Relier les rives
Roman

Relier les rives s’inspire de l’histoire réelle d’une femme précarisée. Dans une langue brute et rythmée, en proie à des sentiments variables, Soraya raconte l’instant. Sa noirceur et ses pépites. Sa voix alterne avec celle d’une femme qui se documente sur elle et cherche à la comprendre. Dans cette errance à deux voix, Soraya traverse un labyrinthe urbain, souvent alcoolisée et sans répit tandis que Lou-Anne élargit son monde en écrivant le soir. Comme des rives, les proches de Soraya tentent de lui offrir lien et soutien. Et l’eau, au fil des pages, relie les Alpes et le Proche-Orient, l’amertume et la douceur, la maternité et l’enfance, transformant la peur en joie.

(Présentation du roman, Bernard Campiche Editeur)

Critique

de Marina Skalova

Le premier roman de Marie-Claire Gross, Relier les rives s’ouvre sur une scène de fête. Une fête de Noël pas très suisse, où les ventres ondulent et où la vodka coule à flots. Des mots d’arabes résonnent par-ci, par-là, les cymbales rient, les corps se dévoilent. Soraya boit jusqu’à s’en faire saigner les poignets, devant sa fille de quatre ans, oubliée dans un coin.

Âgée de trente-huit ans, Soraya mène une vie légère, aime chanter, danser, faire la fête, vivant dans un divorce volontaire avec la religion et les conventions de sa culture moyen-orientale. Elle travaille dans des bars, des cafés, se fait aider par les services sociaux, est mère de trois filles qu’elle peine à élever. Derrière son apparente insouciance, on devine une douleur sourde, insidieuse, qu’elle s'emploie à noyer dans les vapeurs de l’alcool.

 Des souvenirs de son enfance et de son adolescence, passées en Palestine puis en Jordanie, surgissent par bribes. De brèves images intermittentes, «oliviers», «terre sèche» ou «maisons de migrants pas finies», clignotent entre deux flashs éthyliques. Soraya se remémore les  «oranges» de sa ville natale, Jaffa, «les voiles qui volent», «la poussière de la route». Véritable madeleine de Proust, chaque souvenir renferme une multiplicité de nuances, de sensations. C’est à cela qu’elle se raccroche, maintenant que là où elle vit, plus rien ne lui reste, de ce monde qui l’a vu grandir. Pourtant, on sent le manque qui se creuse. C’est dans ce manque que l’alcool s’engouffre, tel le froid sifflant à travers des fenêtres peu épaisses.

Son histoire est contée par deux narratrices, d’un chapitre à l’autre, à tour de rôle. Soraya parle à la première personne, avec une langue imagée, directe et rythmée. Sa voix alterne avec celle de Lou-Anne, assistante sociale qui écrit un livre sur Soraya, compilant entretiens et témoignages pour construire son récit. La personnalité de Soraya se dévoile ainsi à travers sa propre voix mais aussi à travers les fiches, notes et interrogations de Lou-Anne, qui installent le profil psychologique de son personnage.

 Ce chœur à deux voix permet de mettre à distance la dimension lisse et englobante du récit. Grâce à ce procédé, l’auteure rompt avec l’illusion narrative et souligne que son récit, inspiré de faits réels, reste une fiction. Un éloignement avec l’immédiateté du récit s’installe ainsi, laissant place au questionnement et notamment aux doutes de la seconde narratrice quant à sa démarche.

Cependant, c’est surtout la proximité de l’intimité de Soraya, créée par le récit à la première personne, qui retient l’attention du lecteur. Sa langue orale, immédiate, parfois presque brutale, est extrêmement saisissante. D’une grande vivacité, elle est tissée d’images enfantines, derrière lesquelles palpite une grande tendresse. La présence sensible de la narratrice se lit à travers ces passages, où les métaphores concrètes et limpides jaillissent du corps de Soraya:

La lune bleue regarde le coin du miroir et l’arabe, ma langue, surgit du ventre. Ma gorge lance des mots. J’arrête l’eau, je parle encore, fort, je me sèche et demande aux yeux dans la glace comment ça va. Pas de réponse. Sauf que sous les yeux je vois des marques rondes, jaune orange, comme les fenêtres des avions. Je ne me reconnais pas.

Entre deux rives, à la fois en rupture avec les codes de sa culture d’origine et étrangère à la culture suisse, Soraya se laisse glisser, s’accroche à ses verres. «La solitude de ma mère, seules les femmes migrantes peuvent la comprendre», dit l’une de ses filles. Une solitude hantée par un bouillonnement de bruits, de sons et d’odeurs perdues, qu’elle ne peut partager avec presque personne.

Tandis que Lou-Anne tente de se projeter dans ce que fut l’arrivée en Suisse de son personnage, Soraya se fait mettre à la porte de son logement. On sent alors un décalage très vivace entre la tentative de compréhension de l’observatrice extérieure, d’une part; la réalité froide et clinique, de l’autre. La langue des deux narratrices se distingue alors également, presque lyrique chez la première, elle est saccadée, marquée par l’urgence, chez la seconde.

Pourtant, même au moment où sa vie dérape, Soraya continue à poser un regard amusé et joueur sur les petits moments du quotidien, court après les petites roues éparpillées sur le trottoir de son caddie, qui renferme tout ce qu’elle possède. Ce sont ces petits moments, conjuguant légèreté et gravité, qui la rendent extrêmement touchante. Ils permettent de raconter la déchéance telle qu’elle est vécue de l’intérieur, non pas comme le drame vu par les yeux des autres, mais plutôt comme une succession d’accidents de parcours, de choses qui arrivent, où les petites joies de tous les jours côtoient les grandes hachures des chemins de vie.

Ejectée de chez elle, Soraya est hébergée dans la cave d’un copain de beuverie, se lave avec un grand bac d’eau, ou chez des amis. Même à ce moment du récit, elle continue à se raccrocher aux petits plaisirs, un «savon à l’olive», l’odeur des «pois chiche» ou de «l’houmous», le «parfum karité» de son amie Nicole: un ensemble de saveurs et sensations, où le désir survit et s’enrobe, préservant comme un dernier goût de vivre.

Avec des mots simples et des images fortes, Soraya narre son quotidien marqué par l’alcoolisme et la précarité:

Lumière aveugle, couloirs, je titube, les murs sont papiers de verre, je me griffe, j’ai oublié la loupiote, les poubelles puent, minuterie, noir, je rentre chez moi, j’allume. Les coudes et les bras saignent. Je prends de l’eau du jerricane que je mets dessus. Ça pique. Après, je tire le matelas du congèle, je le pose par terre, je sors un drap et je me serre sous les couvertures.

Quand la cave prend l’eau, elle part dormir dehors, dans des parcs, sous un kiosque, dont les employés de la ville la chassent à la levée du jour. Soraya se renferme dans une solitude murée, devient indifférente à ce qui l’entoure. Sa détresse est de plus en plus grande. Elle devient banale. Les personnes qui l’entourent font ce qu’elles peuvent, peuvent peu. Cette résignation désolée est particulièrement saisissante. Chacun ne répond que de soi-même, est pris par ses propres contraintes, ne peut empêcher l’inexorable. La rue devient dangereuse. Le goût d’orange ne fait plus revenir l’enfance, il ne sert plus qu’à parfumer la gnôle.

La grande qualité de ce livre réside dans l’humanité de l’écriture. A chaque page, la tendresse pour le personnage est prégnante et permet de faire sentir la richesse des moments passés et présents qui constituent cette femme laissée sur le carreau. On entre dans son monde par le sensible, on partage ses peurs, ses plaisirs, ses aspirations, une présence charnelle campée grâce à un regard plein d’empathie, capacité véritable à se mettre à la place de l’autre pour vivre ce qu’il vit.

Cependant, le parti-pris narratif de l’auteure peine à convaincre. Si la langue de Soraya est juste et puissante, celle de Lou-Anne est plus convenue. Sa distance projective peut sembler déplacée. Son ton est plus artificiel que ce que dévoile la sincérité du personnage principal. On comprend les réticences de l’auteure à assumer pleinement un récit à la première personne, inspiré de l’existence d’une personne réelle. L’intervention de la seconde narratrice marque une prise de distance éthique par rapport à ce qui est raconté – mais elle manque de singularité, notamment sur le plan de la langue. Juxtaposées ainsi, les deux voix se dérangent, plus qu’elles ne se complètent. Peut-être aurait-il été plus judicieux d’écrire tout le récit à la deuxième personne? Cela aurait permis de garder la proximité avec Soraya, sans prétendre parler à sa place pour autant.