Ceux-là qu'on maudit

[…]
à coup sûr ils y vont, happés vers les basses branches, le fouet bruissant des nocturnes aux lisières; on sait leur âme distraite vers le petit jour moisi dans l’à pic - qu’exhale l’air froid, s’y éraille entre les pierres gélives le cri flotté du grand corbeau;

eux, de leur chute dûment instruits, nous précèdent et tiennent bon, en dépit du fil trop court de leurs gestes, de taille encore à détacher la baie rouge des églantiers, les lunes sèches d’entre les épines et leur papier translucide; assaillis peu ou prou, mais dignes encore une fois de ce qui leur arrive, tandis que nous, pris d’angoisse, ne faisons que griffonner de piteuses tragédies, filer d’ores et déjà quel linceul pour des lendemains exsangues; et de cela, jour après jour, nous nous faisons grief

(Mary-Laure Zoss, Ceux-là qu'on maudit, Fario 2016)

Critique

de Nathalie Garbely

Âpre, rauque, heurtée parfois, la voix poétique de Mary-Laure Zoss a l’odeur de l’humus, des taillis, des chemins forestiers comme des vieux poêles, des recoins de cuisine. Portée par l’énergie de la révolte, celle qui s’apprête à jaillir, elle a la tenue de l’urgence, de l’inquiétude. Et elle témoigne d’une empathie immense. Elle se fie à l’humain, s’en remet au travail de l’écriture pour se délester de l’angoisse et saisir «l’inattendu». Ramassés dans de denses blocs de proses, ponctués de virgules ou points virgules (sans majuscule ni point), dans une langue ciselée, ces poèmes font surgir, dans un paysage de campagne, des portraits de laissés pour compte, dans lesquels se superposent différentes strates temporelles. L’écriture y apparaît comme un moyen d’affirmer une présence au monde, aussi fragile soit-elle.

«ceux-là qu’on maudit», la première section qui donne son nom à ce nouveau recueil de Mary-Laure Zoss, s’attache aux perdus, aux hébétés, aux taiseux, bredouillants, fâchés avec les mots, ceux qui battent les champs d’orties, grimpent la montagne jusqu’aux bourrasques, se hissent «à l’équerre du vent», «tallon[ent leur] hargne», au grand air «à flanc d’hiver». À ceux qui s’emportent, ceux que tient «une colère à se tordre roulée sur elle-même».
«Perdu [qui] gueule à tous vents sans bien savoir à qui», «mauvais sujet», malingre ou fêlé, tous autant qu’ils sont, la poète refuse de les «ignorer». C’est à leur côté qu’elle se place, sur ce «seuil» où l’équilibre manque de se perdre: ce sont des «frères», le terme revient abondamment. Parmi ces figures qui longent les rails, les lisières, plantent les pieds dans les ronces entre les mélèzes ou qui boivent adossés à un mur, se dresse un corps «aux embranchements planté de guingois» qui pourrait être celui d’un épouvantail: figure qui tient à l’écart, elle impressionne quand elle n’engendre pas une peur qui pourtant, une fois dépassée, creusée, mène à un éclat de lumière, au milieu de cet univers où domine la couleur noire.

Deuxième volet de ce triptyque, «et du temps jusqu’aux épaules» croise les évocations de «vieux enfants» et d’«enfants vieux». Des gamins d’hier ou d’aujourd’hui, au fond d’une classe, trébuchent contre les majuscules, bégaient, maladroits. Des vieillards bataillent eux aussi avec les lettres, avec les pas; ils désapprennent avec une difficulté semblable à celle des apprenants; une tristesse, un manque d’espoir, les distingue. Pour tous, des gestes simples requièrent de grands efforts et du temps. Leurs regards se tournent vers les fenêtres, comme si à travers la vitre ils pouvaient gravir les pentes, s’échapper où souffle le vent. Tous sont relégués dans les marges de la collectivité.
Ces «enfants vieux» et «vieux enfants» se ressemblent. Dans certains poèmes, ils sont si proches que la description pourrait correspondre à un âge de la vie ou à l’autre; et une «grêle carcasse» pourrait aussi être celle d’un sapin qui ploie sous la neige s’amassant dans les combes. Le temps qui rabougrit, flétrit les peaux et creuse la mémoire dans laquelle sombrent les mots et se perdent les habiletés, porte avec lui l’angoisse, incommensurable, du vieillissement et de la mort. Au bord des routes, les écorces des arbres prennent la mesure d’un autre rythme.

La dernière section de ceux-là qu’on maudit, «de droite et de gauche bégayant», est tout entière adressée à la deuxième personne, une figure masculine qui semble aussi renvoyer au je-lyrique (le pronom à la première personne n’est, lui, pas employé). Elle est plus fortement marquée par une inquiétude profonde, une «primitive terreur»: «où vas-tu ressaisir corps et âme?»
La nature y est toujours très présente. L’hiver touche à sa fin, la neige, dans laquelle se jettent encore des braises, commence à fondre et les orties à pousser. La proximité de la mort se fait sentir. Un refuge, un appui se cherche, à l’intérieur comme à l’extérieur, jusqu’au près du «Très-Haut», dans un mouvement de recul ainsi que dans une assise dans le présent ouverte au surgissement de «l’inattendu» qu’il s’agit de saisir. Ces poèmes se tiennent «au seuil», ou plutôt aux seuils, concerts ou symboliques qui se superposent. C’est de là que se trouve le terreau de ces poèmes.

Les lignes de force qui sous-tendent ce recueil sont toutes obliques; elles vont «de biais», penchent comme un flanc de montagne. Comme un déséquilibre en suspension, entre la retenue et la chute. Comme bute l’élan des mots de ces laissés pour compte, cette voix poétique est heurtée. Des suspensions créent des ruptures dans la construction, l’absence de  derrière un verbe transitif: «n’empêche qu’il y va, quoi qu’il arrive, au risque de;». Ces à-coups participent largement de la vivacité poignante de ces proses poétiques, de cette écriture solidement ancrée.

[…] ainsi ce qui du monde reste en travers, à enfouir au besoin, escamoter, comme ce jamais rien d’assorti dans leur mise ou leurs phrases; […] et nous, d’ores et déjà tenus à merci de ce qu’on griffonne à traits saillants; à bride abattue engouffrés dans la perte, sans plus rien voir; n’empêche qu’on est là, non?