Je suis mort un soir d'été
Roman

«Je suis mort un soir d’été.

Son crépuscule torride brûle dans ma mémoire
comme le soleil au-dessus des collines de Toscane;
il conserve la moiteur de nos sueurs d’enfant, celles
qui nous striaient les tempes, les bras, les épaules
jusqu’à ce que nos vêtements en soient détrempés,
le bourdonnement des guêpes autour des fruits trop
mûrs, cette chaleur d’enfer que la venue de la nuit
ternissait à peine, frémit encore du bruissement des
insectes nocturnes, cigales, grillons et moustiques
tourmentant nos peaux, suinte de ce relent de cauchemar
dont nous n’avons pu nous défaire, le pire
d’entre tous, puisque nous le vivions les yeux écarquillés.

Ça arrive en douce.
À pas feutrés.
Insidieusement.
Dans ce jardin qui nous est familier.»

(Extrait, Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été)

Critique

de Simona Mazzarelli

Dans son premier roman publié en août 2016, l’auteure suisse Silvia Härri raconte l’histoire d’un talentueux architecte genevois d’origine italienne qui, malgré son succès professionnel et personnel apparent, cache en lui un lourd secret auquel il devra se confronter à nouveau quand son passé douloureux viendra le réveiller du mensonge confortable qui l’abritait. Le récit se meut entre les réminiscences du passé et la douleur du présent alors que le narrateur protagoniste, Pietro Cerretani, se retrouve dans sa Toscane natale, au chevet de sa sœur mourante qu’il avait abandonnée bien des années plus tôt au même temps qu’il reniait sa propre histoire et sa propre identité.

La narration s’ouvre justement sur l’élément perturbateur de l’histoire, l’origine du traumatisme qui engendrera l’énigmatique leitmotiv et titre du roman: «Je suis mort un soir d’été». Pietro a six ans lors de ce fatidique soir du 26 juillet 1957 lorsque, soudainement, il perd figurativement et pourtant irrémédiablement sa petite sœur Margherita qui, dans l’espace d’un instant, disparaît sous les yeux étonnés et confus de son grand-frère adoré. Au milieu d’une partie de cache-cache, la petite fille encore animée par la joie et l’insouciance de ses trois ans, se détourne lentement en ignorant les appels de son frère. Quand celui-ci la rattrape, il ne reste plus rien d’elle dans ses yeux vides:

J’ai couru vers toi, je t’ai touché l’épaule. Cette fois, tu te retournes. Tu me regardes. Pas comme un grand-frère, non, comme un étranger. Tu ne me reconnais pas. Les trois années que nous avons passées ensemble s’effacent sous mes yeux comme on efface d’un seul coup le tableau noir ou l’ardoise d’un écolier. Je te prends la main pour te ramener de l’autre côté, je te murmure:

  • Viens Margherita, viens, on y va.

Tu me suis comme un jeune chiot suit toujours son maître, mais ton nom ne t’appartient plus. Et moi, je suis orphelin d’une sœur.

La mort à laquelle le narrateur fait allusion est aussi bien symbolique que psychique. Le jeune Pietro comprend que son existence et la vie telle qu’il la connaissait vont changer à jamais: il n’est plus le grand-frère idolâtré par Margherita, ses amis ne pourront jamais être au courant de la situation réelle et ses parents ne se remettront jamais du lourd secret qui les sépare peu à peu. Il meurt d’abord en tant que frère, puis comme individu. À vingt-cinq ans, après que la maladie de sa petite sœur a détruit la famille et emporté sa mère dans une spirale de folie et angoisses, Pietro émigre en Suisse avec l’intention de se créer une nouvelle vie sans plus jamais se retourner sur celle qu’il a laissée derrière lui en Italie:

J’ai 25 ans.

J’ai 25 ans et je suis fils unique.

J’ai 25 ans, je suis fils unique et qu’on ne vienne pas m’emmerder avec des questions indiscrètes sur ma famille.

Pietro devient donc celui que, par la suite, sa femme Mathilde appellera par le nom Pierre, l’architecte de renom attiré par la stabilité et l’inébranlabilité des édifices qu’il sait si bien construire; un homme sans passé mais avec un futur qui semble des plus prometteurs.

Un des éléments sûrement les plus intéressants du roman de Silvia Härri, consiste dans la mystification de la maladie de Margherita. En effet, on n’en connaîtra le vrai diagnostic qu’à la fin du récit et, tout au long du livre, la maladie se présente comme une insidieuse pathologie personnifiée en «pieuvre» dont les longs tentacules entraînent tous ceux qui entrent en contact avec elle dans un abîme des plus obscurs. On pourrait presque se croire dans une œuvre fantastique ou de science-fiction alors que nous assistons à l’effacement de la petite Margherita puis à la contamination progressive du reste de la famille, comme si un virus fatal et inconnu se propageait dans l’atmosphère. La «pieuvre» engloutit d’abord la petite cadette et vient ensuite hanter la mère fragilisée par les remords et la peur qui, malgré sa barricade de fleurs et d’œuvres d’art, succombera bien vite à sa cruelle étreinte. Effrayé par l’ampleur de la tragédie et l’horreur de la situation, le père se soustrait rapidement (et peut-être lâchement) à l’emprise de la «pieuvre» et Pietro lui-même fuira dès qu’il en aura l’occasion. Cependant, il guette constamment son retour et redoute plus que tout sa réapparition soudaine. La maladie semble ancrée dans ses gènes et il finit par agir comme s’il portait en lui un virus mortel qui se transmettrait par l’amour.

La peur et le rejet de son identité seront finalement ébranlés par la nouvelle de sa sœur mourante dans une institution psychiatrique. La catharsis advient au moment où Pietro se retrouve au chevet de sa sœur et qu’il peut donc commencer le processus de réconciliation avec son passé à travers la réminiscence de leur histoire et l’acceptation de sa vraie identité qu’il avait enfouie jusqu’alors.

Avec une sensibilité touchante, l’auteure aborde des sujets délicats comme les maladies mentales à une époque de grande fermeture d’esprit et leurs impacts bouleversants sur une famille divisée par la peur et la honte.  Sans toutefois tomber dans le mélodrame, les émotions sont transmises avec justesse et le récit convainc par le portrait des personnages autant que par ses qualités poétiques. Cependant, ce sont peut-être ces mêmes qualités poétiques, caractérisant jusqu’à présent le travail de l’auteure, qui rend le récit un peu trop elliptique sur certains niveaux. En effet, alors que les sentiments et les émotions du narrateur sont parfaitement illustrés tout au long du récit introspectif de sa vie, l’auteure nous laisse parfois sur notre faim quand il en vient aux relations humaines entre le protagoniste et les personnes qui partagent sa vie. Ainsi, la dépression de la mère, la fuite du père et la relation avec sa compagne ne seront jamais entièrement traités. De même, plusieurs thèmes importants comme la religion, l’immigration et la réalité socio-politique de la Suisse des années 70-80 sont brièvement abordés sans jamais vraiment les exploiter. C’est ce côté plus réaliste qui vient parfois à manquer au milieu de la narration presque exclusivement centrée sur le personnage principal et ses réminiscences.

Si le récit de Je suis mort un soir d’été peut donc parfois paraître unidimensionnel, la maîtrise de la langue et la sensibilité poétique de l’auteure en font tout de même un roman d’une grande finesse.