Voir Venise et vomir
Une enquête de Matteo Di Genaro

Venise, épicentre du sublime et du tragique – voilà un sentier littéraire battu et rebattu, mais qu’importe, après tout ? Quand on est Matteo Di Genaro et qu’on peut s’offrir tout ce qui se vend sur la Giudecca, fascinante virgule insulaire au sud de la Sérénissime, on se prendrait presque pour un dieu… jusqu’au jour où la nouvelle de la mort mystérieuse de son jeune amant, Fabrizio, lui tombe dessus et le fait chavirer. S’engage alors une enquête trépidante, charnelle et sacrilège, émaillée de ces savantes digressions dont Matteo a le secret, à travers les brumes hivernales flottant sur les canaux de la lagune.

Dans son travail d’écriture, Antonio Albanese s’approprie les différentes formes de la fiction et joue avec les structures et les règles. Ici, c’est au genre du roman policier satirique qu’il s’attaque. Voir Venise et mourir est le deuxième épisode des enquêtes de Matteo Di Genaro, personnage atypique et irrévérencieux, plus occupé à s’en prendre à son lecteur qu’à résoudre les crimes qui croisent immanquablement son chemin de milliardaire de gauche. Hédoniste joyeux, partisan d’une éthique minimale, il célèbre l’amour de tous les genres et tous les genres d’amour. S’il croit à une politique sociale du logement, ses convictions s’arrêtent là, et il préfère lutter contre la bêtise au cas par cas, même s’il est toujours prêt à faire des prix de gros.

(Présentation du roman policier, éditions bsn press)

Attention un genre peut en cacher un autre

de Marianne Brun

Par son titre, le second épisode des enquêtes de Matteo Di Genaro annonce d'emblée son insolence. Une insolence réjouissante, transgressive et sarcastique.
Musicien contemporain et enseignant, son auteur, Antonio Albanese, offre depuis 2009 des romans dont les formes narratives parodient la mise en abîme picturale (La Chute de l'homme, L'Âge d'Homme – Prix des Auditeurs de la RSR 2010), les stéréotypes amoureux (Le Roman de Don Juan, L'Âge d'Homme 2011) ou les compositions expérimentales d'un musicien comme John Cage (Est-ce entre le majeur et l'index?, L'Âge d'Homme 2013).
Dans ce très court polar paru chez BSN Press comme son précédent opus, il transgresse cette fois-ci les codes et les clichés liés au genre, qu'il soit littéraire ou sexuel. Ce faisant, il affirme la liberté de penser de son narrateur qui est incontestablement son double et fait de Voir Venise et vomir un vrai roman noir, critique et politique.

Un cadavre est retrouvé. Il git dans l'eau, gonflé, méconnaissable. Il s'agit du jeune amant du narrateur. Même si «enquêter sur la mort d'une personne dont on a été trop proche, ce n'est jamais bon pour le boulot», parce que «Rien ne vous embrouille l'esprit plus vite qu'un souvenir, et la petite émotion qui l'accompagne, ça vous ruine la logique et le bon sens», Matteo Di Genaro ne peut s'en empêcher. D'ailleurs, en tant que «milliardaire de gauche», il n'est pas à un paradoxe près. C'est ainsi que l'auteur s'offre toute latitude pour ancrer son récit dans une apparente loufoquerie. Il se permet dès lors de pulvériser les notions de genre, à commencer par celle du polar.
En effet, la résolution de ce meurtre l'intéresse peu. Bien sûr, il y attelle son narrateur dans les règles de l'art, cherchant des indices, retraçant la dernière journée de Fabrizio, interrogeant les témoins et parvenant in fine à confronter le tueur.
Mais ce canevas, aussi rigoureux soit-il, n'existe d'une part que pour s'en moquer. Tel un professeur devant ses élèves, Matteo Di Genaro invective les lecteurs pour souligner les limites de son récit («mais comme je ne peux pas enchaîner deux descriptions sans vous perdre»), jouer avec sa structure («Pour ceux qui ont profité du passage sur l'architecture du Palladio pour aller se chercher une bière et pisser la précédente [...], c'est ici qu'on va reprendre le cours des événements, merci de votre patience.») ou révéler ses artifices liés à la traduction de l'italien (l'histoire se passe à Venise) ou à l'emploi de clichés (« [...] une silhouette se découper dans le brouillard laiteux, et ça, mes amis, si vous avez vu suffisamment de films noirs, vous sauriez que ce n'est jamais bon signe.»).

D'autre part, la trame policière sert surtout à circonscrire les digressions du narrateur. Érudit, passionné et provocateur, Matteo Di Genaro émaille son enquête de considérations personnelles. Possédant un esprit d'escalier, il passe du coq à l'âne avec virtuosité, change brutalement de registre ou de système de références, sautant du lyrisme à la vulgarité, d'un ton professoral à l'emploi d'expressions nettement plus crues. Il critique vivement un pseudo philanthrope suisse (Franz Weber), se lance dans l'historique d'un lieu, médite sur le sens de la vie, se tourne en dérision... Il joue ainsi avec un lectorat captif qu'il prend au dépourvu. Le rire naît alors de cette liberté de ton qui entrechoquent des notions opposées ou cherche en vain à les concilier.

La déconstruction de la notion de genre et des clichés qui s'y apparentent ne s'arrête pas au fait de tourner en dérision les codes du polar. Elle s'empare également des lieux et de leurs mentalités.
Par son accumulation d'évidences, l'intrigue se déroule quasi de soi à Venise («Je ne peux m'empêcher de me dire qu'on est bien parti dans cette histoire pour avoir du sexe, de la mort et de la religion, et que s'il pouvait y avoir le moindre doute là-dessus, c'est la preuve qu'on est en Italie.»). Mais c'est une Venise tout à la fois inédite et incontestablement clichée. Antonio Albanese exploite en effet un lieu en marge des circuits touristiques. L'action se situe dans le chapelet d'îles de la Guidecca et plus précisément dans ses univers clos et quasi impénétrables (un jardin, un couvent, une prison). Moins sombre et crapuleuse que celle de Donna Leon et de son commissaire Brunetti, sa Venise témoigne de pratiques ancestrales ou d'un lustre suranné qui correspondent parfaitement à l'image d'Épinal qu'on se fait de l'Italie, figée dans ses représentations médiévistes.
Il semblerait que rien ne puisse jamais changer à Venise. Pourtant, les pensées progressistes et avec elles les amours homosexuelles pénètrent ses murs. Mais tout est dissimulé. Le narrateur se confronte ainsi à la rigidité de penser des autochtones. L'auteur la nomme la «bêtise de la conviction» qui fait qu'on peut «[craindre] l'homme d'un seul livre, parce qu'un seul livre sert à condamner les hommes quand plusieurs servent à les comprendre». Cela donne lieu à un ultime coup de gueule de la part du narrateur qui assène que cette bêtise, de Zémour à Ramadan en passant par Finkielkraut, est «la pire des plaies contemporaines. C'est en son nom que l'on continue à s'étriper [...] et encore en son nom qu'on nous empêche de bander librement dans les orifices qui nous conviennent.»

La conviction bornée est incontestablement ce qui a tué le jeune amant du narrateur. En effet, dans cette Venise confinée, la stigmatisation de l'homosexualité est virulente et Matteo Di Genaro s'emploie à la venger de manière tout aussi radicale et violente en ne nous épargnant aucune grossièreté ni provocation. Les artisans comme les moines sont homophobes, mais cette bêtise va plus loin: les psychiatres, comme celui que consultait Fabrizio, sont convaincus que ces pratiques sont celles de malades qu'il faut soigner. Ce faisant, l'auteur pulvérise une dernière fois la notion de genre, cette fois-ci d'ordre sexuel, et précise que «nous sommes bloqués sur nos préjugés.»
«Parce que le véritable sujet de cette histoire, pour ceux qui ont suivi, c'est que le genre est une mauvaise fiction, inventée par des obsédés de l'impératif biologique, et que toute violence qu'on exerce en son nom, que ce soit dans une église, une famille, un cabinet de psychiatre ou une prison, est une violence contre l'humanité toute entière.»

Aussi, avec autant de fluidité que de provocations, l'auteur se permet de transgresser les codes et les convictions, qu'ils soient d'ordre narratifs ou thématiques. Grâce à la liberté de penser de son narrateur résolument iconoclaste, il affirme ses idées politiques et fait de ce très court polar faussement loufoque un manifeste transgenre.