Terrains vagues

«Les vainqueurs ne savent pas ce qu'ils perdent» écrivait Gesualdo Buffalino. Ce recueil de proses brèves explore des lieux abandonnés où quelque chose attend, se prépare: les terrains vagues...

Après Destinations païennes (2001) et Les Désemparés (2005), l'auteur poursuit la minutieuse relation de l'envers des existences.

Critique

de Elisabeth Vust

Les lapalissades sont parfois bonnes à dire: le poète n'a pas les mêmes mots que le théoricien; le lecteur n'est pas le même face à un essai ou un poème. Autant j'avais envie de converser avec l'auteur de Postures littéraires, autant je ne désirais pas que celui de Terrains vagues m'en dise plus. Et pourtant, ces deux auteurs ne font qu'un.

Jérôme Meizoz est sociologue et écrivain. «Quand j'écrivais Terrains vagues, je ne pensais en rien au jugement professoral ou aux analyses techniques. Il s'agissait d'une expérience existentielle pour laquelle une forme était à trouver». Chacun mettra ses propres images sur cette «expérience existentielle» en lisant ce bref recueil écrit dans la continuité de Destinations païennes et des Désemparés, mais sans doute plus abouti.

Comme leur titre le préfigure, ces proses explorent toutes un terrain vague, concret ou métaphorique, des lieux physiques ou psychiques laissés à l'abandon. L'auteur regarde où peu d'écrivains regardent (bien que le réel soit le héros de la rentrée littéraire de cet automne). En le lisant, j'ai pensé à Jean Rolin, chroniqueur de la fragilité qui écrit pour rencontrer la vulnérabilité du «marcheur qui se perd». Jérôme Meizoz s'intéresse à l'envers de nos existences – derrière nos masques, sous nos griffes. Perdant, désemparé, découragé, chacun l'est (parfois), et si ce n'est pas le cas, «les vainqueurs ne savent pas ce qu'ils perdent». Ici, pas de certitudes sur fond de ciel bleu impassible, non, on se trouve plutôt dans des entre-deux, des salles d'attente en plein vent, où les uns n'espèrent même plus voir le soleil et les autres attendent, ils ne savent pas forcément quoi. Textes ciselés dans le désarroi: celui d'un «Rimbaud à vélomoteur» écoutant vibrer sur le rail d'acier «le monde qui se refuse à lui», celui de Paulo, à qui un vieil amour «a lugubré» le quotidien. «Le carrosse s'est citrouillé» et l'encre noire s'accumule dans les réservoirs. Cet archange «perdu dans une brasserie» (Cingria), derrière quelle porte se cache-t-il? L'exilé ne trouve pas d'asile; errements sur le «débarcadère des vies perdues».

Le poète ne se tient pas, telle une sentinelle, au bord du monde, à l'écart, retranché derrière des «il» et des «elle». Il est dans l'arène, dans l'ère de ce «temps découragé», il a un corps, un «je» et une mythologie personnelle liée à un paysage minéral, avec clairières et lits de rivière. Nature blessante aussi, de ne pas avoir besoin des hommes, qui la défient ou l'interrogent, elle, la grande muette. «A quoi bon venir s'y geler à moitié ou s'y brûler les yeux», demande Jérôme Meizoz, qui grimpe régulièrement jusqu'à ces sommets où l'air est rare et le panorama suffocant. «Cherche-t-on la preuve du vide qui règne au-dessus de nos têtes?».

«Dire beauté qu'est-ce à dire?». Il y a des mots trop petits pour contenir tout ce qu'ils englobent, des mots devenus paradoxalement plats, durs et fades, à force d'avoir trempé dans toutes les sauces. L'oulipien Harry Mathews appelle cela le «langage cuit». S'en méfie-t-il de ces termes ? En tous les cas, Jérôme Meizoz dit les sentiments forts, les émotions universelles sans les réduire en clichés, d'une écriture ailée et intense qui élargit l'horizon. «J'étais en garde-à-vue / Tu veillais en lisière, / A l'aveugle». La rencontre a lieu, entre deux cavaliers seuls. «Maintenant on s'éclaire / l'un l'autre / comme deux falots-tempête». Vient alors le moment de se défaire d'un mot magnétique: chagrin.