcément vouloir prodiguer des conseils, proposer des solutions pour que la personne endeuillée s'en sorte mieux. Laisser la personne qui a perdu un proche exprimer sa peine et prendre acte pour celui ou celle qui écoute qu'il y a des situations où effectivement on ne peut consoler, même si cela est difficile à supporter. La difficulté d'aborder le sujet découle de ce constat, car l'entourage craint d'être impuissant à pouvoir apporter du réconfort et préfère éviter ce qui est perçu à tort comme un échec. Je pense que l'écoute sobre, attentive, sans jugement, sans réponses toutes faites serait le meilleur soutien possible. C'est évidemment un avis personnel.

Puis, les mois passant sans que profondément la douleur ne s'atténue, vous vous êtes insurgé avec véhémence (et avec entière raison me semble-t-il) contre le silence intolérable qui s'installe progressivement autour de cette irrémédiable absence. Après la mort d'Antoine vous écrivez que vous n'aviez «envie de parler que de lui, de raconter, de raconter, de raconter encore, de parler de mon fils, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il était pour moi et aussi de dire mon immense chagrin, ma révolte, ma colère, encore ma colère». Vous est-il arrivé de penser que dans d'autres régions connues de vous (le Valais de votre enfance par exemple) les attitudes de vos proches, de vos connaissances, de votre entourage auraient pu être différentes?

Je ne crois pas que la région où je vis soit déterminante. Les historiens qui ont analysé le tabou de la mort parlent d'un phénomène général à tout l'Occident. Je ne pense donc pas que le Valais, mon canton d'origine, soit plus avancé dans ce domaine pour ne prendre que cet exemple. La relation que nous avons à la mort (et la manière d'en parler ou de la fuir) est par nature individuelle. Ce que je tente de dire dans mon livre est que ce thème du tabou de la mort m'était familier, parce que je m'y étais intéressé durant mes études. Mais le vivre au jour le jour m'a fait découvrir l'ampleur du silence. Une anecdote que je trouve significative: l'an dernier, lorsque je rédigeais le manuscrit, j'ai travaillé chez moi, bénéficiant d'un congé sabbatique. Par conséquent, je n’étais plus visible «socialement». L'on m'a souvent demandé ce que je faisais, constatant que je ne me rendais pas à mon travail. Chaque fois que j'ai répondu que j'écrivais un livre et précisé le thème, mes interlocuteurs se sont empressés de changer de discussion.

Enfin, vous écrivez les dernières pages de votre récit alors que quatre années se sont écoulées depuis la mort d'Antoine. Oserai-je vous demander si, depuis que votre témoignage complètement bouleversant a pris la forme d'un livre, vous avez le sentiment que le fait d'avoir pu mettre des mots sur votre douleur et votre quasi-désespérance va pouvoir vous aider d'une certaine façon à mieux vivre avec elle? Et surtout peut-être, imaginez-vous pouvoir être mieux compris par ceux qui sauront accepter dorénavant votre droit à être tel que vous êtes ayant pu comprendre la nature véritable de votre peine en vous lisant? En d'autres termes, ne pensez-vous pas que l'expression même de votre révolte face à ce qui est intolérable va pouvoir libérer ceux qui maladroitement n'ont pu jusqu'ici accepter complètement votre irrémédiable souffrance?

Est-ce que je vais mieux vivre avec cette douleur? L'an passé, lorsque j'ai terminé le manuscrit, je me sentais soulagé, libéré d'une partie du poids. La naissance de mon dernier enfant, comme je l'écris, a fait remonter des émotions très vives. Et la publication du livre et les premières réactions qu'il provoque ont tendance à me replonger dans les événements de 2001. Je ne peux donc pas dire pour le moment que je me sente mieux. Quant à savoir si mon livre va libérer mes proches, ce serait évidemment une bonne chose, mais je n'y crois guère. J'ai écrit ce texte pour deux raisons essentielles. La première est de poser par écrit ce qui me tourmente depuis des mois, la seconde est de dire sur papier ce qui n'a pas pu être entendu oralement. Mais évidemment, il faudrait que les personnes concernées lisent le livre. Or, sans grande surprise, je constate que les réactions proviennent pour la plupart de personnes que je ne connais pas, qui m'écrivent spontanément pour me dire que mon texte est bouleversant. Ce sont des messages le plus souvent très émus. Mon entourage à qui j'ai fait parvenir mon livre réagit avec plus de circonspection. L'un de mes meilleurs amis m'a dit qu'il ne parviendrait sans doute pas à le lire. Une réaction, que je respecte, qui confirme que mes proches restent extrêmement embarrassés. Je ne le leur reproche pas. C'est juste le constat, glacial, que la mort isole.

Revue de presse

Survivre à l’enfant mort

[...] cela n'est ni pathétique, ni une tentative de récupération pseudo-littéraire. Thérapie? Sans doute. Mais surtout lecture. «Quand mes deux enfants sont assis côte à côte, je ne peux jamais les regarder sans penser qu'il y a un vide au milieu d'eux.» L'absence. Thème si déterminant de l'amour. Voilà l'objet étourdissant du récit de Michel Pont. Nous sommes loin, ici, de l'extase pornographique de la souffrance. Dans le besoin de rappeler que l'absence n'est jamais comblée par les mots. Mais qu'il faut des mots pour témoigner de l'absence de l'essentiel, parfois. Souvent. (JS, La Liberté, 2005)

Fils défunt, père orphelin

LIVRE : Lorsque l’enfant meurt, comment les parents peuvent-ils, sinon se reconstruire, du moins continuer à vivre? Le témoignage sans concession d’un journaliste.
«Jusqu’à la fin de mes jours, je resterai le père d’un enfant noyé.» La langue a oublié que jadis le mot orphelin désignait également les parents privés de leur enfant; peut-être parce que cette douleur est trop intolérable pour être nommée. Il est d’ailleurs bien rare que soit ouvertement évoquée la mort d’un enfant, comme si ce scandale suprême – inversion de l’ordre naturel – devait être nié dans le silence.
Mon confrère et ami Michel Pont refuse ce silence, il le brise d’un livre, à la fois cri et analyse. En 130 petites pages il décrit et explique.
Décrit: l’état du père «survivant», son incompréhension, sa révolte contre cette absolue injustice, sa culpabilité, sa rage contre Dieu s’il existe, et pourtant sa foi en une dimension où il retrouvera Antoine.
Explique: pourquoi, sans parler d’un oubli qui serait obscène, même l’apaisement de la douleur est impossible. Et donc impossible aussi la communication avec autrui sur cette absence autour de laquelle tournera le reste de son existence. Pourquoi les autres ne peuvent comprendre ni, par conséquent, partager. Pourquoi la mort n’est plus à craindre pour le père orphelin. Mais aussi pourquoi la vie continue — totalement autre: dans une vision comme minéralisée du chemin terrestre.
Le livre de Michel Pont n’est pas un objet littéraire, c’est, sous forme d’un refus de tout bonheur possible, une mesure de survie. Qui débouche sur une nouvelle vie: Grégoire, le fils nouveau-né. Même s’il n’est pas là pour reprendre le flambeau d’Antoine: «Ceux qui parlent d’enfant de remplacement ne savent pas de quoi ils parlent (…) La naissance de ce bébé [est] source d’une très grande joie et de grande tristesse à la fois.»
[...] Constat glacial, affrontement lucide de l’indicible, mise à nu de la désespérance, ce petit livre si lourd allège cependant auteur et lecteur de tout le poids des concessions aux conventions sociales et du terrible non-dit par bienséance.» (Jacques Poget, 24 heures, 22 03.2005)

Comment survivre quand on a perdu un enfant?

[...] L'image du petit corps sans vie au sortir de l'eau, avec ses yeux révulsés, continue aujourd'hui de hanter Michel Pont. La mort lui est devenue familière, avec le sentiment d'être lui-même en sursis. «Clairement fâché avec Dieu», il a trouvé du réconfort en consultant une femme médium et en lisant quelques livres dont celui d'Elisabeth Kübler-Ross sur La Mort et l'enfant. Mais il n'a toujours pas accepté la perte de son fils et son besoin de silence et de solitude s'est accru de la rupture avec un grand nombre de ses relations. Pour autant, Michel Pont n'a pas le sentiment de négliger son fils aîné et sa fille cadette (c'est d'ailleurs pour eux, plus tard, qu'il écrit ce livre). Et le bébé né en automne 2004 n'est pas là pour remplacer Antoine, mais pour aider ses parents à lui survivre. (Isabelle Martin, Le Temps, 21.03.2005)