Hiver à Sokcho

À Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Critique

de Simona Mazzarelli

Le premier roman de la jeune Elisa Shua Dusapin nous transporte au cœur d’une petite ville portuaire située tout près de la frontière avec la Corée du Nord. À Sokcho, le froid de l’hiver engourdit les esprits et la ville se morfond dans la torpeur qui s’y installe une fois la saison balnéaire terminée. Nous faisons irruption dans la petite pension de M. Park en même temps que Yann Kerrand, un auteur de bandes-dessinées normand, débarqué à Sokcho en quête d’inspiration artistique où il est accueilli par la protagoniste et narratrice, une jeune femme dans la vingtaine dont le nom ne sera jamais dévoilé et pour qui l’arrivée du mystérieux dessinateur représentera un tournant dans sa vie monotone.

Au-delà des barrières linguistiques et culturelles, la jeune fille se sent immédiatement intriguée par ce personnage qui diffère tellement du reste de la clientèle logeant à la pension et, très vite, une complicité et un intérêt étrange s’installe entre les deux protagonistes. Elle, fille d’un Français qu’elle n’a jamais connu et asphyxiée par la relation trop envahissante avec sa mère, retrouve, grâce à cet artiste originaire d’une Normandie lointaine, un semblant d’intérêt envers l’existence lasse qu’elle menait jusqu’alors dans sa petite ville natale. Les liens qui se nouent entre eux évoluent de façon équivoque et maladroite alors qu’une atmosphère de frustration croissante enveloppe progressivement ces deux êtres étourdis qui ne savent pas communiquer leurs sentiments bien plus complexes que de l’amour ou du simple désir. Les deux s’épient et se devinent à travers les murs ou les portes entrebâillées sans jamais réussir à franchir l’impénétrable barrière forgée par leurs silences et leurs malentendus; un silence et des malentendus auxquels les mots ne semblent pouvoir remédier mais que les deux protagonistes tenteront, en un effort ultime, de dissiper à travers leurs arts respectifs du dessin et de la cuisine. Dans un final tendu et plein de tendresse, la protagoniste décrit, étape par étape, les gestes nerveux mais néanmoins habiles qu’elle emploie pour la préparation du fugu, un poisson venimeux et potentiellement mortel si dépecé par des mains inexpertes, qu’elle se prépare à offrir au dessinateur normand en espérant peut-être que celui-ci saura y déceler tout ce que son maigre vocabulaire d’anglais ne sait exprimer. C’est donc dans les entrailles venimeuses du poisson que l’art culinaire et les sentiments se mélangeront afin de briser le silence et le froid de l’hiver à Sokcho. 

Tout au long de la narration, nous percevons une atmosphère d’éphémérité qui enveloppe le récit et qui lui confère un ton mélancolique et nostalgique. En effet, tout n’est que passage à Sokcho et dans la vie de la jeune protagoniste. Elle-même issue de la brève rencontre entre sa mère et un ingénieur de la pêche français échoué sur les côtes sud-coréennes, la jeune femme observe, chaque année, sa ville accueillir la masse de touristes venus profiter des plages durant la période balnéaire, et la retrouve ensuite vide et esseulée, hibernant dans l’attente de la prochaine saison estivale, alors qu’elle-même se meut entre les rapports stériles avec son petit-ami qui revient régulièrement de la capitale pour lui rendre visite et la totale indifférence que lui réservent les clients de la petite pension. Ces arrivées et départs précipités dans la ville de Sokcho et la petite pension de M. Park ne font que renforcer l’idée du mouvement; ce va-et-vient régulier dans la vie de la jeune femme qui reflète peut-être le mouvement des vagues se brisant sur les côtes de Sokcho, sa ville natale, sa ville tout court, où elle demeure résolument fixe malgré l’instabilité de son existence. C’est pourquoi nous aussi, lecteurs de passage, nous nous laissons bercer par l’écriture délicate qui nous transporte au fil des pages jusqu’à ce qu’un ultime courant nous emporte hors l’histoire et hors sa vie.

On ressort de cette expérience littéraire en ayant tout particulièrement apprécié l’habileté linguistique de cette jeune écrivaine franco-coréenne ainsi que son écriture légère et sans fioritures qui dépeint néanmoins une image percutante des relations humaines et des désirs inavoués. Elle nous surprend également par la vision personnelle et nostalgique de la société coréenne qui ressort de sa narration. Du Chocopie en guise de petit déjeuner, à la jeune cliente de la pension qui se réfugie loin des regards indiscrets de la capitale suite à sa chirurgie esthétique pour ensuite réapparaître quelques semaines plus tard en arborant fièrement ses nouveaux traits comme si ceux-ci avaient toujours fait partie intégrante de son visage; en passant par l’aspirant mannequin qui s’éclaircit les cheveux pour avoir plus de chances de percer dans le milieu et enfin la tante qui tient à rentrer de Séoul pour honorer la coutume du Seollal mais qui finit par se moquer des costumes traditionnels tout à fait indiqués pour l’occasion. Mais surtout, on retrouve dans Hiver à Sokcho l’attente mélancolique de la fin de la guerre, une guerre qui est proche et lointaine à la fois, mais néanmoins bien présente et avec laquelle Sokcho tente de coexister tant bien que mal dans un mélange d’indifférence et d’anxiété.

Hiver à Sokcho a valu à Elisa Shua Dusapin le Prix Robert Walser de la ville de Bienne et du canton de Berne, remis le 24 septembre 2016 pour une première œuvre, qui, comme le dit le jury, «convainc par la force évocatrice de son écriture dépouillée».