Beau à vomir

Dans ces six récits, des personnages en quête d’amour rencontrent un garçon beau à vomir. Il est le miroir dans lequel chacun voit se refléter ce qu’il désire: un leurre fantastique, un piège à guêpes rempli de sirop. Leur désir inassouvi et leur solitude sont creusés par une écriture cruelle, tantôt baroque ou ironique, qui ne laisse pas le lecteur indemne.

(Quatrième de couverture)

Critique

de Françoise Delorme

Les livres de poèmes de Julien Burri emportent mon adhésion dès le premier mot et justifient ainsi l'estime et l'admiration qui me poussent à désirer les faire connaître et reconnaître par le plus grand nombre de lecteurs. Beau à vomir, son dernier livre, un ensemble de récits en prose, me donne l'occasion d'essayer de comprendre pourquoi depuis Je mange un bœuf (L'Aire, 2000), les œuvres en prose de cet écrivain trouvent en moi moins d'échos et me laissent toujours en partie déçue. C'est souvent, il est vrai, le fait des écrits romanesques de poète. 

Cet ensemble qui finit par ne faire qu'une seule œuvre bien nouée mêle deux voix. L'une, cruelle, écrite sur le mode fantastique (et en italique), développe une sorte de conte moral en fragments qui possède beaucoup de force et se suffirait presque à lui-même pour rendre sensible toute une réflexion, plutôt douloureuse et ironique, sur la vanité des apparences, sur l'obsession mortifère de la beauté et de la recherche de sa conservation, sur la difficulté d'être, et aussi une méditation pressante sur l'impossibilité d'avoir à rendre compte avec des mots de ce qui disparaît sans cesse, et n'existe peut-être pas. L'autre voix, plus réaliste, inscrit cette fable intemporelle dans la vie contemporaine du consommateur moyen, soumis à des craintes plus ou moins cruciales, aimant, mangeant, dormant, baisant. Claire et sans fioritures, elle raconte des moments de la vie de personnages gouvernés par des désirs violents et des rêves factices qui les orientent dans la vie, rester jeune, briller dans le regard d'un autre, assouvir une pulsion, ressembler à Madonna… Les élancements douloureux de l'autre voix, celle merveilleuse, surgissent et se souviennent de la puissance évocatrice des contes : « Même avec la lumière vive et le miroir grossissant de la salle de bains, on ne décèle rien. Pascale se trouve belle, plus belle aujourd'hui qu'à vingt ans. Peut-être qu'elle ne devrait pas le penser. Elle se souvient d'un conte qu'on lui racontait enfant, l'histoire de bijoux qui se transformaient en ronces si la femme qui les portait ne les méritait pas. Ou d'une pluie d'or qui se transformait en goudron. » Tous ces récits éveillent nombre de souvenirs de contes, effectivement, qui rapportent avec eux la puissance énergique et envahissante des imaginations enfantines.

Animés par le désir de désirer et d'être désirés, ces personnages développent tous, même le trop beau jeune homme froid Ralph qui traverse tous les récits, un étrange sentiment de soi, comme s'ils se dissolvaient, tel Narcisse, à force d'hypertrophier leur désir de se sentir exister, étrange paradoxe qui résonne juste sous la plume de Julien Burri, dont le style si dépouillé convainc souvent. Curieusement, la très grande crudité de la description des phénomènes des désirs relationnels, sexuels, mais aussi sensuels et amoureux, qui donne à ressentir jusqu'au frémissement du moindre poil sur la peau, ne rend pas les personnages vraiment vivants, comme si un mouvement personnel leur manquait, comme s'ils ne s'étaient pas encore complètement détachés de leur auteur. Celui-ci ne leur aurait pas laissé l'entière liberté nécessaire de se déplacer dans ses mots, ils ne pourraient dès lors nous dire tout ce qui leur brûle les lèvres. La nudité de leur faim – dans laquelle se distingue mal le désir de manger de celui d'être mangé, ne touche pas, parfois semble un peu convenue, comme si elle se soumettait à une mode littéraire qui consiste à croire plus vraisemblable une description clinique et sans affectivité, sans réelle subjectivité mise en jeu. Faim de soi, faim de l'autre, faim de vie qui est la vie même, si puissamment évoquée dans chacun des poèmes de Julien Burri dès qu'il assemble ne serait-ce que quelques mots en suspens sur une page fragile. C'est peut-être là défaut de poète que de ne pas toujours savoir faire prendre corps à des personnages, défaut qui va s'effaçant peu à peu, me semble-t-il, à chaque nouvelle parution. La vie des personnages ne semble pas assez tenaillée, par leur douloureuse condition mortelle, aussi menaçante et menacée que celle des hommes vivants. Il manque ici, et c'est encore un paradoxe, une dimension historique, politique, interindividuelle, transindividuelle quoique toutes ces directions soient, il est vrai, prises en charge par la tournure morale que prend le conte. Mais c'est réduire le champ d'interprétation du lecteur qui n'entend pas de résonances dans les petits récits de la vie ordinaire. 

Et la présence de marionnettes en papier découpé sert en revanche à merveille le conte moral qui finit par envahir peu à peu chaque récit et par leur insuffler en retour la riche dynamique qui emporte le lecteur à travers des mues successives et très émouvantes jusqu'au constat implacable de l'impossibilité d'une fusion avec le monde, jusqu'à l'aveu d'un échec : on ne peut arrêter le temps, on ne peut rien amasser pour se protéger de la destruction progressive des relations, des élans, pour protéger la vie mouvante de la beauté, pour clore la vie sur elle-même. Et même la mettre en bocaux après l'avoir fait cuire pour qu'elle « prenne » enfin une consistance durable restera probablement sans effet. Pire, ce geste de conservation aura des effets dévastateurs. Devenu immobile, même l'air transparent et immatériel blessera la chair si exposée et ne renverra que de multiples fragments d'images, vains eux aussi, facilement solubles dans le temps : « C'est le soir. Il n'y a plus de chant d'oiseau, plus de vent dans les arbres. L'air se cristallise puis se fissure comme du verre Securit, myriade de petits glaçons en suspension qui vont s'abattre sur le sol. […] On entend grincer la balancelle. Le jardin disparaît, se vide comme une baignoire. Une bonde est ouverte, loin dans le passé, et le monde s'y engouffre. » Aucune construction, même esthétique, ne peut emprisonner la pulsation vitale, son mouvement, sa beauté. Plus encore, tout geste de conservation serait un geste destructeur, frappé d'une sorte de malédiction originelle, désespérante.

Pourtant, la trace légère et invérifiable d'un souvenir sans ambiguïté pousse celui qui écrit à continuer un chemin de mots souvent labyrinthique, à composer des personnages dont il sait qu'ils ne tiendront pas leurs promesses, à se laisser terrasser par la Beauté. Devenue un mythe monstrueux, exigeant, sexué et vorace, qui ne pourra prendre ni forme, ni figure, sauf celle d'un personnage de rêve, elle reviendra relancer sans cesse l'écrivain, : « La seule constante était le tatouage qu'elle portait sur le sexe, encore que son dessin fût impossible à démêler. La femme s'impatientait, le suppliait de finir. Elle venait le hanter pendant son son sommeil pour lui dicter le roman. Au réveil, il avait tout oublié. Il se souvenait juste qu'elle était venue et qu'elle l'avait rendu heureux. »

Note critique

Dans Beau à vomir, le poète Julien Burri réinterroge le problème des apparences qui le hante depuis son premier texte en prose Je mange un bœuf (L’Aire, 2001). À travers quelques récits très ramassés qui composent une sorte de conte à la fois réaliste et fantastique, il développe une vision assez pessimiste de notre civilisation qui contraint chacun à un culte de soi, à la solitude, à une provocation permanente d’un désir toujours proche de l’épuisement. De fulgurantes évidences poétiques portent parfois ces textes à incandescence et émeuvent, même si les personnages auraient gagné en profondeur si davantage de liberté leur avait été laissée par l’auteur. (fd)