Œuvres complètes

20 janvier [1944]
J'ai collé tant bien que mal dans ce cahier les quelques notes que j'ai prises pendant que j'étais alité. L'aventure a duré deux mois. Mais, ce qui m'effraie à présent qu'elle paraît finie, tout au moins momentanément, c'est l'impossibilité où je suis de renouer avec ce passé quoique tout récent, de me rattacher à moi-même. J'y faisais allusion plus haut, mais ça n'était alors qu'une impression - aujourd'hui, c'est une constatation. J'ai eu beau relire tout ce que j'avais écrit avant, je n'ai pas réussi à m'y intéresser, encore moins à m'y reconnaître. Je ne suis pas mort, mais c'est mon passé qui est mort. Et tout ce que j'avais entrepris de faire. Inutile d'essayer de l'entreprendre à nouveau. Je parlais d'une rupture: ce n'est pas assez dire, elle est accompagnée d'une séparation. Les deux blocs se sont détachés l'un de l'autre, puis se dont mis à reculer en s'éloignant toujours plus: et à présent je considère du bord d'un abîme et de loin ce qu'il y a quelques semaines je pouvais toucher de la main; mieux encore[,] ce parmi quoi j'étais. – De sorte qu'il s'agit de mettre de côté quantité de paperasses, désormais inutiles et de recommencer à nouveau frais, recommencer tout[,] me recommencer moi-même – pour combien de temps?
Et je me demande: «Est-ce la peine?»

C. F. Ramuz, _J_ournal, notes et brouillons,__ tome 1, 1895-1903, texte établi et annoté par Daniel Maggetti et Laura Saggiorato, Genève, Slatkine, 2005.

Six questions à Laura Saggiorato et Daniel Maggetti

de Pierre Lepori

À l'occasion de la parution du premier volume des Œuvres complètes

C.F. Ramuz fut un diariste régulier: assis à sa table de travail («Ramuz n'a jamais inscrit sur ses tablettes des remarques prises au vol, et il n'a pas non plus écrit en plein air»), il a scrupuleusement noté le fil de ses journées du 5 septembre 1895 à la fin de février 1947. Quelles ont été les difficultés pour l'établissement du texte intégral de ce Journal (transcription, datation incertaine, attribution des éventuels textes parallèles au journal, etc.)? En quoi cette pratique régulière ressemble-t-elle ou diffère-t-elle d'autres exemples d'écriture autobiographique?

Ramuz a classé lui-même l'ensemble des feuillets constituant son Journal dans des dossiers ad hoc; mis à part quelques textes qui figuraient dans ces dossiers mais qui n'étaient pas autobiographiques, le corpus était ainsi d'emblée assez clairement cerné, et cela d'autant plus que Ramuz avait repris le tout au moment de préparer ses Œuvres complètes parues chez Mermod. En dehors du corpus à proprement parler, on ne trouve que quelques rares annotations dans un carnet et dans une liasse, intercalées à des poèmes de jeunesse. Le seul exemple de texte parallèle est constitué par un agenda que Ramuz a tenu en 1908, lorsqu'il était en séjour à Lens en Valais, agenda dans lequel on trouve des renseignements rapides, parfois consignés de manière abrégée ou sommaire, liés au quotidien. Les pages des années de jeunesse, cependant, ne sont pas toujours datées de manière précise, et Ramuz semble avoir parfois modifié l'ordre premier – ou avoir voulu «mettre de l'ordre», sans pouvoir garantir l'exactitude chronologique. D'où une difficulté de classement, à certains moments. A cela s'ajoutent des difficultés de lecture qui vont s'estompant: le Ramuz de la maturité a une écriture plus lisible que celui de 1896-1900. À l'autre extrémité, pendant la guerre, après qu'il a été victime d'une attaque, Ramuz reprend son journal pour retrouver un fil, et ses notations reflètent son état: elles sont éclatées, comportent des répétitions et des repentirs, d'où un établissement du texte peu aisé. Une autre difficulté s'est présentée au moment de la transcription des nombreux brouillons de lettres des années 1920, souvent très raturés. Par rapport à d'autres diaristes, c'est moins la régularité de la pratique de Ramuz que l'éventail couvert par son écriture qui est assez exceptionnel; des formes, des propos et des postures très différents convergent dans un même ensemble, ce qui le rend particulièrement intéressant.

Cette édition complète du Journal diverge profondément des précédentes éditions parues sous la férule de Ramuz lui-même: son choix de publier ces carnets de son vivant visait plutôt à une mise en valeur de sa figure publique d'écrivain. Pourquoi cette version intégrale est-elle nécessaire? Nous livre-t-elle une image inédite ou renouvelée de l'écrivain et de l'homme?

Cette nouvelle version est beaucoup plus riche sur le plan documentaire; elle nous donne une foule de renseignements sur la formation de Ramuz, ses références, ses contacts avec le monde littéraire et éditorial. Un exemple frappant nous est offert par la période des années 1920, lorsque Ramuz utilise son journal comme un recueil de brouillons de lettres. Vu que la plupart des originaux de ces lettres ne nous sont pas parvenus, les brouillons nous permettent de retracer les rapports de l'écrivain avec les éditeurs. L'édition intégrale du Journal donne d'autre part accès, surtout pendant les années de jeunesse, à un autre «profil psychologique», celui d'un homme en proie à l'hésitation, au doute, souvent à l'angoisse. Le poids de la construction volontariste de Ramuz comme écrivain en ressort d'autant plus fortement.

Le Journal, dans cette version intégrale, permet de connaître l'évolution de la pensée et de l'image de l'écrivain: combien, à votre avis, cette image est-elle «sincère» ou alors «construite» par l'auteur? Comment évolue-t-elle dans le temps? Serait-il possible de tisser des liens – au-delà de l'étude des sources – entre l'évolution de l'homme et le façonnement de l'œuvre?

Ramuz n'est pas quelqu'un qui s'abandonne, même pas dans ses textes autobiographiques; l'autocensure et la volonté de maîtrise restent très fortes dans ces pages. Cependant, ce désir de contrôle, dont on voit dans ces pages la genèse et dont on cerne mieux la nature, est lui-même indissociable de la trajectoire de l'écrivain, y compris dans sa détermination esthétique. Il y a donc bel et bien un parallèle à établir entre l'itinéraire personnel et la construction de l'œuvre, avec une tendance de plus en plus marquée à la solitude et au retrait du monde, au profit de l'écriture – jusqu'à ce que la maladie et l'approche de la mort fassent vaciller les idées jusque-là professées quant à la justesse de ce choix – à la fois littéraire et existentiel. Du point de vue de l'écriture, l'accès aux manuscrits permet de constater que Ramuz écrit avec très peu de ratures et que les repentirs sont rares lorsque le journal lui est auto-destiné ; par contre, quand en 1939 il l'écrit en vue de la publication, son écriture ressemble beaucoup (au niveau des corrections, reformulations, reprises, etc.) à celle des œuvres destinées au public.

Outre l'image intime de Ramuz, ce Journal propose pour la première fois de découvrir les détails de son travail éditorial, ses contacts avec les éditeurs et les journaux, etc.: quelles sont les étapes marquantes de l'évolution éditoriale, quelles difficultés et quels réseaux allons-nous découvrir dans les pages du Journal?

Après les premières années, d'emblée très riches de relations en Suisse avec les revues de la place, et même à Paris grâce surtout à Édouard Rod, on suit la relation avec les Cahiers vaudois, puis les multiples contacts avec des éditeurs suisses et avec des milieux culturels alémaniques: Georg, Payot, Constant Bourquin, la Revue romande, la revue Schweizerland, Reinhart, et bien d'autres – avec la quête permanente de solutions durables, qui n'adviendra qu'au moment du passage chez Grasset puis de l'engagement de Mermod. À ce moment-là cessent plusieurs incertitudes – sur le plan pratique tout au moins. Il faut dire cependant que Ramuz, même s'il a traversé une phase plus difficile entre la fin des années 1910 et 1924, grosso modo, n'a jamais été ni dans le dénuement, ni dépourvu de possibilités d'édition. Il s'est plutôt attaqué à des projets qui, conjoncturellement, n'ont pas abouti, et dont on découvre dans le Journal les contours.

Le Journal lance la publication, chez Slatkine, des Œuvres complètes C.F. Ramuz. Jette-t-il une lumière nouvelle sur ses œuvres publiées et inédites – notamment dans le domaine de l'étude génétique de Ramuz? Pouvons-nous, à travers ces pages, mieux percevoir son travail d'écrivain, ses hésitations?

Le Journal comprend, à la fin du 3e volume, un index des œuvres de Ramuz qui est à lui seul très parlant: le lecteur y découvre nombre de titres jusque-là inconnus, qui jettent un nouvel éclairage sur les antécédents de plusieurs grands projets de l'écrivain, et qui lèvent le voile sur des ouvrages n'ayant pas abouti – entre autres, une dizaine de romans complets, entièrement inédits. On voit dans le Journal Ramuz aux prises avec ces travaux, et on comprend mieux, dans bien des cas, les raisons de ses hésitations, voire de ses rejets, parce qu'il les explicite, par exemple dans le cas du roman intitulé «Madeleine», entrepris juste après Aimé Pache et abandonné au dernier chapitre. Toutes ces allusions à des projets inaboutis, qu'on trouve dans notre édition intégrale, avaient été supprimées par Ramuz lors de la publication en 1940.

Le prochain volume des Œuvres complètes de Ramuz, prévu dans le courant de l'année 2006, livrera des textes inédits et des ébauches: pouvez-vous dévoiler quelques nouveautés à découvrir prochainement dans ce volume?

Pas tellement d'ébauches dans ce volume, mais des inédits de diverse nature: de nombreuses nouvelles, un roman inédit, «La Vie et la Mort de Jean-Daniel Crausaz», que Ramuz a écrit une première fois, puis entièrement récrit; et encore des reflets de la très riche activité poétique du jeune écrivain, et des conférences portant sur des auteurs du passé.

Revue de presse

J'ai été un lecteur enthousiaste de Ramuz [...]. Quand je le relis maintenant ce qui m'a le plus touché, vu mon âge, ce sont les dernières pages du Journal. Cet homme saisi par la maladie, dont les forces faiblissent, qui a la volonté de tout recommencer, de s'encourager dans son Journal – de se désespérer que les forces s'en aillent, mais à la moindre occasion de saisir cette petite flamme qui reste encore: c'est très émouvant [...] (Pierre Chappuis en dialogue avec Jean-Dominique Humbert, Coopération, 23.11.2005)

[…] Dès l'âge de 17 ans, Ramuz tient un journal. Vers la fin de sa vie, il en sélectionne des extraits pour une première édition de ses Oeuvres complètes. Dans le cadre d'une nouvelle publication de celles-ci (trente tomes jusqu'en 2015), il a été choisi de restituer l'entier de ce Journal, qui s'étend sur trois tomes. «Clé de voûte» de son oeuvre, comme le souligne le directeur du CRLR Daniel Maggetti, ce Journal est souvent passionnant et permet de pénétrer de manière profonde une œuvre majeure jalonnée de très beaux romans dont la Pléiade va favoriser la redécouverte, comme L'amour du monde ou La beauté sur la terre. Dans ce Journal, on découvre un homme de plume en constante recherche – il a souvent retouché ses romans, dont il existe au total 69 versions différentes –, qui en avril 1897, disait: «Je dois devenir écrivain.» Un devoir qu'il a accompli avec une admirable constance. (Stéphane Gobbo, La Liberté, 15.10.2005)

[…] À lire cette version intégrale, on vérifie ce que l'on savait déjà du Journal. Les événements du temps y figurent à peine (même dans les «Choses écrites pendant la guerre»), on n'y trouve ni portraits ni anecdotes (la présence d'autrui est réduite à la portion congrue) et guère de confidences: hormis les derniers moments de son père ou l'enterrement de son ami Fernand Chavannes, l'auteur choisit de taire ce qui le touche de près, si l'on en juge par les notes elliptiques sur son amour de 1907-1908 pour la jeune Valaisanne Ludivine. Quant à sa famille, il n'en est presque jamais question – à l'exception notable de «M. Paul» (son petit-fils Guido Olivieri), qui remplit le Journal des années 1940. Un portrait de l'homme se dessine néanmoins en filigrane à travers son goût déclaré pour la marche, sa sensibilité au retour du printemps et à tout ce qui éclôt, son amour du soleil et de la chaleur (même s'il est souvent malade en été), son désir inassouvi de l'Italie et sa détestation de l'Allemagne, son attirance pour la musique aussi bien que pour la peinture, ses nombreuses lectures (parmi lesquelles celle de Nietzsche dans l'original), son besoin de contemplation, sa recherche de la solitude et d'une vie réglée propices à l'écriture, le soin avec lequel il tient ses archives tout en se livrant à plusieurs autodafés de papiers. Et aussi son acharnement au travail, ses doutes incessants sur la valeur de ce qu'il fait (un de ses mots récurrents est «dégoût»), ses perpétuels soucis d'argent qui nourrissent une anxiété native, enfin son stoïcisme devant l'échec et la maladie résumé par la formule d'acceptation Amor fati. Mais c'est bien l'écrivain qui prend ici toute la place. Un écrivain volontariste, qu'on voit très tôt enfermé à sa table de travail et se servant de son Journal comme d'un espace pour réfléchir à ce qui lui importe par-dessus tout: la quête, qu'il pressent longue et n'entend pas forcer (car il croit au «génie de la patience»), d'un ton propre qui traduise sa vision du monde – «Ce magnifique grand style paysan dont j'ai tant rêvé» qu'il cite quelques mois avant sa mort. Une quête de soi qu'on suit à travers mille et un projets ébauchés, abandonnés et repris, parallèlement à l'œuvre publiée, remise sur le métier à chaque nouvelle édition ou traduction. Sa méthode de travail? Écrire d'abord au crayon puis à l'encre, tout réécrire sitôt après le premier jet, donner le texte à la copie et le corriger derechef, une ou plusieurs fois… Ce souci de la perfection explique le nombre d'inédits, achevés ou non, retrouvés dans ses archives. […] Un mot sur l'édition critique de ce Journal éclairé par une longue préface de Daniel Maggetti. Le manuscrit est restitué dans sa version première, avec indication des passages déjà publiés. Présenté par années, le texte est accompagné de deux types d'annotations: en pied de page figure tout ce qui est utile à sa compréhension, tandis que les variantes et notes génétiques sont reportées à la fin de chaque année. Deux lectures, directe ou savante, sont ainsi possibles. […] (Isabelle Martin, Le Temps, 8.10.2005)

[…] Ramuz est au cœur de cette rentrée littéraire. En plus de son arrivée en Pléiade – les manuscrits ont été remis en mars 2004 –, les Éditions Slatkine font paraître ce mois, dès le 12 octobre, les trois volumes de son Journal. L'intégralité de l'œuvre de Ramuz sera publiée d'ici à 2013. Elle inclura nouvelles, poésie, théâtre, critiques, essais et bien sûr les romans, pour un total de 32 volumes. Il s'agit d'un projet – connu sous le nom de « chantier Ramuz » – de longue date. La coïncidence des deux événements est heureuse. Car les auteurs des notices et des appendices de La Pléiade font constamment référence au Journal, en citant même de larges extraits. (Marc Bretton, Tribune de Genève, 10.10.2005)