Pierre après pierre
Anthologie de poèmes. Traduit de l'italien par Mathilde Vischer

Avec les nuages venait, parfois, un rappel

Ou peut-être un sifflement invitant au-delà.

Une incompréhensible vapeur

tremblait sur le lac,

une musique presque parfaite,

et c’est dans ce presque qu’il fallait se risquer.

Pierre après pierre est une nouvelle publication des poèmes de Fabio Pusterla. Sa poésie s’inscrit dans le prolongement du réel et du vécu quotidien.
Le regard lucide que le poète pose sur le monde témoigne de la conscience de sa responsabilité face à la parole qu’il énonce. Ce souci éthique va de pair avec la sobriété et la maîtrise du style qui est dans la lignée à la fois d’Eugenio Montale, Giorgio Orelli et Vittorio Sereni.
S’il part de récits ou de situations vécues, il les transforme de sorte que le destin individuel soit toujours lié au destin commun, l’écriture étant habitée par un effort constant pour lutter contre toute forme d’inertie, contre l’indifférence et l’oubli d’une mémoire collective.

(Présentation du recueil, éditions MētisPresses)

Critique

de Nathalie Garbely

Mathilde Vischer défend, avec fidélité et sensibilité, l’œuvre de Fabio Pusterla, également traducteur littéraire. Elle publie aux éditions MētisPresses une anthologie de poèmes récents du Tessinois. Pierre après pierre réunit des poèmes tirés de quatre recueils, Pietra sangue (1999), Folla sommersa (2004), Corpo stellare (2010) et Argéman (2014). Certaines de ces traductions avaient paru en revue. Dans ce livre, elles sont agencées selon un ordre thématique, établi par la traductrice en dialogue avec le poète.

Dans sa postface, Mathilde Vischer relève l’habileté de Fabio Pusterla à saisir «l’ambivalence des choses et des êtres» et «leur précarité» pour interroger notre rapport au monde. Le parcours qu’elle propose dans Pierre après pierre met en évidence le rôle que jouent les animaux et les paysages dans une écriture qui, si elle scrute avant tout le rapport à la vie, n’en oublie pas pour autant les rapports entre les êtres humains. Ces poèmes s’attachent aux mouvements de hérons et de nuages comme à la violence conjugale ou à l’occupation militaire.

Le poème que Vischer a judicieusement placé en ouverture, Come le fragili piramidi di sasso / Telles les fragiles pyramides de pierre, forme une entrée en matière éclairante: il sera question de ce qui est. Inutile d’en interroger les causes. Une existence, aussi solide, aussi fragile, aussi hasardeuse qu’une pyramide de pierres dans les montagnes pourra laisser une trace, qui se fera sentir, par un bouquetin peut-être, qui a son tour laissera une marque, également fugace.

[…]            Dans quel but?

Ne le demande pas ; pierre après pierre

toi aussi tu construits ce qui ne sert

à rien ni à personne ; mais qui est.

[…]
[…]            A che scopo?

_Non chiederlo ; sasso dopo sasso

costruisci anche tu quel che non serve

a nulla e a nessuno, ma è._

[…]

Dès ce texte liminaire se découvre aussi la délicatesse des choix de traduction. En effet, dans les derniers vers, un léger écart s’établit entre les deux versions. Cette tension stimule les interprétations (je souligne):

[Le bouquetin] viendra la nuit, ou à l’aube, et s’enfuira. Mais sur le sol

il laissera un présent : des billes de couleur brune,

crottes minuscules, et dans l’air un parfum sauvage.
_Verrà di notte o all’alba, e fuggirà. Ma sul terreno

lascerà un dono : minuscole palline

brune di sterco, e nell’aria un profumo selvaggio._

Dans ce «présent», les oreilles francophones apprécient le choix d’un dissyllabique. Mais surtout, ce terme, qui a été préféré à «don» ou «cadeau», renforce l’idée d’un "être-là" sans but formulable, qui est à vivre dans le présent de l’instant.

Enfin, toujours dans ce premier texte, la succession des traces et la multiplicité des formes de contacts rend perceptible cette porosité entre les multiples formes de vie, entre les êtres et la nature, qui se retrouvera à plusieurs reprises dans le recueil, à l’exemple de ce poème:

[… ] Leo court,

puis tombe, il rit, puis court

encore. Lui aussi est corbeau,

prairie, et nuage, et vent.
_[…] Leo corre,

poi cade, poi ride, poi corre,

ancora. Anche lui corvo,

e vento e nuvola e prato._

Si l’italien et le français sont des langues proches, les nuances qui distinguent leur syntaxe ou leur vocabulaire sont multiples. Mathilde Vischer respecte le plus souvent l’ordre des mots établi par Fabio Pusterla. Mais elle prend soin de donner à ses traductions la forme d’un français fluide. Ce travail de précision est le plus souvent discret. Ici, une virgule transpose une conjonction de coordination; là, l’ordre des syntagmes d’une énumération est recomposé. Le travail des sons, dans ces poèmes non rimés, est conservé, quelques allitérations en sont la preuve: «piccoli salti, al più, brevi riposi /d’acqua in pozzetti», «de petits sauts, tout au plus, puits/ d’eau dormante». Mathilde Vischer travaille bien au plus proche des poèmes en italien. Lorsque ses choix ont une portée significative plus importante, ils servent le recueil.

De même que, dans le poème liminaire, l’emploi de «présent» pour «dono» est ingénieux, la traduction de «eccitati» par «grisées» dans la partie intitulée Amici di maggioranza / Amis de la majorité resserre les liens entre les textes sélectionnés pour cette anthologie. Dans Une voix pour le noir (En bas, 2001), Mathilde Vischer avait réuni des poèmes de Pusterla publiés entre 1985 et 1999. Dans Pierre après pierre, c’est le gris qui domine: la couleur de la montagne, de la roche ou du ciel. Le mot «gris» lui-même apparaît de très nombreuses fois. Aussi, la présence de «grisée» dans Amici di maggioranza / Amis de la majorité fait-elle surgir des associations nourries de la section précédente, REGARDS, dont les paysages, composés de cours d’eau et de sommets rocheux, étaient traversés par de nombreux animaux. Dans Amis de la majorité,  pleins «d’excellentes intentions toujours», les défenseurs d’un certain ordre du monde, de la norme ambiante et bien-pensante, semblent dès lors partager la presque immobilité des pierres, malgré leur émotion frétillante.

Dans la quatrième section, qui donne son nom à l’anthologie, le paysage prend de l’ampleur. Les animaux très présents dans le début du recueil sont pour ainsi dire absents. C’est le végétal qui donne lieu à une appréhension des mouvements du vivant. Il s’agit toujours de la même interrogation du monde et de la place de l’humain. Comme dans l’ensemble du livre, le descriptif y est mêlé au narratif.

Poème après poème, Mathilde Vischer transpose avec soin et intelligence les mots de Fabio Pusterla. Ce recueil permet ainsi de lire leurs textes dans un riche va-et-vient, de lecture et relecture. Ce mouvement continu est semblable à celui qui nourrit cette écriture poétique attentive à tout ce qui passe devant les yeux:

S’abandonner et résister, deux mêmes moments

du sang et du souffle, de l’encre

et de la feuille, comme tu sais. Marche, écris.
_Abbandonarsi e resistere, due fasi

identiche del sangue e del respiro, dell’inchiostro

e del foglio, come sai. Cammina, scrivi._