Le Chat qu'il tenait en laisse comme un chien

Las de voir ses prières pour le retour du soleil rester lettre morte, César Bonvoyage, cultivateur de roses casanier, décide de se rendre au milieu du monde. Pour ce périple il emporte la seule chose qu'il ait de valeur : son chat blanc Bolivar. Il traverse un monde en complet bouleversement où la fin du monde semble imminente. 
Un très beau récit initiatique baigné de réalisme magique, sur la perte, le changement et la question de la nécessité de poursuivre le voyage...

Critique

de Brigitte Steudler

Feuillets ramenés au retour d’un séjour en Equateur, Le chat qu’il tenait en laisse comme un chien, dernière parution de Marie-Jeanne Urech, transporte ses lecteurs aux confins de l’Amérique du Sud. Ce court texte revêtu d’une couverture inspirée d'une peinture de Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de nuage (dessin de S.P. & J.-B.B., Baume-les-Dames, Æncrages & Co) suit les traces de César Bonvoyage, modeste cultivateur habité par la passion des roses. Anéanti par la disparition du soleil privant ses cultures de ses bienfaits, il se résout à quitter ses terres pour partir à la recherche de l’astre solaire. Il s’en va en quête du milieu du monde où, selon les ancêtres, un employé vénéré comme un dieu, Chrosostophe Oggre, garderait éternellement les rayons du soleil.
C’est accompagné de son bien le plus précieux, un chat blanc qu’il tient attaché au bout d’une laisse de crainte qu’il ne soit tué, que César Bonvoyage part à l’assaut de la capitale. Suivant cet étrange duo embarqué sur les routes peu sûres d’un pays en pleine déliquescence, le lecteur pressent rapidement que le voyage sera difficile et éprouvant, d’autant que la fin du monde est annoncée pour le prochain solstice.

Ce récit revêt les marques du surnaturel et du fantastique auquel le style et l’imagination féconde de Marie-Jeanne Urech nous a si souvent habitués. A la différence près qu’il s'apparente plus à un conte allégorique discourant de façon grave sur les dangers pesant sur les membres d’une société corrompue par l’omnipotence de ses dirigeants. _Le chat qu'il tenait en laisse comme son chien_délaisse alors le burlesque pour aborder le thème de la violence engendrée par les rapports de force et de pouvoir exercés à l’encontre des peuples vivant dans une précarité extrême. Que le maître ait symboliquement appelé son chat Bolivar, du nom du général et homme politique sud-américain Simón Bolívar (figure emblématique de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud), alors que la crainte de le perdre l’incite à le tenir en laisse, en dit long sur les contradictions dont l'auteure veut rendre compte. Exprimant au final une certaine gravité, ce court texte est aussi imprégné d’une grande force poétique. Ecrit dans un style épuré, étonnement sobre et mesuré, il semble avoir été conçu au départ pour distraire mais que chemin faisant, l’auteure en aurait subrepticement modifié le ton sous l’influence de son séjour dans la région de Quito. Il en reste un récit épique émotionnellement fort, triste et très beau, qualités que renforce le soin apporté tant au choix du papier (ivoire) qu’à l’élégance de la composition. Un très beau voyage  assurément!