Les Sphinx

Lorsqu’elle reprend en juin 2002 sa correspondance avec Jean-Luc Hennig, l’ex-prostituée Grisélidis Réal est atteinte d’un cancer. Lettre après lettre, la lutte contre l’emprise de la maladie libère en elle souvenirs, fureurs, obsessions, regrets et rêveries morphiniques qui font écho au lyrisme qui illuminait déjà La passe imaginaire. Ainsi Les sphinx constituent-ils une expérience d’écriture sans pareille, où la mort est prise sur le vif, moquée, combattue et acceptée, dans la chronique détaillée d’un corps mis à mal, mais qui continue « à rire de sa propre faiblesse », au cœur des énigmes les plus intimes d’une femme d’exception.

(Présentation du livre, éditions Verticales)

Suite posthume de l'infante défunte

de Francesco Biamonte

Oui je suis «aimantée», envoûtée par la présence des plumes et des pétales, ce sont mes nouvelles parures, mes universités à moi, mon cours de danse quoique immobile. Jusqu'au bout, ils m'auront rendue heureuse.
Grisélis Réal, mai 2005

Des fleurs, des oiseaux, la musique de Ravel (Pavane pour une infante défunte): la délicatesse est singulièrement présente et nécessaire au cœur de l'univers de révolte et de rage de Grisélidis Réal, Pute et écrivain (c'est elle qui tient à cette capitale pour souligner la dignité de la Profession, un artifice typographique qui rend hommage aussi aux Clients), dont on retrouve l'humanité à fleur de peau et de passion dans Les Sphinx: un volume de 350 pages, où sont rassemblées les lettres adressées par Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig au fil des trois dernières années de sa vie ; un titre en forme d'énigme plurielle, à l'image d'une femme fière d'être mystérieuse.

Atteinte d'un Cancer (la capitale est encore d'elle), la «catin révolutionnaire» consigne dans ce journal épistolaire - dont la publication était prévue dès l'origine, ce qui en modifie le sens - sa lutte contre la maladie. Mais à travers la lutte elle-même, c'est surtout un inextinguible désir d'exister que Grisélidis Réal fait flamboyer dans ces lettres. Un désir qui inclut les plaisirs de l'esprit et du corps - parfois aussi simples qu'une quiche lorraine, la beauté d'une plante - et aussi bien la souffrance, la violence, assumés, acceptés, désirés au même titre que tout ce qui fait que l'on vit.

«Tout est bon à prendre dans cette chienne d'existence, y compris le pire, et non le meilleur, illusion fugace. [5 juillet 2002]» L'écriture prend une place essentielle dans l'impossible assouvissement de cette passion de vivre: les forces disponibles sont largement consacrées à la rédaction de ces lettres et de nouveaux poèmes . «Je vous embrasse, j'ai fait mon «travail» de l'aube, cette nouvelle aube, si pareille et si terrible qui me donnera peut-être une liberté… laquelle? Je dis OUI. // Je dis oui à cette aube blafarde, oui aux oiseaux encore endormis, oui aux fleurs, oui à l'herbe, à la terre, à la lumière du jour. // Oui aux larmes, OUI à la douleur. // Il n'y a que vous à qui je le dis. [8 mai 2005]».

On retrouve beaucoup de souvenirs à travers ces pages, suite et fin conséquente d'une œuvre qui s'attache avant tout à témoigner au sens le plus fort du terme, par la grâce d'une écriture extraordinairement personnelle, oscillant entre morceaux de rhétorique «popu» et incandescences lyriques, brutalité et délicatesse. Le parcours militant, la Révolution des Putes de 1975, sont encore en flammes dans la «vieille» Grisélidis - flammes attisées par le climat réactionnaire des années 1990, dont la loi Sarkozy sur la prostitution est ici l'emblème. A 75 ans et cancéreuse, la «vieille Pute» refuse plus que jamais de «baisser pavillon», elle se lève encore pour témoigner, participer à des lectures, des débats, répondre à la presse, au prix de souffrances physiques terribles. La période précédente, celle de son entrée en prostitution et en gitanerie dans une Allemagne décalée des années 1960, celle de la plus grande violence physique et morale peut-être, qu'elle racontait dans Le noir est une couleur, apparaît moins dans ce livre. Mais la même vitalité, la même férocité, la même générosité, y reparaissent, on voudrait dire intacts, dans une femme qui a pourtant changé, mûri, qui a acquis avec l'âge une stature toujours plus noble, ou une manière d'assumer plus consciemment sa dignité, sans doute aussi grâce à une reconnaissance importante et méritée.

Bien sûr, au fil des pages, la maladie avance, mais pas linéairement (ça ne serait pas le genre de la malade): le dernier été est celui d'une rémission. Grisélidis Réal réussit, par cette ultime fenêtre de tir, à tomber amoureuse d'un homme beaucoup plus jeune, amoureux lui aussi, mais qui ne parviendra pas à distinguer à travers le voile alcoolique la femme et la prostituée. Ainsi périt l'ultime chance d'une histoire d'Amour pour Grisélidis Réal. On réinterprètera bientôt le faux pas (en était-ce un?) de l'amoureux alcoolique en apprenant que le jeune homme est lui même le fils d'une prostituée. Cet épisode fait ainsi écho à un tissu d'allusions aux liens parentaux, où Grisélidis la mère exprime avec autant de pudeur que d'intensité son amour pour ses enfants, et où Grisélidis la fille cuve les derniers relents d'une nostalgie amère à l'endroit de sa propre mère, de ses sœurs, de l'acceptation tendre et inconditionnelle qui lui a fait défaut.

Lorsque la maladie lance le nouvel assaut, que la matraque de la chimiothérapie se fait toujours plus lourde («J'emmerde le Cancer, mais la chimie, ça, on ne peut pas y couper» écrivait-elle dès le commencement de ce volume), la morphine commence à couler dans le texte, lui donnant une couleur changée, où l'imagination et le rêve prennent une place toujours plus grande, où le bonheur même trouve à s'épanouir. La drogue n'altère pas sur le fond le désir de vie. Leur mixture devient le carburant ultime d'une résistance amoureuse et stupéfiante, qui se confond avec une grande dignité, cette loyauté à soi-même qui caractérise certains personnages d'exception: «Je me répète maintenant toute la journée TOUT EST PARFAIT. […] Spectaculaire rétablissement dans l'imaginaire… comme quoi la réalité n'est qu'un chien à nos bottes, qui ne trahit jamais pourvu qu'on le tienne bien en laisse et qu'on laisse l'amour circuler. Bien sûr les nausées sont toujours là, mais ce sont des pétales de rose qui virevoltent, se posent, se renvolent sans nous mutiler vraiment. [17 mai 2005]» Voilà peut-être, à l'approche de la dernière page, l'essence de ce livre. Grisélidis Réal n'est pas un maître à penser, elle est pour cela bien trop impulsive, «injuste» comme l'écrit Jean-Luc Hennig dans sa préface- même si elle peut retourner des jugements trop hâtifs aussi vite qu'elle les avait formulés. Sa vie et son œuvre n'en revêtent pas moins, de par la loyauté et la noblesse de ce coeur, un caractère exemplaire à nos yeux.