La Nuit de la nouvelle
Poya

Un jour d’été, un écrivain paysan du Jura bernois quitte sa montagne, ses terres et ses bêtes pour s’aventurer le temps d’une soirée et d’une nuit dans un autre monde à l’occasion d’une manifestation littéraire dans une station de villégiature des Alpes valaisannes. Là il arrive, avec sa barbe foisonnante, sa vigueur terrienne et son regard caustique, chargé d’une histoire dont il va, comme les autres auteurs invités, offrir au fil des heures quelques aperçus détonants. À la lueur d’une lune perplexe se confrontent entre la scène et le public des mondes totalement hétérogènes. La joute apparaît périlleuse. Chez lui, chèvres et vaches attendent son retour, narquoises, sceptiques quant au bien-fondé de l’entreprise.

« Les acteurs de la Nuit de la nouvelle sont éphémères, comme les revenants ils craignent la lumière du jour, moi le paysan j’ai pas peur d’y mettre les pieds, tout en laissant une parcelle de mon cœur en la Nuit de Saint-Maur. »

(Présentation du livre, La Chambre d´échos)

Critique

de Nathalie Garbely

Il «nous» embarque, lui, le «paysan [qui] descend de la montagne», ce «barbu» aux «mains rugueuses» qui a des yeux pour tous les corps de femmes. Prenant l’air de celui qui avance droit vers le plat avec ses gros sabots (ou plutôt avec ses bons godillots de cuir qui ont, de nos jours, dans les étables, remplacés lesdits sabots), Jean-Pierre Rochat déploie son talent de raconteur avec un mordant réjouissant. Dans La Nuit de la nouvelle, il transpose le recueil de contes à l’époque des festivals littéraires. A la façon d’un descendant de Shéhérazade de tendance anarchiste, mû par le désir sexuel et le plaisir, il construit le récit d’une lecture publique, dans lequel s’emboîtent plusieurs micro-nouvelles. Pas de «il était une fois», ni de «on racontait que», mais une nuit dévolue à l’art de raconter et à l’imagination, réunissant cinq auteur-e-s et des dizaines d’auditeurs. L’écrivain se met en scène et joue avec les codes narratifs. Il fait la part belle aux fantasmes et intègre des interrogations sur l’écriture. Il pose également un regard amusé sur ce milieu du livre qui a pris goût à la scène et au spectacle.

«Nous sommes en route pour la Nuit de la nouvelle.» Cette première phrase du livre fait entrer les lectrices et les lecteurs dans le récit. Le conteur les place à ses côtés, il a besoin d’eux – de nous –, de leur attention et de leur désir d’histoires pour se mettre à raconter. De même, la figure de l’écrivain est intégrée à la fiction: le personnage principal est un double auto-fictif de Jean-Pierre Rochat. Au début du livre, donc, cet auteur atypique, également éleveur, se rend dans un petit village alpin pour participer à la Nuit de la nouvelle, une manifestation culturelle annuelle organisée à l’attention des touristes. Quittant peu sa ferme située sur une autre montagne, le personnage porte sur tout et sur tous un regard «étonné». Il ne se lance pas pour autant dans de longues descriptions à son arrivé:

Saint-Maur est un petit village tout en haut, il a été décrit par Ramuz, je peux pas faire mieux, je peux juste ajouter le béton, les tractions 4x4, le goudron, les hôtels, les touristes, les belles touristes chinoises qui sont plus en bleu de travail mao mais attifées comme pour un défilé de mode.

Sur certains sujets, on ne la lui fait pas. Sur d’autres, il est parfaitement naïf. Avec son ingénuité d’outsider et son goût des rencontres, il est souvent surpris. Observateur, il se sait également observé: son franc-parler, la rudesse de ses manières et de sa silhouette détonnent. Ils suscitent curiosité, enthousiasme ou rejet.

L’organisation de cette Nuit littéraire doit beaucoup à la passion de la libraire du village. Cette femme (au prénom prometteur), Lolvé Sarazin, est tombée sous le charme des récits de Jean-Pierre Rochat. Elle a insisté auprès de la directrice pour qu’il soit invité à cette rencontre qui réunit des écrivains, ou plutôt des types d’écrivains: outre le «paysan qui prend des notes», il y a deux têtes d’affiches (une gloire nationale et une internationale), un jeune premier et une poète effacée, «transparente». Âgé de 82 ans, bon vivant, Walder est l’auteur de «classiques que le public connaît par cœur», «traduit en quarante-trois langues» et, néanmoins, toujours soucieux de sa postérité. Accompagnée d’une équipe de femmes aux petits soins pour elle, «la somptueuse conteuse africaine» Cé Em charmera le public avant de filer reprendre un avion; elle se tiendra bien à l’écart de l’écrivain barbu et bourru. Quant à Jean-François Namur, il éveillera la jalousie chez le personnage de Jean-Pierre Rochat pour la simple raison que ce jeune homme brillant et lui appartiennent au même milieu. Enfin, «incarnation de la timidité  totale», la poète Blanche saisira les esprits par ses récits et la qualité de son style. Quant au public, présent en nombre, dont les cheveux sont majoritairement gris et blancs, il est composés d’attentifs, de dormeurs ou encore de collectionneurs de dédicaces.

La description de la manifestation est un peu caricaturale. Cependant, elle est pleine de bienveillance. D’une part, les rencontres humaines valent le déplacement. D’autre part, l’écoute de textes peut être renversante:

j’écoute d’une oreille et mon oreille s’allonge, traverse la salle telle une plante grimpante et vient cueillir le filet de parole à la source.

Ce plaisir qui saisit l’auditeur est également le moteur de l’écrivain:

[…] et puis la salle est revenue, les gens, Namur, Lolvé, Lolvé plus, Lolvé à la main, c’est elle qui m’a donné le goût, mille fois trop bien pour moi […] je l’embrasse dans le cou, ce cou-là c’était mon horizon depuis je sais pas combien de temps, cette nuque, je dois absolument la caresser c’est mon pré c’est ma vie. Les pensées, les pensées seront toujours là, Lolvé pourra me prendre sous son bras, j’avais d’elle des vues si érotiques si franchement tournées vers moi, j’essayais de stocker l’énergie éveillée en moi pour me lancer dans ma prochaine prestation gravement destinée à relancer le public qui après chaque pose mettait plus de temps à regagner sa place.

Ce désir physique est omniprésent dans le récit. Il en est le fil constructeur. Il donne lieu à des scènes de séduction, de connivence, de jouissance aussi, et ce aux différents niveaux du livre. Dans le récit-cadre, le personnage Jean-Pierre Rochat et Lolvé Sarazin s’enferment joyeusement dans une chambre d’hôtel. Dans les micro-nouvelles, ces récits, souvent très drôles, que les auteurs de la Nuit lisent au public et qui sont intégralement données à lire, on retrouve des rencontres légères, éphémères, où le plaisir sexuel est largement partagé. Les personnages féminins sont portés par cette même envie et partagent, avec le protagoniste principal, une conception de «l’amour libre». Les scènes de cunnilingus sont d’ailleurs plus nombreuses que les pénétrations. Quand cet écrivain «qui ne pense qu’à l’amour» devient pesant, il est remis à sa place.

Il y a donc des ébats. Il y a aussi des fantasmes. La distinction entre les deux n’est pas toujours évidente, et qu’importe: ces désirs du corps sont intimement liés au plaisir de raconter. C’est en effet cette imagination jouissive qui donne ses pulsations à la fiction.

Si la spontanéité est un trait que partagent de nombreux personnages, la création littéraire est, en revanche, présentée comme le résultat d’un très long processus de réécritures. À cinquante pages éditées correspondent des centaines de pages longuement reprises et réduites par un écrivain qui ne cesse de douter:

Lolvé me motive, toute admirative. Elle est intelligente, j’ai peur qu’elle réalise que je suis un crétin d’écrivain, je dois tout écrire au moins quinze fois pour que ça passe la rampe du digestible, du relisible.

Lorsque, à la fin de ce week-end littéraire, revenu de cette «poya des écrivains», l’écrivain-paysan rentre chez lui, il lit dans leurs yeux le scepticisme de ses animaux envers cette joute des «amours-propres». Pourquoi ne pas se construire son bonheur en retrait? lui renvoient-ils. Pourquoi ne pas ne pas rester à l’écart? Si c’est pour continuer d’écrire, alors, nous, lectrices et lecteurs, pouvons nous réjouir. Ensuite, il acceptera très certainement de nouvelles invitations, curieux qu’il est d’autres rencontres et désireux de reconnaissance.