Journal berlinois 1973 - 1974

Max Frisch
traduction de : Camille Luscher

En janvier 1973, Max Frisch emménage à Berlin-Ouest. Il y retrouve d’autres écrivains parmi les plus importants de l’Allemagne de l’après-guerre : Uwe Johnson, Günter Grass. Aux portraits qu’il brosse de ces nouveaux voisins, Frisch ajoute ceux de Christa Wolf et d’autres écrivains qu’il rencontre régulièrement à Berlin-Est. Car il profite de son séjour en Allemagne pour ausculter avec une vive curiosité les rapports politiques et sociaux en RDA, et les révéler de l’intérieur sans jamais oublier sa position d’observateur privilégié. La subtilité de ces analyses confère au Journal berlinois l’intérêt d’un témoignage historique. Elles sont entremêlées de réflexions d’une surprenante actualité sur le quotidien de l’écrivain, son rôle dans la société, les liens d’amitié ou de travail et les attentes qu’ils suscitent, et ponctuées de brefs passages narratifs. Chacune des entrées témoigne du talent d’un auteur soucieux de trouver la forme d’expression la plus juste et d’accéder, par l’écriture, à une meilleure perception du monde et de lui-même.

(Présentation du livre, Zoé)

Critique

de Françoise Delorme

Christa Wolf, dans son dernier roman Ville des anges, paru de son vivant, en visitant le canyon du Chelly et en découvrant les rares traces d'une civilisation disparue, les Anasazis, se sent gagnée par «le mystère de ces premiers hommes» qui ne la quittera plus jusqu'à ce qu'elle réalise qu'elle a vécu dans un pays qu'elle a vu naître et surtout disparaître, la république démocratique allemande. Elle s'interroge sur les questions que nous pourrons encore nous poser sur la RDA et s'il restera des traces pertinentes, à même de rendre compte des rêves et de la vie des hommes qui y ont vécu.

Le Journal berlinois 1973-1974 de Max Frisch offre au lecteur de nombreuses pistes pour réfléchir à ce pays et à cette époque, l'Allemagne était alors divisée en deux (la RFA et la RDA) et plus largement à l'histoire telle qu'elle se vit et s'invente.

Coutumier d'installations temporaires dans des pays étrangers qui le déracinent et donnent à sa curiosité une durée et la force du quotidien, l'écrivain suisse commence le journal par ces mots, comme s'il posait un cadre temporel, spatial et matériel, à la fois sec et ironique:

6 février 1973

Reçu les clés de l'appartement, Sarrazinstrasse 8, soirée chez Grass. Rognons.

L'appartement a été trouvé par sa compagne Marianne dans le quartier de Fridenau où vivent des écrivains comme Günter Grass ou Uwe Johnson.

Tout ce qui fait le propre d'un journal ordinaire, remarques sur la vie conjugale et sociale, notes et réflexions rapides sur les lectures en cours (notons la grande impression que lui fait Le malheur indifférent de Peter Handke), quelques spectacles, discussions, affirmations et doutes, tout se retrouve là, mais chaque jour se présente presque comme un morceau choisi, tant il semble ciselé et précisément pesé.

La question du temps, très prégnante, se fait insistante au long des pages. Elle revient parfois sous la forme d'un «pourquoi écrire» aux nuances subtiles, émouvantes et justes qui se décline dans une critique de la représentation comptée et chronologique que nous en faisons, ce qui pourrait être paradoxal pour cet homme qui donna au journal une force littéraire peu commune en y mêlant comme ici réflexions, notations et courtes fictions:

Aucun être humain n'a ce temps-là : un souffle sur la peau, ce matin, à Rome, c'est le présent; pourtant c'était il y a treize ans. Pas un souvenir, mais le présent; une odeur est là ou ne l'est pas, mais elle peut resurgir d'un coup; le temps n'existe pas. Ce qui m'oblige à dater: je ne suis pas seul au monde et souhaite me faire comprendre. Souvent, je me surpends à donner de fausse dates, et il me faut faire le calcul en raisonnant. Pour quoi faire? (25 mars 1973)

Ce constat de l'intensité intemporelle du souvenir se conjugue au fait douloureux de vieillir, dénonçant l'inadéquation du langage au désir de tout garder. D'où, parfois, l'expression d'une profonde mélancolie:

Le gardien dans son phare désaffecté; il note les bateaux qui passent parce qu'il ne saurait pas quoi faire d'autre. (5 mai 1973)

Max Frisch semble parfois près d'avouer l'échec de la littérature, de l'écriture, avec une magistrale métaphore:

On ne sait plus ce qu'on a voulu dire. Cela arrive de plus en plus souvent. En écrivant, on peut au moins relire ce qu'on a déjà dit: mais ça ne révèle pas toujours ce qu'on a voulu dire. C'est comme écrire à la craie sur du verre mouillée.

Mais justement non, le journal se révèle propre à donner une forme sensible particulièrement pertinente à l'histoire et à la vie, politique autant qu'individuelle. Ce journal d'une année en est bien la preuve manifeste. Il réaffirme pourtant la tentative d'une plus grande compréhension et d'une saisie réussie du monde.

Max Frisch accorde beaucoup d'importance à ses incursions en Allemagne de l'Est, pays aujourd'hui disparu, mais bien vivant sous sa plume. Ses visites ont l'avantage d'être débarassées des suspicions habituelles ou a priori occidentaux parfois un peu bornés. Il ne manque jamais de proposer des analogies possibles en décrivant «une répression d'un autre genre que chez nous», mais il observe et écrit sans indulgence. Il analyse avec profondeur le climat idéologique et intellectuel qui régnait en RDA et sait le mêler à une réflexion plus vaste, curieuse, toujours sincère. Il questionne les écrivains qui habitent de l'autre côté du mur, sur le désir d'y demeurer, malgré les problèmes que ça leur pose et s'étonne de leur ténacité:

J'ai beau savoir un certain nombre de choses, je m'en étonne à cahque fois, comment font-ils pour vivre avec cette répression? (18 mai 1973)

Les rencontres qu'il recherche avec une certain ténacité sont l'occasion de portraits bien dessinés, comme le portrait magnifique qu'il tire de Wolf Biermann, le «chanteur sans public» qui sera d'ailleurs déchu de sa nationalité peu après (en 1976):

Biermann prend la guitare et nous chante des chansons. L'héritage de Brecht est ominprésent dans les textes comme dans la musique [... ]. Cet homme assez petit, fin et gracieux en tout cas,qui a plutôt l'air malade: rendu puissant par le naturel de son audace, un Savonarole, un pitre. Et un poète. Un poète que son peuple aurait bien besoin de faire sien. (18 mai 1973)

Il voit souvent Christa Wolf et son mari qu'il apprécie:

très ouverts, détendus, vifs, donnant des réponses nuancées, sans esquiver et sans non plus s'obstiner, nullement fanatiques (20h30, le 26 février)

Il éprouve une grande sympathie pour Hans Magnus Enzerberger, vit une relation compliquée et ambivalente avec Günter Grass qu'il semble cependant apprécier de plus en plus et affirme un grand intérêt pour tous ceux qui, comme lui, aiment les dialogues littéraires tel Volker Braun ou Wilhelm Killmayer:

Hier, avec Wilhelm Killmayer, qui comme toujours boit très peu; une bonne soirée, bien plus qu'un passe-temps. Quand chacun parvient à quelques pensées qu'il n'avait encore jamais eues auparavant, jamais prononcées, et ce grâce à la présence de l'autre. (4 mai 1973)

Il souligne le plaisir des discussions fortes, les riches conversations, même s'il avoue aussi s'ennuyer beaucoup le reste du temps. Est-ce alors qu'il se souvient de ses rêves – il en note certains – et invente de courts récits qui viennent transformer le régime de crédulité qu'appelle un journal et perturbe fortement la lecture? Lorsque soudain nous voilà, au début du deuxième chapitre, déambulant dans une Zurich coupée en deux par un mur. La surprise est déstabilisante et permet une réflexion subtile, voire ironique quand il s'agit de la division préexistant de la ville suivant les classes sociales, sur l'étrangeté de l'exil, l'impossibilité du retour chez soi, sur le sens politique et moral de l'édification d'un mur, où que ce soit.

Entre descriptions, portraits, moments vécus et racontés presque comme des fables, considérations générales et doutes déboutés par ce court livre vraiment passionnant traduit par Camille Luscher qu'accompagne un appareil de notes remaquablement fournies et bien choisies, Max Frisch éprouve la nécessité de noter quelque merveille, lumineuse, amoureuse. Quelques mots suffisent:

M. m'offre un anniversaire beau et léger. (15 mai 1973)

Et si ce journal reste dans la mémoire comme une peinture attentive d'un moment de l'histoire de l'Allemagne et de sa vie littéraire, il est aussi un portrait presque philosophique du Temps, tout en petites touches, parfois à peine appuyées, et un portrait tout en contrastes de Max Frisch lui-même.