Sol

En pleine Roumanie de Ceaucescu, deux jeunes adolescentes sont forcées par leurs parents à fuir leur pays et leur famille. La plus jeune sœur a intégré l'équipe junior roumaine de tir et elles sont exceptionnellement autorisées à se rendre en Suisse disputer un tournois international. Elles ne rentreront pas. L'intégration de chacune de ces deux femmes à leur nouvelle vie se fera de façon totalement divergente. Ce roman se penche surtout sur la deuxième génération d'immigrés et sur la très délicate question du rapport à leurs familles et à leurs origines. Raluca Antonescu va tout mettre en œuvre pour créer un sol, couche par couche, du calcaire à l'humus, à son personnage principal, Johan, fils de la tireuse d'élite, morte dans un accident. C'est un roman familial de lecture aisée qui gagne en profondeur par le point de vue artistique et non littéraire de départ. Venant des Beaux-arts, Raluca Antonescu utilise souvent les matières comme point de départ d'une scène. Elle excelle ensuite dans le rendu des descriptions et des dialogues. Ses personnages sont attachants, finement construits et évolutifs.

(Quatrième de couverture)

Façonner la matière

de Sylvie Kipfer

C’est un événement qui semble pour le moins anodin qui bouscule la vie des personnages de Sol, deuxième livre de Raluca Antonescu. Le grand père, Ion, se délectant de l’odeur familière de la terre de Roumanie se fait malencontreusement piquer l’intérieur de la narine par une abeille. Ce malheureux insecte fait basculer la vie de toute une génération. Le premier effet de cette attaque semble un juste retour de colère envers un des responsables de cet événement. Ion décide de se débarrasser de la plante qui avait attiré l’insecte et finit par «scinder sa base». Le narrateur souligne l’importance de cet acte en décrivant l’attachement de la grand-mère, Ibolya, à cette plante qu’elle qualifie de «membre de la famille», un «sentiment (…) aussi intense qu’inexplicable». Cette plante, irrémédiablement détachée du sol, annonce l’avenir des descendants du grand-père, car eux aussi seront arrachés de la terre de leur enfance. 

Le deuxième effet de la piqure intervient lorsque la langue du grand-père semble dépasser l’entrave physique et devenir un organe indépendant, dominant son locuteur. Bien que les insultes plutôt loquaces de Ion, telles que «Chiens galeux de communistes! Enflure de vendeur de yaourt des Carpates! Arriéré de trou de cul de génie!» pourraient instaurer un ton comique, la gravité de la situation apparaît sous couvert avec un champ lexical de la peur: «voile noir», «trembler», «frisson». Une tension sous-jacente apparaît  entre silence et parole. En effet, le grand-père est en train d’insulter le régime communiste de son pays et ne semble plus pouvoir opposer une seule résistance à ces paroles qui l’amèneront premièrement à se faire tabasser, puis à finir ses jours en prison. 

Cette première partie est intitulée «Argile». Les propriétés de cette matière sont alors illustrées dans le récit, métaphore de la croissance des petites-filles de Ion, Alina et Dina. Elles sont façonnées par la terre de leur pays, évoluant dans le champ lexical de la végétation qui réveille leurs sens, notamment l’odorat. Elles sont imprégnées par ce sol dont elles seront privées et qui influencera définitivement leur vie d’adulte. Alina, si proche de Ion, est comparée à son grand-père, comme étant une «ramure fluette» alors que lui est un «tronc épais». L’auteure construit ainsi par son écriture un univers dans lequel les mots deviennent tangibles, les réactions physiques deviennent l’allégorie des émotions ressenties par les personnages. Alina et Dina seront finalement façonnées par la décision radicale que  prendront leurs parents: profiter d’un concours de tir en Suisse d’Alina, pour faire partir leurs deux filles dans ce nouveau pays et laisser leurs racines pénétrer une nouvelle matière: le sable.

Un nouveau personnage est alors introduit. Il s’agit de Johan, le fils d’Alina. Dès les premiers mots, le narrateur lui attribue les propriétés de la matière qui qualifie cette partie. En effet, les reproches de sa tante Dina ainsi que tous les événements de sa vie «glissent autour de lui», s’écoulent comme le sable entre ses doigts. C’est d’ailleurs un adepte de «l’eau chlorée et désinfectée de la piscine». L’auteure impose alors un nouveau style d’écriture. Ce chapitre ne laisse aucune place à la nature, si ce n’est son irruption brutale sous la forme d’un sanglier qui percute Johan, soubresaut de sa mémoire qui cherche à s’éveiller. Les émotions n’ont plus leur place, en effet, Johan affiche «ce qui se trouvait aux antipodes d’une émotion, l’indifférence» et  cherche à «s’en auréoler en toutes circonstances».

Le récit du sable se déroule comme un dialogue entre la vie de Johan et de Dina. Le jeune homme a été confié à cette dernière lorsque ses parents et son petit-frère sont morts dans un accident de voiture. Toutefois, écho au récit de l’argile, Johan est victime du même accident que son arrière-grand-père, bien que celui-ci ne soit que métaphorique. En effet, sa tante s’exclamera: «Quelle mouche l’a piqué d’un coup?». Ce nouvel insecte amènera Johan à chercher les souvenirs perdus de l’accident qui a tué sa famille. A nouveau, les émotions s’exprimeront de manière physique, représentée par un saignement de nez que Johan ne parviendra à arrêter que lorsque sa mémoire reviendra.

La troisième partie, «Calcaire», met en scène Alina devenue Aline, obsédée par une intégration parfaite. Elle a cherché sans cesse à se débarrasser du sol de son enfance. Seul dépôt persistant, la honte, qui gentiment la ronge, attaque son corps. Elle se présente par «une raideur», «des maux de têtes», «des douleurs de nerfs». La matière attaque le corps de manière persistante. Alors que les paroles s’écoulaient sans discontinuer de la bouche du grand-père, c’est le silence qui habite les personnages du récit. Impossible pour Aline et Dina de communiquer, elles font face à un «silence d’attentes, de retenue et de mots inexprimables». C’est aussi le silence qui habite Jadrija, jeune immigrée, honteuse, qui se laisse contaminer par les paroles du passé. C’est également le silence que choisira Aline lorsqu’elle commettra un acte irréparable contre Jadrija et l’enfant que celle-ci porte en son sein.

L’humus, couche supérieure du sol, décomposera enfin le passé et absorbera la vie de Johan. Comme l’avait déclaré son grand-père, «la forêt éveillait la conscience même des plus obtus», c’est alors dans la forêt, intimidante, effrayante, que l’auteure mettra en scène le processus complexe de la mémoire. «Sang», «Os», «Souffle», «Cœur», «Mains», «Langue», «Poils», toutes parties du corps que le narrateur transforme par la figure de style de la personnification en enfants vivant seuls dans la forêt. Chaque enfant apportant une signification particulière à Johan, ce dernier parviendra ainsi à retrouver la mémoire et à planter «ses pieds dans le sol». La forêt si présente au début du récit, clôt enfin la recherche d’identité.

La dernière partie, intitulée «Terre», symbolise enfin le sol recomposé de toutes ses parties et l’apaisement des personnages. A travers chaque matière, l’auteure a permis à son œuvre de prendre forme. Elle a façonné non seulement le sol qui permettra à Johan de probablement devenir, à l’image de son grand-père, un «tronc épais, mais également son roman, couches superposées de styles et univers différents». Le style riche du roman permet de mettre en scène des thématiques aussi compliquées que l’exil, la construction de soi, la mémoire… Le lecteur lui-même s’en sentira plus complet.