Manifeste incertain 5
Vincent Van Gogh, une biographie

En découvrant le roseau de Camargue à Arles en 1888 — deux ans avant sa mort —, Vincent Van Gogh révolutionne l’art du dessin, en même temps qu’il introduit dans sa peinture une gestuelle directement transposée de ce trait nouveau.

Le dessin et la peinture ont été pour lui, on le sait, un véritable chemin de croix, depuis ses premières esquisses malhabiles jusqu’à ses œuvres flamboyantes. Dix ans d’acharnement qui le conduisent d’un médiocre talent au génie le plus incontestable. Dans ce cinquième Manifeste incertain, Frédéric Pajak se propose de retracer scrupuleusement l’errance solitaire de Vincent, de sa Hollande natale jusqu’à Auvers-sur-Oise, en passant par Londres, le Borinage, Paris, Arles et Saint-Rémy.

Errance existentielle, errance artistique, cette biographie écrite et dessinée met l’accent sur des épisodes peu connus ou mal interprétés de sa vie, notamment de son enfance. La légende de Van Gogh est ici examinée, en particulier son supposé suicide, revu à la lumière du témoignage tardif d’un meurtrier présumé.

(Présentation du livre, éditions Noir sur Blanc)

Critique

de Elisabeth Jobin

Pour Frédéric Pajak comme pour nombre d’entre nous, Van Gogh – l’homme, son œuvre – est usé. À force de surenchère, de reproductions, de rabattage de mythe, nous avons tous perdu de vue l’artiste noyé dans le folklore. Au point d’en avoir «oublié Vincent», reconnaît l’auteur en ouverture de son livre. Une amnésie que le lauréat du Prix suisse de littérature 2015 entreprend de soigner, par le texte comme par l’image, à l’occasion du cinquième tome de sa série Le Manifeste incertain.

Ce n’est pas tant le célèbre Van Gogh de la couleur et de la lumière que sonde ici Pajak. Ce serait plutôt l’homme qui s’exprime, modeste et ambitieux, dans un dessin à l’encre de seiche tracé à l’aide d’un roseau biseauté de Camargue en 1888. Aperçu au hasard de ses recherches, ce croquis d’un noir profond incite l’auteur à réexaminer la destinée de l’artiste hollandais par le truchement de sa vulnérabilité. Peut-être ce trait à l’encre le touche-t-il parce qu’il s’apparente justement à celui qu’il a lui-même adopté dans ses récits graphiques: à mi-chemin entre l’esquisse et l’écriture, c’est par cette même ligne que l’écrivain franco-suisse raconte, livre après livre, la vie des grands hommes ayant marqué son parcours intellectuel.

Revenir à l’homme

Car c’est là tout l’enjeu du projet du Manifeste incertain, une série de neuf tomes, publiés à raison d’un livre par année. Mêlant texte et dessins à l’encre de Chine, Pajak y revisite les destins des philosophes et des artistes qui lui importent, de Walter Benjamin à Ezra Pound. Le parti pris est donc celui de la subjectivité, ce petit réseau affinitaire ayant pour seul dénominateur commun les lectures, les découvertes et les réflexions de l’auteur. Autant de moments de l’histoire de la pensée que Pajak passe au tamis de son propre parcours.

Ainsi de Van Gogh, à propos duquel «tout a déjà été écrit», reconnaît-il. «Mais j’ai besoin de vivre un peu à ses côtés, non pas de lui prêter ma voix, mais de me perdre en lui pour mieux le retrouver, et pour ne plus l’oublier. Jamais.» Dès lors, le livre ambitionne de revenir à l’homme dissimulé derrière la légende. Il s’agit de se réapproprier ces images trop vues et trop commentées par un biais plus personnel, celui de l’écriture et du dessin, loin de tout académisme. Car c’est bien l’histoire de «Vincent», et non celle de «Van Gogh», que Pajak entreprend de raconter, cela en passant en revue les failles et les déshérences de sa vie. Celui que l’histoire de l’art a élevé au rang de génie est dépeint ici à hauteur d’homme.

Mise en abyme

Le choix de Van Gogh surprend au premier abord: jusqu’ici, Pajak s’était intéressé aux écrivains (André Breton, Ludwig Hohl ou encore Louis Aragon) et aux philosophes (Nietzsche, Benjamin), dont il entrelaçait à l’envi les parcours au sein d’un même volume. Ce cinquième tome, à mi-chemin de son vaste projet, se distingue donc par sa dédicace à un artiste visuel et par sa discussion exclusive de la biographie de Vincent Van Gogh. C’est une mise en abyme: Pajak dessine la vie de celui qui a peint, et va jusqu’à traduire dans son vocabulaire, tant artistique que littéraire, certains des motifs de Vincent.

Pour autant, pas de redondance ici. Les dessins ne sont jamais les illustrations des textes. Ils s’inscrivent davantage dans une continuité des deux genres, l’image suggérant des atmosphères que le mot ne saurait tout à fait exprimer. On appréhende ainsi ces dessins en regard du texte comme autant d’impressions laissées par des lieux ou des rencontres que l’auteur associe au parcours du peintre. De son enfance aux Pays-Bas à ses déconvenues à Londres, de sa découverte de Paris à sa retraite torturée dans le Sud de la France, Pajak révèle les combats intérieurs de Vincent. Une biographie qui, prise dans cette double narration écrite et représentée, oscille entre le passé de l’artiste et le présent de l’auteur.

L’homme, l’artiste

D’une page à l’autre, c’est donc un destin d’un solitaire ambitieux, mais déboussolé, qui se révèle. Durant sa courte vie (il est mort alors qu’il avait à peine 37 ans), Vincent aura toujours porté en lui cette sensation d’être «un raté». Vivant des rentes de son frère Théo, ce n’est que tardivement qu’il se consacre à une peinture dont personne ne veut. Et c’est là tout le drame: car Vincent, d’abord marchand d’art éconduit, puis pasteur fanatique, se persuade enfin que c’est «par les vertus de l’art qu’il consolera l’humanité». Aussi peint-il non pas pour les collectionneurs – qui se moquent d’ailleurs bien de son art – mais «pour la postérité», pour «entrer avec fracas dans la grande histoire de la peinture», analyse Pajak. Pour ces prostituées avec lesquelles il a vécu, ces mineurs belges qu’il a voulu soigner, pour ces paysans qu’il voit trimer au soleil.

La solitude du créateur: force est de constater qu’il s’agit là d’un leitmotiv des livres de Pajak. Il est vrai que ces artistes dont l’œuvre a remué l’humanité, sans pour autant qu’ils se soient montrés capable de fréquenter leurs contemporains, a quelque chose de fascinant. Quelques extraits de la correspondance de Van Gogh ponctuent le texte et donnent la mesure du vertige intérieur d’un homme muré dans ses réflexions. Jamais pourtant Pajak ne cède à la facilité d’interpréter ses peintures comme les symptômes de sa folie, comme cela a souvent été avancé. Il y entrevoit bien plus de l’expression d’une pensée altruiste, celle d’un homme qui cherche à partager une vision du monde, que personne pourtant ne souhaite réellement considérer.

Ainsi Pajak appose-t-il sa propre lecture à la perception singulière que Van Gogh à de son entourage. Son art incompris, devenu mythique de manière posthume – au point de gommer la fragilité de l’homme qui l’a engendré – résonne avec une belle sincérité dans cette biographie. Ce récit nous offre une nouvelle clé d’analyse de l’œuvre de Vincent que, nous aussi, nous avions oubliée. Mesurons notre chance de pouvoir la redécouvrir, loin des musées et des foules, sous la double plume de Pajak.