Ordre de marche

Ordre de marche s’organise en quatre parties, chacune explorant un espace social particulier, souvent en marge de la vie publique:  le cimetière, les jardins urbains, la caserne, ou encore l’abattoir.

L’écriture – en prose ou en vers – tente d’exprimer les tensions et les mémoires de ces lieux, en y associant aussi souvenirs et expériences de l’auteur. Ce qui interpelle dans de tels espaces, c’est le potentiel d’ambiguïté, de non-dit qu’ils cachent, et donc d’imaginaire...
Aux poèmes alors de faire ressentir au lecteur des atmosphères, des tonalités affectives qui oscillent entre malaise et amusement. Les mots pour cela sont traités comme une matière verbale, et il y a un plaisir du jeu avec les rythmes et le sens.

Le motif de la marche est lié à l’errance, contemplative, existentielle mais aussi économique et politique: l’émigration est un fil rouge qui traverse le recueil. Dans le premier texte, «Résidences secondaires», le lecteur est ainsi invité à se balader dans des jardins urbains, lieu multiculturel de mixité sociale. Dans le second texte, «Le grand corps», c’est l’obligation de servir dans l’armée, de se mettre au pas, d’obéir, qui est questionnée . Dans «Bouche bée», le troisième texte, ce sont les animaux, les flux continuels de viande et notre rapport au corps et à la langue, qui sont abordés. Enfin, «Black Belize» clôt le recueil en évoquant la consommation de paysages touristiques: qu’est-ce qu’il reste de l’ailleurs à l’heure de la globalisation? Qu’est-ce qui nous mobilise sans cesse?

Au final, on peut parler d’une ethnographie poétique, qui appelle le lecteur à se mettre lui-même en marche, entre étonnement critique et plaisir du travail sur la langue.

(Présentation du livre, Eric Duvoisin, Samizdat)

Critique

de Marina Skalova

Avec Ordre de marche, le poète Eric Duvoisin, co-animateur du site poesieromande.ch, publie son second recueil aux éditions Samizdat. Le livre consiste en quatre parties, composées de poèmes en proses, alternant parfois avec de brefs textes en vers. Il est introduit par un extrait des Illuminations de Rimbaud, placé en épigraphe, où le poète s'insurge contre les illusions liées au progrès industriels et militaires des nations, qu'incarne le flottement des drapeaux.

Dans la première partie du livre, Résidences secondaires, Eric Duvoisin nous emmène dans des espaces où la moindre parcelle semble quadrillée. Sur le ton de la description amusée, l'auteur campe des espaces aux «travées concentriques» et aux «pelouses fraîchement règlementaires» où «sévit toute une signalétique de l´ordre et de l´injonction». On croit d´abord se trouver dans des stations balnéaires où l'on organise détente et loisirs, des lieux spécialement aménagés pour le repos. Il s'avère que l'on est au cimetière.

Dans un deuxième temps, l'auteur s´attarde sur les aires d'autoroutes et installe l'imaginaire du jardin, là où toute nature a été rasée au profit des quatre-roues. Le poète porte un regard rafraichissant et piqué d'ironie sur les nouveaux lieux de sociabilité que sont les jardins urbains, situés en bordure d´autoroute. Il peint un monde où tout a été découpé et pensé à notre place, avec des plates-bandes délimitées de part en part réservées à la convivialité:

Imprégné du roulis continu de la route, l'oasis de mue en zone de plaisance, on jouit de l'aisance et de la détente simple, entre cris d'enfants et feux de branches. Au-dessus des parasols tournoient des girouettes, les barbecues crépitent dans une odeur de fin d'après-midi carnassière. Comité international des loisirs populaires.

Jardins urbains ou cimetières, ces lieux évoquent fortement les espaces disciplinaires de Foucault. On retrouve cette dimension foucaldienne dans la partie suivante, Le grand corps, où l'auteur s´attelle au corps social à travers le paradigme militaire.

C´est ainsi «l'intime alignement» des corps, ceux des «banquiers mécanos étudiants» qui est ici pris sous la loupe. Les corps se dressent en rangées, endossent des «armures» et aspirent à «l'oubli dans le grand corps». L'uniformisation et la normativité de la société sont dépeints avec sarcasme, avec un vocabulaire empruntant à l'armée. De nombreuses métaphores organiques, nous faisant pénétrer vers l'envers du décor et des carcasses, ponctuent le tout. Il est question de «digestion» ou de «nerfs colonisés jusque dans les écuelles», activités invisibles des corps qui président à la mascarade sociale, comme disait Nietzsche. Alliant l'organique et le punitif, l'auteur nous mene de l´intérieur des corps vers leur organisation collective et sociale, les faisant circuler à travers «cages» et «circuits» pour former le «grand corps métropole».

Des corps déchiquetés par la folie des hommes, on passe à l'éclosion de la parole, originellement éclatée, en mille morceaux, comme dit Beckett placé en épigraphe. C´est ce rapport aux mots qui fait l´objet de la troisième partie, Bouche bée. Eric Duvoisin fait surgir «un monde de sons, de phonèmes à former musculairement» où «sifflantes, fricatives et nasales» jaillissent «de la bouche tous les possibles». L'auteur retourne au berceau de l'oralité, là où les sons se babillent, là où «cela couine, grogne, râle». La dimension charnelle de la parole est particulièrement mise en relief. Les mots sont dépeints comme de la viande qui se mâche et se rumine «dans la panse à idées», où renaissent des souvenirs archaïques. Mordre, déglutir, déchiqueter procèdent des mêmes organes que les créations langagières, leurs origines sont semblables, leurs horizons peut-être aussi.

Cédant à l'imaginaire de la boucherie, Eric Duvoisin écrit qu' «il vaudrait mieux s'attaquer au langage, le charcuter: épeler un mot, peler les animaux». Cette phrase tient lieu d'art poétique, de programme mis en œuvre au cours des pages qui suivent:

Par la chaîne de dissection, mise en morceaux, dépiautée, désossée, dénervée – de la bête au châssis, il faut nettoyer le suc de la vie, saigner les sens, étriper la ventraille, extraire l'estomac de l´âme.

Le poète dépeint des scènes concrètes: un cochon est mis à mort, père et fils «taillent dans le vif», remplissent «les boyaux», préparent «les saucisses». Puis, ces procédés de préparation du corps sont transposés à la langue. La chair de la bête fait jaillir le texte, le hurlement premier, dont procède la poésie:

Les lieux-dits de la bête deviennent poésie de l'appétit: entrecôtes et aloyaux, gîte à la noix ou faux-filets, bavette et côtelettes, paleron ou tournedos. La topographie devient rythme organique, le territoire plaie et paragraphe: art oratoire.

La viande vociférant dans le silence, expulsant des syllabes à la frontière entre le bestial et l'humain est ainsi mise en parallèle avec le travail du poète, explorant les régions primitives et invisibles où le silence, les mots et le cri se rencontrent.

Le dernier mouvement du texte, Black Belize, traite du rapport à l'ailleurs, à l'heure des déplacements globalisés et des trajectoires toutes tracées. Mobilisés et en ordre de marche, les corps traversent fuseaux horaires et espaces aseptisés: pistes aériennes, loges des hôtels. La tension entre la dimension séculaire du voyage d'aujourd'hui, d'une part, la magie étoilée du vol en avion et l'imaginaire rituel du pays visité, de l'autre, rejaillit particulièrement. Ici aussi, «le progrès» laisse un arrière-goût amer.

L'articulation entre écriture poétique et questionnements philosophiques, à l'œuvre dans ce recueil, est tout à fait efficace. Sur le plan de l'écriture, le recueil d'Eric Duvoisin marque par des images souvent riches, des visions condensées, où les métaphores se mêlent aux mots d'esprit. La langue donne corps à la pensée, dans sa dimension charnelle, voire viscérale, justement plébiscitée par l'auteur.

Néanmoins, la portée sonore de l´écriture est souvent aplatie par des rimes assez faciles, notamment dans la première partie du recueil, où les blocs de prose sont systématiquement doublés par des poèmes courts en vers. Ceux-ci s'avèrent plutôt décevants, notamment du fait de leur présence mécanique au début du recueil. Ces rimes récurrentes donnent l'impression que l'auteur aurait été entraîné par une écriture qu'il n'aurait pas suffisamment tenue en bride. C'est dommage, car parmi ces poèmes, nombreux sont de qualité.