Entretiens

Marcheur nocturne, errant, comme perpétuellement situé à la frontière des mondes de l’invisible et du visible, Gustave Roud a laissé l’image d’un poète de premier plan, ayant exercé une influence considérable sur toute une génération, mais d’une grande discrétion. Malgré sa vie relativement recluse dans les vallées du Haut-Jorat, Roud répondait volontiers, avec tact, aux visiteurs qui le sollicitaient. Une douzaine d’entretiens ont été ainsi retrouvés et transcrits pour constituer ce volume: certains publiés en revue ou dans la presse, d’autres enregistrés pour la radio. Gustave Roud, sans exhibitionnisme mais avec simplicité, y évoque le milieu paysan où il vit, ses lectures déterminantes, ses admirations, sa rencontre avec Ramuz. Il parle surtout de l’expérience poétique telle qu’il la conçoit, dans les pas de Novalis, expérience de la révélation d’un lien immédiat avec le monde humain et non humain, réception comme hallucinée des morceaux épars d’un «Paradis» qu’il faut ensuite traduire et surtout ressusciter.

Critique

de Françoise Delorme

Aux éditions Fario, qui affectionne ce genre de livres discrets, mais importants, paraissent une série d'entretiens de Gustave Roud avec différentes personnes et dans des cadres divers, revues, émissions de radio, agrémentés de photos provenant du fonds photographique de la BCU de Lausanne.
Comme à l'habitude, ce qui saute aux yeux à première lecture, c'est l'absence de chiqué de ce poète. Les doutes qui le saisissent sont toujours d'une sincérité confondante, il appelle ces réponses, d'ailleurs, des «essais de réponse». Leur simplicité émeut, elle émeut d'autant plus qu'elles résonnent avec sa poésie, elle aussi tranquillement inquiète, jamais rabâcheuse, au plus près de son expérience vivante.

«Roud s'exprimerait-il en palimpseste de son œuvre? et resterait-il poète, jusque dans l'entretien? très littéraires, les réponses écrites donnent l'impression de se situer au seuil d'un chant impatient d'éclore». C’est le constat que dresse, à juste titre, Émilien Sermier, le préfacier de ce recueil. Et même lorsqu'il s'agit de réactions moins écrites, la fraîcheur des émotions de Gustave Roud emporte l'adhésion. Quand il dit son attachement aux saisons, à la modestie de la marche à pied – diurne ou nocturne – parmi la campagne environnante, son étonnement toujours renouvelé devant et parmi la beauté du monde, nous le croyons et il nous convainc de le suivre puisqu'il écrit à propos des moments «de sérénité et de repos» que la nature lui procure:

Le moment de ces illuminations est celui où vous êtes véritablement mis en contact avec le monde extérieur. [...] Ce n'est que s'il parvient à la suite de diverses démarches dans un état second, c'est à ce moment seulement qu'il est mis véritablement en contact avec la nature qui l'entoure – et avec lui-même.

     entretien radiophonique avec Gérard Valbert, 1968

La «révélation poétique» que cet état inaugure, Gustave Roud voudra la rendre perceptible pour l'autre, ce que l'écriture d'après lui permet et encourage. Il s'appuie sur une déclaration de Novalis qu'il cite à plusieurs reprises: «Le paradis est dispersé sur toute la terre, c'est pourquoi on ne le reconnaît plus. Il faut rassembler ses traits épars.»
La beauté sourd de partout:

Des talus, on pourrait en parler des heures. Aujourd'hui, nous sommes précisément je crois, à l'un des plus beaux moments. Toute cette floraison est encore très fraîche. Elle pressent un peu la faux, mais elle sent quand même qu'elle a encore un sursis.

     entretien radiophonique en promenade avec Mousse Boulanger, 1967

La personnification de toute une floraison résonne avec l'idée que la nature répond à nos questions si nous les posons bien et si nous nous mêlons à elle de la plus intense façon:

Au fond, dès qu'on est immobile dans un bois, tout reprend vie autour de vous. On n'est plus l'intrus, on devient quantité négligeable.

     idem

La symbiose avec le monde naturel de Gustave Roud est telle qu'elle lui fait dire avec beaucoup d'allant que l'échange entre l'homme et le monde est réciproque et nécessaire:

La nature attend notre échange, ne vit en partie que par nous . [...] Ramuz prétendait que l'homme lui fait dire ce qu'il imagine. Moi, au contraire, je prétends qu'il y a échange des deux côtés. Au point que le massacre d'un arbre aimé est pour moi celui d'un camarade.

     entretien avec Richard Garzarolli, 1972

Cette symbiose qui répond à un grand désir d'harmonie le fait recourir, sans fard et avec presque de la véhémence plutôt à

une poétique à contre-courant, qui témoigne d'un besoin de continuité, d'enchaînement musical, sans rupture.

     entretien avec Henri-Charles Tauxe, 1967

Dans l'entretien avec Jacques Chessex mené par Mousse Boulanger en 1966, Gustave Roud déclare éprouver beaucoup de bonheur à découvrir qu'une même harmonie peut naître entre poète et lecteur, le lecteur faisant lui aussi, comme la nature, sa part:

Grâce à un message reçu un beau jour d'un inconnu, on s'aperçoit tout à coup que ce que l'on a essayé de faire a été compris. [...] le lecteur a su faire la moitié du chemin, en somme, nous nous sommes rencontrés.

Il y affirme aussi, mais il le fait aussi dans d'autres entretiens, l'importance de ses propres lectures, de ses découvertes poétiques (Novalis, Hölderlin, dont il a été aussi le traducteur), l'attachement qu'il porte à des peintres anciens et contemporains, des sculpteurs aussi. Le lecteur découvre son érudition, sa grande ouverture, même si son univers reste finalement assez loin de certaines esthétiques contemporaines; il ne s'en cache pas.
Ce qui étonne finalement, c'est que tant de clarté, de précision, d'effort de transparence, s'allient avec autant de pudeur, surtout lorsqu'il essaie de transcrire ces expériences de vie et de poésie mêlées en quelque sorte visionnaires en

un contrepoint sonore qui s'efforce de cerner et de soustraire une vision à sa propre fugacité.

     réponses à Jean-Pierre Martinet, 1972

Finalement, il avoue sa préférence certaine pour le poème plutôt que pour les discours sur l'expérience poétique:

Mais je m'arrête, car seul un poème, lui-même sans cesse au bord de l'ineffable, pourrait transmettre de pareilles certitudes, tandis que des gloses discursives les réduisent à de quelconques rêveries.

     réponses à Jean-Pierre Martinet, 1974

Le plus grand intérêt de ces entretiens, sans effacer leur charme et leur intelligence, mais plutôt en y étant très perméable, c'est qu'ils donnent envie de retourner lire les poèmes de Gustave Roud, de se ressourcer à leur limpidité, à leur émouvante saisie lyrique d'un monde où hommes et nature s'entremêlent. Cette saisie qui a souvent disparu, mais ne peut disparaître complètement sans risque pour la poésie, pour l'humanité aussi peut-être.