N(ad)or ن(اظ) ور

Invité à Nador, au Maroc, dans le cadre d’un Festival de Poésie, Rolf Doppenberg restitue, dans un recueil éponyme, ses chocs lumineux. Pendant (et avant) le voyage, la nécessité fond en lui. Il se plonge, toutes affaires cessantes, toutes antennes dehors, dans la découverte.

Quelque chose, une part intense, un désir vif, s’éveille. Se fondre dans le paysage. Le traverser.

Entre carnet de route, journal intime et poème, Rolf Doppenberg sème des paroles d’immersion, des grains de voix d’en-dedans – et de là-bas. De cette plongée, descente au cœur de lui-même et du lieu, il nous rapporte un récit savoureux, vivifiant.

Critique

de Françoise Delorme

Le mieux, pour lire N[ad]or c'est de le lire comme un carnet de notes de voyage, de croquis aussi, de poèmes volés au temps qui passe. D'ailleurs, il en a le format et se présente à l'œil comme un petit carnet de notes, on l'ouvre et on lit de haut en bas et le verso des pages est souvent vide. Au début quelques mots assemblés comme un vers, «ceux qui marchent doucement sur la terre», extraits d'une sourate, semblent figurer le programme: il sera question d'un voyage, et de poésie. N[ad]or rend compte de la participation du poète à un festival. La table des matières, conséquente, ressemble déjà à un poème. Elle divise en deux parties cet insolite journal de voyage, «L'Avant-Nador» et «Nador est là», en quatorze journées à l'intérieur desquelles s'inscrivent poèmes, portraits et notes, sept journées avant le départ et sept sur place. Quatorze journées qui se diviseront en trois niveaux: le niveau de la «réalité» ce que le voyageur a vu, vécu, le niveau des divans, galerie de portraits-instants des poètes rencontrés et le niveau fictif, «visionnel», toujours en page du haut, en italique: les Miroirs de l'œil et les Au fond des yeux.
Un voyage se rêve avant et déjà le futur est là, enfin, presque là:

Nador instants

instants donnés

dans l'ici-même

l'ici-seuil

au seuil du monde

au seuil de soi

Ce que recherche Rolf Doppenberg est aussi cette porte que l'autre – pays, paysages, personnes, paroles et situations – ouvre en nous. En consultant une carte, le poète donnera toute sa place à la mer, à son mouvement sans mesure dans le lexique: lagune, rives, littoral, passage des eaux, sel, nage, etc... La lagune occupe bien sûr une place prépondérante, car elle se situe entre l'eau et l'eau, la terre et la terre, un peu comme la langue  qui est le personnage privilégié de ce livre. «Langue-lagune», bien bel anagramme! La découverte du monde, ici une ville inconnue, et ses habitants tout aussi inconnus, se fait avec des mots; et comme il s'agit d'un pays étranger, les mots de deux langues différentes échangent leurs possibles, leur mystère. Sur place, le poète apprend des mots en arabe et regarde, écoute, savoure une autre langue, dont les caractères différents ouvrent plus facilement encore la rêverie. Le livre s'offre en bilingue, mais seulement pour les mots appris, partagés, compris. Il y en a peu en somme, mais c'est comme un trésor. La langue arabe apparaît – dans un titre, ou pour une apostrophe ou une question – au détour d'un poème, mots et signes comme des traces d'oiseaux dans un ciel clair, pour magnifier toute langue:

En plein midi avec le vent la lagune devient verte. Lagune aux couleurs changeantes, elle décline toute une palette, du vert midi au bleu couchant, du noir nuit au vif argent du soleil levé. Langue de lagunes, grammaire de nuances continues.

Tous les êtres rencontrés durant ces inoubliables soirées poétiques, hommes et femmes, poètes venus de nombreux pays, nous sont décrits sous leur aspect lumineux et généreux:

Aïcha Al Safi

   Ton corps entier est radiance

   ton visage clairvoyant

   tes mains savent le ciel

   de ton être émane une lumière inconnue

   au fond de toi brille

   un soleil que nul n'a vu

Les visages s'illuminent, les corps, les sourires, les poèmes eux-mêmes, les voix en voyage:

Mustapha Alhamdaoui

   Tout est chez lui

   entre les lignes,

   entre les mots,

   entre les souffles.

   Les canaux de Hollande sont mêlés à sa voix.

La poésie rassemble dans sa force chantante toutes les élans dans un rêve d'envol:

Eliane Vernay

   Elle s'est levée ; non ; une aile l'a soulevée, et la porte, légère.

   Ses mots sont rémiges.

   Elle nous emporte dans son vol ciselé comme dentelle de sterne.

La terre est vaste et, au bord d'une mer paisible où un homme entrevu à l'arrivée pêche la lumière dans ses filets, la ville est accueillante: son nom, si on met entre crochets deux lettres, de Nador («ad», préposition de mouvement qui peut vouloir dire «vers» en latin), «Nor» alors, signifie lumière. Le poète donne à sentir un monde fusionnel, harmonieux, peut-être trop harmonieux pour être entièrement crédible. Mais, heureusement, un faucon aperçu plusieurs fois se souvient qu'il est un prédateur et un crabe, «les pinces hérissées de poils drus, l'oeil proéminent», se tient immobile, depuis toujours déjà là, lui aussi.

Rolf Doppenberg semble cependant faire une confiance infinie à la langue, les langues partagées-partageuses, mais plus encore à la poésie, à ce qui chante en elle, ce qui repousse et se resème toujours, nous rend humains:

La poésie est orge : graine de la rencontre.

Elle sera pain du partage.

Ces vers reprennent d'ailleurs la suggestion du sous-titre du livre: Rencontres-graines.

Le son et le sens jouent à se transformer mutuellement, toujours renouvelés, à travers la traduction des noms, des prénoms. Au son d'un nom de ville qui veut dire antilope, tout soudain gambade et une femme, par la seule musique de son nom, se transforme en soleil. Le jeu des langues démultiplie le rêve, mais aussi se souvient que nous ne sommes pas des êtres abstraits, que nous habitons un monde fait de terres et de mers, de chemins, d'êtres de sang habités de désirs de vie, de beauté, de joie, d'absolu aussi. Il faut pour cela s'offrir à l'inconnu et marcher dans les rues, comme au hasard:

En suivant la rue qui mène de l'hôtel à la lagune, on tombe à l'angle d'une petite rue, en face d'une laiterie, sur un jardin où foisonnent les bougainvillées, luxuriance inattendue au coeur de la ville. En y passant de bonne heure, quand tout dort encore, c'est un profond parfum de figuier qui vous inonde et vous transporte, comme un improbable Eden urbain.

C'est seulement ainsi que la vie surgit et que le poème peut prendre forme et nous donner forme. N[ad]or, ce livre à mettre dans sa poche pour aller y rêver quelque part dans un autre paysage, recrée ce "nous" qui a eu lieu à Nador, en mai 2016, un "nous" que le poème chante maintenant pour longtemps, nous surgi d'une attention aiguisée à ce qui arrive:

                           al-qadar

le destin

Le destin : ce qui survient.

C'est une belle idée, pour les éditions du Miel de l'Ours que d'avoir choisi de publier ce livre, esthétiquement mis en pages et en forme par Marie-Laure Alves, comme cinquantième volume des Cahiers poétiques. En effet, il célèbre à sa manière la totale liberté, la largesse de vue et l'esprit voyageur de Patrice Duret qui déclare, dans un entretien récent: «L'un après l'autre, les volumes constituent une sorte de jardin botanique aux multiples espèces, où se promener dans le monde et comprendre le monde se font dans le même mouvement de découverte. Je n'ai pas de certitude, et, pourtant, je suis à la recherche d'une sorte de beauté, qui reste finalement assez énigmatique, qui vibre entre jeu et profondeur.»