Robert Walser: L'écriture miniature
Textes de Peter Utz, Werner Morlang, Bernhard Echte

Robert Walser
traduction de : Marion Graf

Cinq cent vingt-six feuillets couverts d'une écriture minuscule au crayon ont été retrouvés dans les archives de Robert Walser. La précision, l'élégance de leur graphisme les désignent comme un chef d'œuvre de calligraphie. Déchiffrés, puis publiés au prix de vingt ans de travail, ils ont révélé un pan bouleversant de la création du grand écrivain suisse: proses, poèmes, roman, scènes dialoguées - aboutis dès leur gestation, cueillis à fleur d'improvisation. L'enjeu littéraire et le geste du calligraphe entrent ici dans un rapport de réciprocité: la belle écriture embellit ce dont elle s'empare.

Pourquoi cet atelier installé dans une maison de poupée? Pourquoi ces supports disparates? Pourquoi le choix du crayon? Pourquoi une graphie aux limites de l'illisible? Sans prétendre élucider des secrets dont nul sans doute n'aura jamais toutes les clefs, ce livre aborde le territoire du crayon d'une façon entièrement nouvelle.

Le lecteur découvre ici quelques-uns des feuillets dans leur matérialité et dans le mouvement même de leur élaboration: grâce aux reproductions grandeur nature, l'harmonie gracile de leur présentation apparaît en pleine lumière; l'enchaînement des textes restitue le cours primesautier de l'inspiration, qui conduit le poète d'un genre à l'autre, d'un sujet à l'autre. Peter Utz explique pourquoi et comment cet ouvrage a été conçu. L'homme de lettres Werner Morlang, l'un des déchiffreurs des microgrammes, présente leur «singulier bonheur», tandis que Bernhard Echte, lui aussi déchiffreur des microgrammes et actuel directeur des archives Robert Walser, propose une chronologie détaillée de la vie et de l'œuvre du poète.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Entretien avec Marion Graf

de Francesco Biamonte

C'est un livre singulier. A la fois un livre sur Robert Walser, de Robert Walser, malgré Robert Walser. Deux contributions critiques sur le phénomène de l'écriture miniaturisée chez Walser, des fac simile de ces «microgrammes» flanqués de la traduction française du texte qu'ils rapportent et une chronologie illustrée: ces éléments prennent chacun à peu près le même poids, de sorte que le livre est comme dépourvu de centre de gravité, plus proche du dossier que de l'ouvrage, ou du catalogue d'exposition (sans exposition).

Beaucoup de textes de ce type avaient déjà été publiés, aussi bien en allemand qu'en traduction française (Aus dem Bleistiftsgebiet, en français Le Territoire du crayon, toujours chez Zoé). L'originalité de la présente publication tient en ceci qu'elle met au centre de l'attention le phénomène de l'écriture miniature lui-même plutôt que le texte, questionne les feuillets, cherche à dégager la signification de cette micrographie, sur lesqules Walser fut d'une discrétion absolue. Les textes de Peter Utz et Werner Morlang donnent des piste et soulèvent des interrogations, avant de nous laisser face aux facsimile grandeur nature, fascinants. assortis de la traduction française des textes micrographiés, avec un système de mise en page qui permet d'identifier la place de chaque texte sur le feuillet, et dans bien des cas, l'ordre vraisemblable de rédaction.

Cette manière de faire nous présente une sorte de coupe de l'acte littéraire de Walser. Car le cours primesautier, paradoxal, attachant et irritant de son écriture, frais jusque dans les boucles herméneutiques et les grandes généralités proférées sur un ton à la fois solennel et humble, y apparaissent ici comme la vérité la plus intime de la pensée littéraire de cet écrivain. La façon dont des textes de diverses natures (réflexions, poèmes, évocations) se juxtaposent, s'emboîtent graphiquement, renforce cette impression. Même si certains éprouveront peut-être un léger malaise: celui d'avoir pénétré malgré lui dans l'atelier d'un auteur attachant et généreux, qui réclamait et réclame encore par son oeuvre que personne ne le traite comme s'il le connaissait.

Il est singulier qu'un ouvrage aussi particulier paraisse en français avant d'avoir vu le jour en allemand. Est-ce le signe d'une fortune particulière de Walser dans le monde francophone, différente de celle que ses écrits rencontrent dans le monde germanophone?

Ce livre a vu le jour à l'initiative des éditions Zoé et de sa directrice, Marlyse Pietri. La publication d'un premier volume de microgrammes en 2003 (Le Territoire du crayon) avait suscité la curiosité et les questions de nombreux lecteurs francophones de Walser. C'est donc d'abord pour répondre à cette demande d'informations supplémentaires que l'idée de ce livre s'est imposée. Et aussi, pour tordre le cou à l'idée encore répandue qui voudrait que ces textes relèvent de l'art brut. Pour la première fois, le lecteur peut y suivre le mouvement même de la pensée de l'écrivain, la mobilité de son inspiration, l'impulsion qui le porte d'un sujet à l'autre, d'un genre à l'autre… alors que jusqu'ici, toutes les éditions regroupaient les textes selon une logique thématique ou générique sans rapport avec le jaillissement de leur élaboration.

Mais ce livre est né, aussi, de la fascination qu'exerce cette pure merveille calligraphique que sont les 526 feuillets micrographiés: je crois qu'il s'adresse autant à des lecteurs de Walser qu'à des amateurs de calligraphie, intrigués, séduits par l'élégance, la beauté sans pareille de ces documents.

La revue alémanique DU a présenté quelques exemples de microgrammes en facsimile, mais sans leur transcription. Pour les lecteurs germanophones, la prochaine grande étape, encore lointaine, sera sans doute une édition scientifique complète des œuvres de Walser, mais l'entreprise est vraiment colossale. En attendant, les lecteurs de langue allemande en sont réduits à se faire une idée de l'enchaînement original des textes à l'aide de tableaux qui donnent avec précision toutes les références nécessaires. Le charme calligraphique des manuscrits est encore peu mis en valeur… mais qui sait, le travail des éditions Zoé donnera peut-être des idées à Suhrkamp, l'éditeur allemand de Walser…

Vous avez beaucoup traduit Walser. Le travail de traduction des microgrammes présente-t-il des particularités - notamment de par l'extrême spontanéité de l'écriture, la vélocité de la pensée et des associations qui s'y développent? Et le fait même de travailler en vue d'une publication qui met la version française en regard du facsimile modifie-t-il votre perception du texte ou son rendu?

Ce qui m'a frappée pendant ce travail, c'était la disponibilité particulière que demandaient ces textes: lorsque je parvenais à être au meilleur de ma concentration, il m'arrivait de traduire certaines proses comme en «temps réel», les retouches ultérieures n'étant plus que de légères mises au point. Cet élan presque mimétique me paraissait assez bien accordé à l'esprit d'improvisation que vous décrivez. Pour d'autres textes, et surtout pour les poèmes, les variantes n'ont pas manqué. Quant à la présence de la version originale en facsimile, elle n'a pas infléchi ma façon de traduire: le texte allemand est tellement difficile à déchiffrer qu'on ne peut pas considérer cette édition comme bilingue…

Peter Utz, admirable connaisseur et commentateur de Walser, évoque dans sa contribution des textes rassembls sur un même feuillet. Il en donne des descriptions très éloignées du sentiment que j'ai eu moi-même en les lisant. Il qualifie de «description de paysage empreinte de gravité» un texte qui m'apparaît comme une réflexion théorique et esthétique aérienne; et d'«étude poétiuqe assez formelle et contrainte» autour d'un «paysage aux limites du cliché touristique» ce que je perçois comme une sorte de scherzo ou chaque cliché est pris à contrepied par une fantaisie rebelle nourrie par l'emploi ludique, à la fois enfantin et subversif, de la langue et de la rime. Est-on là au coeur de l'insaisissabilité walsérienne? Comment vous situez-vous, en tant que traductrice, entre des dimensions si multiples, paradoxales, voire contradictoires de ces textes?

Si la traduction définitive propose bien une interprétation, elle est moins d'ordre analytique que d'ordre musical, synthétique, intuitif. L'analyse savante et érudite met en valeur d'autres résonances. Les poèmes trouvent, me semble-t-il, un équilibre rare entre un humour parfois parodique ou absurde, et une émotion aussi intense que vite réprimée. Il arrive que ce soit au bout de la rime que tout se joue: deux mots parfois qui renvoient à tout un monde de clichés livresque, ou alors, qui ferraillent allègrement, ou encore, qui se répondent dans une feinte naïveté, comme au début de L'Enfant Jésus: «Ce n'était vraiment pas brillant, chez eux: / un petit veau placide faisait «meuh»», ou même qui se frôlent amoureusement, quand la neige «se pose» comme «une rose»)…

Walser est un auteur particulièrement secret, et le sentiment de fraternité, d'intimité qu'il suscite chez de nombreux lecteurs répond paradoxalement à sa dimension foncièrement insaisissable et déroutante. Les microgrammes oint été l'un de ses secrets les mieux gardés. Avez-vous jamais éprouvé un sentiment d'indiscrétion en vous y plongeant pour les rendre à un nouveau public?

Non, je n'ai pas le sentiment d'une infraction ou d'une indiscrétion. Walser a soigneusement conservé ces brouillons. Les plus anciens, qui datent de 1924, l'ont même accompagné durant plusieurs déménagements; il en a publié, avec des variantes minimes, un très grand nombre de son vivant. Et de nos jours, la critique génétique valorise ce regard sur l'atelier de l'écrivain.

Il est vrai que beaucoup de lecteurs sont attirés, chez Walser, par une aura de mystère. A ceux-là, je dirai que la publication des microgrammes ne dissipe aucune énigme, au contraire, elle les multiplie peut-être! Les microgrammes ne trahissent aucun secret, la personnalité de Walser s'y dessine avec la même pudeur et les mêmes contradictions que dans les textes publiés. Ils construisent eux aussi, entre l'auteur et le lecteur, cette relation de distance et d'intimité, et nous conduisent au cœur des grandes contradictions walsériennes: gaieté débridée et poignante mélancolie, liberté et scrupuleuse précision, politesse ou respect, et impertinence… Quant au «système du crayon» et à ce qui l'a motivé, il me semble que les commentaires de Peter Utz et de Werner Morlang nous donnent les moyens d'encore mieux en mesurer le mystère!