Une toile large comme le monde

Sous nos trottoirs et nos océans, des millions de mails transitent chaque seconde à travers des câbles qui irriguent le monde. Surfant sur ce flux continu, Pénélope, June, Birgit et Lu Pan mènent leur existence de « millénials » aux quatre coins de la planète. Fascination ou familiarité, dépendance ou dégoût, leur rapport au web oscille, dans leur travail comme dans leur vie amoureuse. En découvrant l’univers de boîtes et de fils qui les relient bien plus concrètement qu’ils n’imaginent, ils élaborent un plan vertigineux pour atteindre leur but commun : mener une existence hors de la Toile.

Ce roman est un génial selfie du monde contemporain, dans lequel virtuel et réel sont toujours plus intriqués.

(Présentation du livre, Zoé)

Critique

de Marianne Brun

«Il est allongé au fond de l'océan. Il est immobile, longiligne et tubulaire, gris ou peut-être noir, dans l'obscurité on ne sait pas très bien. Il ressemble à ce qui se trouve dans nos salons, derrière nos plinthes, entre le mur et la lampe, entre la prise de courant et celle de l'ordinateur: un vulgaire câble.» Par cette ouverture intrigante d'autant qu'elle interpelle directement le lecteur, Aude Seigne nous entraîne dans un univers quasi inédit en littérature. Après ses Chroniques de l'Occident nomade (2011) qui lui valut le Prix Nicolas Bouvier puis Les Neiges de Damas (2015) dans lequel elle s'attardait sur la dimension palpable de l'histoire à travers l'étude de tablettes sumériennes, elle nous introduit cette fois-ci dans un lieu qui est partout et nulle part à la fois et qu'elle parvient à nous rendre incroyablement concret: internet. Une gageure, car ce topos pourrait se révéler aussi froid que peuvent l'être les successions de lignes de codages qui le constituent. Mais ce récit se révèle captivant de bout en bout. La prouesse vient d'une écriture fine et sensible qui sait habilement doser didactisme et littérature, et mettre à la portée de tous internet et ses dérives.

Le parti-pris de l'auteure est tout d'abord programmatique: rendre concret ce phénomène technologique que nous envisageons à tort comme absolument immatériel, en poser les limites, puis les torpiller et observer le résultat.
Subtile vulgarisatrice, l'auteure conserve le statut de narratrice et se permet d'intervenir pour interpeller ses lecteurs, commenter, cristalliser une atmosphère ou donner vie à son programme en orchestrant un récit choral. Elle prête ainsi la parole à différents personnages emblématiques de la génération Y qui sont nés avec internet et vivent à présent par et pour lui. De Pénélope, programmatrice le jour et pirate la nuit, à Birgit, la responsable danoise d'une ONG pour un internet propre qui rêve secrètement d'amour avec un Samuel trop virtuel, en passant par June, dans l'Oregon, qui a monté une microentreprise de cosmétiques, Kuan, à Singapour, dont le fils, youtubeur, vit reclus dans sa chambre, Matteo, plongeur, qui pose des câbles internet, Oliver, propriétaire d'un café-librairie, Evan, community manager qui se fait pirater son identité, tous offrent un prisme contrasté sur internet. Leurs discussions sont autant d'exposés didactiques sur le web et ses limites, ses nuisances écologiques ou ses bugs et ses aberrations.

Ainsi Une toile large comme le monde vaut avant tout pour sa foisonnante documentation, faites d'un vocabulaire technique précis, de témoignages argumentés, de données statistiques. Le roman fait la part belle au récit documentaire. Ces informations sont accessibles, pragmatiques, vulgarisées, comme en témoigne cet extrait d'une présentation de Birgit, la représentante de l'ONG «Green web» pour une utilisation responsable d'internet:

– S'il n'y avait qu'un chiffre à retenir, ce serait celui-ci : selon le site Consoglobe, une heure d'échange de mails dans le monde consomme autant d'énergie que 4000 allers-retours Paris-New York en avion. Je vous laisse faire le calcul pour une journée ou une semaine, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a beaucoup plus de mails que d'avions qui traversent l'Atlantique. Alors que peut-on faire ? On ne va pas arrêter d'écrire des mails? Non, mais on peut penser différemment les situations que nous vivons tous les jours. A-t-on vraiment besoin de mettre toute sa hiérarchie en copie? D'envoyer un mail de cinq mots à la personne qui est en face de soi pour dire «Pause-café dans dix minutes»? D'avoir quatre logos en pièce jointe dans sa signature électronique? Selon le même site, un mail avec une pièce jointe, c'est une ampoule basse consommation allumée pendant une heure.

Ce faisant, nous découvrons à quel point internet est un réseau concret de câbles immergés au fond des mers, reliés les uns aux autres dans des data centers banalisés, refaisant surface sur certaines plages et bouleversant l'équilibre écologique de la planète entière.

À travers cette vulgarisation, l'auteure cherche à rallier ses lecteurs à sa cause. Elle critique à charge internet sous l'angle écologique. Que ce soit par ses observations personnelles comme par celles de ses personnages, elle met en balance l'espace naturel et l'espace technologique, la vie dans ce qu'elle a de primitif et d'essentiel et les existences virtuelles voire factices que génère internet, à l'image des quelques pages d'ouverture présentant l'immersion des câbles dans les fonds marins.

Dans quelques heures, le soleil se couchera sur cette partie de l'Atlantique. Le plancton se dirigera vers la surface, fuyant les ténèbres. Les créatures des profondeurs le suivront, puisqu'elles vont où va la nourriture, croisant le dangereux poissons-voilier et l'étrange poisson-lune, le solide nautile et le gélatineux blobfish. FLIN, lui, restera immobile, transportant loin les regards fichiers, mails, images, vidéos, et tout ce qui utilise de près ou de loin le world wide web.

L'équilibre entre les deux espaces est dur à trouver. Ce tiraillement se ressent jusque dans l'intimité des personnages. Ils sont écartelés entre les bienfaits et les nuisances que leur cause internet. D'un côté, ils en ont besoin dans le cadre de leur travail, de l'autre, internet les spolie en les isolant de ceux qu'ils aiment ou en dévastant leur environnement.

Internet devient ainsi une espèce de monstre marin, froid, implacable et surtout invisible bien qu'omniprésent. Une espèce de Moby Dick que tout le monde traque et voudrait abattre. Le récit se transforme alors en roman d'anticipation apocalyptique, comme le présage la visite au lac toxique de Baotou en Mongolie-Intérieure où sont déversés les déchets des matières premières qui servent à fabriquer smartphones et batteries.

On n'est pas dans une dystopie car la société décrite par Aude Seigne n'est pas imaginaire, bien au contraire. Le récit effraie par son réalisme. Les décors, les paysages, les lieux incontournables de la blogosphère des globe-trotters du web sont rendus avec un sens du visuel et des atmosphères déjà à l’œuvre dans les récits précédents de l'auteure. De plus, elle soigne les détails pour que sa fresque soit rigoureusement représentative de la génération Y. Tout y est jusqu'aux moindres codes alimentaires ou vestimentaires, comme si chacun des personnages étaient un programme informatique ou un produit marketé.

Elle nous montre ainsi que les milléniaux souffrent de leur dépendance à internet. Incapables de s'en passer mais conscients des dégâts qu'il cause dans leurs vies privées comme dans l'environnement, ils pensent que le monde court à sa perte. Seule une action radicale permettrait une respiration. Et c'est mues par cette pulsion destructrice que les personnages d'Une toile large comme le monde se connectent les uns aux autres. Ensemble, bien que chacun dans son coin, ils vont couper internet, sectionner les 368 câbles sous-marins en espérant la fin du monde.

Le sort d'internet intéresse alors moins l'auteure que celui des milléniaux. En filigrane, elle livre une analyse glaçante de cette génération qui est la sienne. Sans véritable idéal commun, sans projet de société, elle serait capable de tout détruire par pur opportunisme, parce que cette radicalité rejoindrait un mal-être personnel, ni plus ni moins.

– J'aurais jamais pensé faire du vandalisme avec vous. Je sais même pas pourquoi on fait ça.

– On fait ça parce qu'on m'a volé mon identité, rappelle Evan en haussant le ton.

– Et pour l'expérience collective, rectifie June. On essaie quelque chose. Tu dis toujours que rien ne va dans ce monde, qu'il faut prendre ses responsabilités. Moi je trouve qu'on fait un test, c'est pas si mal.

– Mais irresponsable, complète Oliver. 

– Irresponsable, je sais pas. On verra. Je crois qu'on va foutre une grosse frayeur à une bonne partie de la population. Peut-être que ça, ça nous rendra responsables.

Les milléniaux auraient-ils perdu le sens des réalités? Seraient-ils pollués par la virtualité d'un système qui les a vu grandir? Comme le dit un gamer en conclusion: «Dans le jeu, je peux simplement essayer et voir ce que ça donne. Il n'y a pas de conséquence.» Et si cet état d'esprit devenait le nouveau mal qu'il faudrait craindre?