FH

De la poésie de Laurent Cennamo, le critique Jean-Paul Gavard Perret disait en 2014:

«Elle crée des émotions lancinantes voire une forme de sidération par les interrogations qu’elle suscite».

Avec FH, Laurent Cennamo continue donc de nous sidérer: «La pelle mécanique FH (Fiat et Hitachi), sache – écrit-il – que c’est le poème qu’elle creuse, la nuit transparente du poème». Nous voici donc prévenus. Guettons d’autres présences sous la pelle «immobile cachée derrière les rideaux du temps» (orange?) et laissons-nous désarçonner par ce vif «joueur du FC Bâle» à qui est dédiée la seconde partie du recueil. Avant de découvrir dans
La neige au-dessus des mots une ardente méditation sur la poésie où «la ligne du Petit Salève» dialogue avec les fresques de Giotto.

Jusqu’à cette affirmation qui touche en plein cœur tout lecteur passionné: «Le livre ne devra être rien d’autre que le fragile récipient où l’on brise les mots avec amour, patience, à l’image de ces petits bols en terre cuite dans lesquels le peintre ancien écrase les pigments…»

(Présentation du livre, Denise Mützenberg, Samizdat)

Critique

de Françoise Delorme

«Diaphane». Ce mot, entre parenthèses, clôt un des poèmes. Ainsi, des mots, posés en finale de nombreux poèmes, entre parenthèses et en italiques, semblent être nés de chaque texte, mais pour l'éclairer, pour l'envelopper et le rendre conscient de lui-même, un peu comme un titre. «Diaphane» pourrait mieux que tout autre mot caractériser la poésie de Laurent Cennamo, tant chaque mot semble nous guider à travers «un très grand mystère» et diffuser «une clarté qui, dirait-on, émane de l'intérieur», comme les fresques des primitifs italiens dont le poète admire la précision et la faculté de donner à sentir  simultanément une violence de la lumière – qui découpe, et une douceur de la lumière – qui révèle une «absence de mur ailée».

Composé de trois parties indépendantes, «FH», «À un joueur de FC Bâle», «La neige au-dessus des mots», ce livre offre à lire des poèmes tellement fragiles que le lecteur craint de les casser ou de les pulvériser en soufflant trop fort. Il est presque difficile d'en parler, sans avoir l'impression que ce sera forcément les abîmer, les opacifier. Laurent Cennamo semble poursuivre un rêve, le rêve de parvenir à rapprocher mots et choses, mais sans qu'ils se touchent, puisque:

Toucher, c'est automatiquement éteindre, une ligne, une lampe, voiler (pire, masquer), noircir (idée qui me poursuit)

     (Noircir)

Il s'agit plutôt de montrer le mouvement d'apparaître et le bonheur de ce surgissement, sans dédaigner la ligne qui le fait surgir, bien au contraire, mais il faut alors qu'elle soit tellement légère:

Les lignes sont les toits des choses simples, léger, leur clair chapeau de paille – elles n'ont rien au-dessus de leur tête, absolument rien que la lumière du jour
(Au fond, il n'y a que la légèreté)

     (Les lignes)

«Léger», «clair», «lumière», noms de couleur, reviennent sans cesse, «fragile», «tremblant» de même. Il est miraculeux que jamais ces mots ne semblent se répéter, ils apparaissent chaque fois pour la première fois, un peu comme si, en usant de ces vocables, le poète les usait pour laisser voir le monde au travers, mais sans les blesser, en les faisant renaître, en ranimant avec force toute la substance de nos sensations. Comme si les signes, les lettres, les mots devenaient émouvants en devenant lumineux, ou plutôt comme s'ils devenaient sensibles à la lumière. Les choses, qu'il s'agisse d'une pelle mécanique, des vêtements colorés d'un joueur de football, d'une fresque, ou de tout le paysage environnant, et, surtout du Salève qui, comme les montagnes des peintres chinois, semble naître dans la transparence ouatée des nuages, tout apparaît pour la première fois, encore recouvert d'une eau lustrale, vivifiante:

(Une fontaine, c'est quand l'eau fleurit, quand toute la couleur remonte à la surface, est bue d'un seul trait lumineux).

     (Ici)

Comme nul autre, Laurent Cennamo fait jouer vide et plein, accord et désaccord, violence et douceur. Il donne toute son importance à la ligne qui unit autant qu'elle divise, qui en les évidant en quelque sorte fait naître les signes, la lumière, la vie matérielle: lampe, montagne, parfum, ligne cruelle et tendre:

Le mot «lampe» (beau comme le jour)
Le Petit Salève : rien de plus sauvage, étrangement que cette ligne presque lisse, parfaitement sage
Le Petit Salève est une lampe d'arbres (feuille de sauge froissée dans le creux de la main).

     (Le mot «lampe»)

La ligne trace aussi, entre aujourd'hui et hier, un fil ténu. Et l'enfance revient, sans cesse. Lointaine, mais présente, puissante. En elle, lève un désir inextinguible de légèreté, une nécessité de dire la légèreté, de la devenir. L'enfant regarde, s'émeut, et se souvient.

Vite, avant qu'ils disparaissent est le titre du précédent livre, qui saisissait dans leur envol quelques moments de vie ténus. De même ici. Avant que la pelle mécanique FH (Fiat et Hitachi) ne le fasse, avant qu'elle ne creuse mieux que nous le poème et même à sa place, le poète, «dans la cabine de verre du poème», «brise les mots avec amour», écrit pour se nourrir de ce qu'il broie, de ce qui le broie: sa propre vie. Curieusement, plutôt que des larmes, un chant s'élève, clair, sans fausse note, avec la mort dedans. Il dit oui et invente un trait plus léger, à la fois affectif et au-delà de tout sentiment, une ligne mélodique comme celui de l'oiseau qui chante au-dessus du bulldozer du temps, au-dessus de nos vies amoureuses et frêles, un trait rapide qui densifie le monde, le recommence, de plus en plus impalpable pourtant:

La poésie serait la relecture d'une ligne que l'on vient à peine de finir d'écrire (ou même pas), sa relecture quasiment instantanée. La double lecture heureuse. La deuxième couche de peinture, qui se distingue à peine de la première, qui, plus que faire corps avec elle, semble allongée sur elle, endormie. Sommeil léger et profond à la fois. Vernis extrêmement fin, extrêmement fort

     (La poésie I)

Le mot «ligne» renvoie aussi bien au travail du peintre, du poète que du musicien. C'est un mot essentiel, il s'agit d'être précis, rigoureux, attentif à de si infimes détails et, surtout, soumis au réel:

Une certaine restriction de la liberté, c'est-à-dire de la perception du monde, mais par le monde même: la découverte de la possibilité du bonheur.

     (Maigre doigt tendu)

Cette ligne peut être noire, blanche, à peine esquissée, devenir «routes de lait où les pierres viennent tremper des lèvres pâles, éclatées», elle se doit d'être nette, sans bavures. Quoique ces ensembles de poèmes soient à la recherche de l'expression de quelque chose d'insaisissable et de tremblé, rien n'est flou. Pourtant, chaque chose, chaque visage, chaque paysage, chaque couleur, chaque fresque, tout semble nimbé d'une lumière qui a traversé le temps, qui va le traverser, infiniment, mais en disparaissant, comme un chant fragile, éphémère et éternel:

Deux notes se détachent, deux notes d'un chant

d'oiseau, un dimanche après-midi (la pelle mécanique  FH

– «Fiat et Hitachi» – immobile, comme si elle me regardait,

m'épiait, cachée derrière les rideaux du temps, le temps

qui est une machine, lui aussi, écrase les petits chats,

                                                             déchiquète

les légères espérances...)