Le Public comme partenaire
Interventions esthétiques et politiques (1949-1967)

Max Frisch
traduction de : Antonin Wiser

«Aucun écrivain, me semble-t-il, n’écrit pout les étoiles, tout aussi peu pour le public, mais il écrit pour lui-même», notait Max Frisch en 1958. Et pourtant, le succès de ses romans Stiller (1954) et Homo Faber (1957) a fait soudain exister ce public comme une réalité pressante, qui l’arracha à la solitude de son travail et le convoqua à s’exprimer devant lui en des occasions aussi diverses qu’une foire du livre, un congrès, une remise de prix littéraire ou encore la fête nationale suisse. Le présent ouvrage rassemble les plus importantes de ces interventions, qui frappent par leur lucidité et leur actualité. En chacune d’elles, on lit le souci d’un auteur partagé entre la responsabilité de sa parole publique et la fidélité à ses engagements esthétiques. Frisch interroge ici la véritable nature de l’engagement de l’écrivain, tout en écornant au passage, avec l’ironie mordante qu’on lui connaît, les certitudes, les mythes et les angoisses crispées de ses contemporains. Entrer avec lui dans un partenariat critique, voilà ce que Max Frisch propose à ses lectrices et lecteurs tout au long des dix textes de ce recueil.

(Présentation du recueil, éditions d'en bas)

Critique

de Françoise Delorme

Les textes de ce recueil d'allocutions de Max Frisch, publiés en 1967, Le Public comme partenaire, couvrant une dizaine d'années, de 1957 à 1968, sont d'une grande hétérogénéité. Du moins en apparence, car le lecteur retrouvera la vivacité de sa verve et l'acuité de son intelligence critique tout au long de la lecture. En effet, s'il parle de l'identité suisse, il n'hésitera pas à fustiger le double langage permanent qui peut permettre à nombre de ses concitoyens – il ne s'extrait pas toujours du lot – de s'endormir la conscience tranquille. Et pourtant, le peuvent-ils vraiment, s'ils y songent un peu?

Les Suisses travaillent six jours d'affilée à la victoire de Hitler, et le septième ils prient pour la victoire de la liberté.

  Discours de fête du 1er août 1957, chambre d'industrie de Zurich

S'il aborde la culture et son usage, il demandera aux uns et aux autres de se déprendre d'une assurance souvent mortifère, pensant qu'elle ne suffit pas à nous protéger de l'horreur, surtout si elle se détache du monde dans lequel et duquel elle surgit. Il accorde une grande importance à l'Histoire, à ce qui s'y joue et se demande sans cesse comment s'y inscrire, l'influencer, comme chacun à cette époque.

À propos du problème de l'exil sous toutes ses formes, pour jouer de la notion délicate d'étranger, il lui fait un sort, avec humour, en décrivant sa propre biographie:

Un jour, au XIXème siècle, à l'époque de maturité de Gottfried Keller, un jeune homme sellier de son état, franchit la frontière austro-helvétique pour venir travailler ici. Il épousa à Zurich une fille issue de la petite bourgeoisie, du nom de Nägeli, et eut des enfants, des fils, qui devinrent citoyens suisses et l'un d'eux architecte. À peu près à la même époque, qui fut une époque importante pour la Suisse, vint un autre homme, originaire du Wurtemberg, fils d'un maître boulanger, encore un qui ne repartit jamais et prit la nationalité helvétique. Il épousa une Bâloise du nom de Schultess, devint peintre et professeur d'art à Zürich et eut également des enfants, des filles. Un peu plus tard, l'une des filles bâloises épousa l'un de ces fils zurichois, ils eurent à nouveau des enfants et je suis l'un d'eux... Ceci à verser au chapitre de la question de l'intégration.

Surpopulation étrangère/ conférence annuelle de l'Association des chefs de police cantonale des étrangers, 1965

Mais tout aussi bien, il écrira ailleurs avec autant de conviction et à juste titre qu'il est important et roboratif de de se sentir étranger partout.

Les textes les plus intéressants concernent cependant l'activité littéraire en général, qu'il s'agisse d'une définition nerveuse du public auquel il s'adresse, de l'importance qu'il faut accorder au théâtre et à sa fonction dans la société, de l'attaque polémique de toute allégeance à un quelconque «art pour l'art» ou à un engagement politique dogmatique.

Il demande au public une vivacité égale à la sienne. Dans «Le public comme partenaire», discours fait à l'occasion de la foire de Francfort de 1958, Max Frisch développe un point de vue très personnel et particulièrement pertinent. Il serait bienvenu aujourd'hui – alors que la consommation littéraire est devenue parfois boulimique et sans élan de curiosité réelle – de l'écouter avec attention. Il pense que la qualité d'une œuvre littéraire dépend aussi du public qui la reçoit. La citation est longue, mais suivre le raisonnement de Max Frisch est essentiel, surtout si l'on pense au contenu de ses livres et plus particulièrement de ses pièces de théâtre, à la dissection de notre surdité et de notre aveuglement qu'il pratique avec tant de justesse et de précision:

[...] Du point de vue de l'écrivain, le public est à la fois une fiction et une réalité qu'aucune fiction ne peut évacuer. Le public allemand, par exemple, n'est pas le même que le public suisse, pas le même en 1938 qu'en 1958. [...] Nous sommes déterminés non seulement en ce qui concerne le choix de notre sujet, non seulement dans notre disposition viv-à-vis de ce sujet, [...] dans notre façon de nous exprimer. Le public est toujours là, amical, hostile ou indifférent. Son hostilité, par exemple, rend notre style prudent [...] le sentiment qu'il pourrait devenir un adversaire s'il nous comprenait affine considérablement notre style. Son amitié, en revanche, rend notre style familier, détendu par le fait d'une trop prompte conciliation, avec le risque d'être inconsistant, unilatéralement cordial, positif. [...] Le pire est certainement le public indifférent, le partenaire qui n'écoute pas, qui ne pense pas à entrer en partenariat avec nous, et qui nous laisse tout écrire, qui va jusqu'à nous lire, ...nous consommer [...] Un tel partenaire (il vaudrait mieux parler d'un non-partenaire) marque notre façon de nous exprimer, et paradoxalement peut-être de la pire manière qui soit: l'indifférence pousse à crier, rend le style grossier, l'ironie vulgaire et l'humour en meurt...

Le public comme partenaire / discours pour l'ouverture de la Foire du Livre de Frankfort, 1958

Voilà de quoi méditer. Il enjoint le public d'être vigilant et tenace, il lui demande de réfléchir, d'avoir un avis critique, argumenté, il demande au fond à chaque individu d'être lui-même. Il lui demande avec force, presque avec brutalité, car la vie politique, littéraire et culturelle d'un pays n'existe pas sans cela:

Faites usage de la liberté, parce qu'elle appartient aux choses qui rouillent très vite quand on ne s'en sert pas. En un mot comme en cent: faites usage de votre liberté.

Discours de fête / 1er août 1957, chambre d'industrie de Zurich

Simultanément, il affirme, non sans un paradoxe apparent, que

le premier acte créatif que l'écrivain doive accomplir, c'est l'invention de son lecteur.

Tout le discours est de cette teneur et donne à réviser quelques nouvelles idées reçues d'aujourd'hui à l'aune d'une prise de position datée certes, bien de son temps, mais qui prend en compte la précieuse et nécessaire relation critique entre un écrivain et ses lecteurs, relation que le poète Yves Bonnefoy appelait aussi jadis en ces termes: Le critique pourrait aider le poète à démystifier sa parole, à dégager le terrestre de ses vains enjolivements [...]  (La lettre internationale, Automne 1990). Ce qui sera vrai pour le poète le sera aussi pour l'écrivain, l'auteur de théâtre.

À propos du théâtre, Max Frisch s'appuie sur les œuvres de Brecht, Büchner et Dürrenmatt et plus particulièrement sur une assertion de Brecht avançant que le monde d'aujourd'hui peut-être reproduit au théâtre, mais seulement s'il est saisi comme un monde qu'on peut changer. Après avoir affirmé à sa suite qu'«il faut transformer pour pouvoir représenter, et ce qui se laisse représenter, c'est chaque fois une utopie», il en déduit une proposition dont l'intérêt déborde largement les frontières du théâtre pour s'appliquer à toute la littérature et très probablement aux autres arts:

La pièce de théâtre, entendue comme une réponse à l'irreprésentabilité du monde, ne change pas le monde mais notre rapport à lui [...] Le simple fait de changer un morceau de vie en morceau de théâtre fait apparaître quelque chose de modifiable et qui l'est aussi bien dans le monde historique qui constitue notre matériau.

L'auteur et le théâtre / Discours d'ouverture de congrès de la dramaturgie à Francfort, 1964

Max Frisch affiche une grande confiance dans le théâtre, dans la littérature, il place celle-ci résolument entre «l'art pour l'art», alors simple divertissement esthète, et l'engagement politique dogmatique – endoctrinement mensonger – qui pervertissent toujours dangereusement la réelle puissance de la littérature. Celle-ci a pour elle à ses yeux de régénérer sans cesse le langage:

Le réagencement des valeurs à l'intérieur du discours, qu'opère toute littérature au nom d'elle-même, c'est-à-dire pour garder les mots vivants, est déjà une contribution, une opposition productive.

L'auteur et le théâtre / Discours d'ouverture de congrès de la dramaturgie à Francfort, 1964

Cependant, sa confiance reste mesurée, prudente. Il connaît la grande fragilité de toute entreprise littéraire. Il sait comme il est difficile de lutter contre un abrutissement général, toujours présent. Ce n'est pas un rêveur. Toute son œuvre en fait foi. Il se dit sceptique, mais jamais résigné, jouant d'un pessimisme de l'intelligence et de l'optimisme de l'action propres aux grands ironistes.

Ce petit livre est étonnant, par sa fraîcheur. Malgré son hétérogénéité, Max Frisch y déploie une grande unité de ton et l'on comprend qu'il ait voulu rassembler ces textes traitant de sujets en apparence éloignés. Mais ce qu'il pense de l'immigration est cohérent avec ce qu'il écrit de la littérature, ce qu'il croit de la relation d'un individu avec ses congénères n'est pas incompatible avec ce qu'il espère de l'Histoire.

Oui, ce qui frappe le plus et ce qui fait sa force et sa richesse, c'est bien la grande cohérence de ce petit ensemble à lire, à partager avec d'autres aussi, à discuter avec la même véhémence avec laquelle il a été écrit.