Dernier état des lieux

Critique

de Françoise Delorme

_Dernier état des lieux _se présente comme le troisième volet d'un tryptique, une trilogie dont le premier volet, Etat des lieux (1998), cadastrait une attention au monde à travers l'exposition de paysages et le déroulement de voyages déjà menacés par une grande précarité, mais dans l'attente d'un désir qui habitait le monde. Nouvel état des lieux (2005)_, _que l'on pourrait alors considérer comme le centre du motif, contient le mot « nouveau », entame la boucle d'un retour et ouvre un voyage à travers nature et culture baigné d'une lumière intense, parcouru de questions et de doutes sur le projet poétique, cependant reconduit. _Dernier état des lieux, _livre profondément mélancolique, s'il n'était lié aux deux qui l'ont précédé, semblerait presque l'aveu d'un échec radical, le poète n'ayant pas réussi à atteindre ou inventer un horizon salvateur, ayant peut-être même collaboré, contre son gré, à sa fragmentation en ruines, « débris d'horizons » qui n'auront rien su retenir de vivant, car le fleuve « qui dort d'un seul œil » aura tout emporté, plus particulièrement l'aile d'un oiseau qui enseignait la quête d'une liberté:

Alors, un rêve sale emporte par le fond 

le marinier, qui marmonnait le bateau ivre

en mâchonnant des violettes, 

ayant entendu dans la héronnière, 

un réseau de hauts nids prôner 

la souple liberté des vols.

Jeux des voyelles diverses avec la légèreté de la consonne « l » , engloutis et passés par le fond. Aile promise à la pourriture. Sans que rien dans le poème n'en soit sauvé:

et le vent n'a pas soulevé 

l'écume amassée sur les mots.
Ils ne pourront germer.

Les mots, comme des paniers percés, ne pourraient servir de petits cailloux blancs pour recommencer un chemin, pour retrouver le chemin. Pierre-Alain Tâche, au long de ce livre, semble désirer retrouver quelque chose qui brillerait à nouveau dans la langue et le monde; il semble aussi regretter, paradoxalement, que, chaque fois, le « même » se représente à ses yeux, à ses sens, « même » dans le quel « la beauté lève mal ». En vieillissant, l'étonnement s'émousse et le poète se heurte à « l'échouage » de l'attente. Pour braver le silence, il faudra alors, dans « la profonde nasse de verdure », essarter ou observer soudain une brèche pour « que le piège s'ouvre » et s'apercevoir du leurre des souvenirs. Tout se présente neuf, mais sans reconnaissance possible:

Je vois bientôt que ce sentier se perd

où la mémoire avait laissé le même.

Dès lors, il ne sera plus nécessaire ni souhaitable de dresser un état des lieux. C'est la conclusion cruelle et un peu douloureuse de ce livre qui reconnaît que les poèmes n'auront pas répondu à la croyance du poète qui voulait, « dans leur cadre obligé », «  y sauversa part de temps ». 
Finalement, tant que nous sommes vivants, si l'intensité du monde et du regard porté sur lui nous importent, nous ne faisons que faire « comme si c'était la dernière fois », inscrivant alors la conscience que nous sommes toujours en train de prendre congé, mais aussi toujours en train de nous construire, de nous inventer. Non, pas toujours. Seulement dans cet instant là et dans ce lieu-là, dans une forme de tension insouciante et menacée. Il n'existe pas de repos « qui ne soit pas tapi / dans l'orbe de la mort ». Constat sombre, sans alternative. 
Pierre-Alain Tâche affronte cette vérité et n'exprime pas à proprement parler de nostalgie – ou alors elle essaie d'être sans regret, mais n'y parvient pas toujours. Oscillant entre « prôner l'obscur / afin de préserver le chant profond » ou « passer lentement son chemin / pour s'allier la sève d'un printemps », il reste attaché à l'accueil et à l'expression de la splendeur du monde « qui surpasse en splendeur / les floraisons d'un poème rêvé ». Attaché est le mot, puisque, curieusement, nous sommes enfermés dans « l'Ouvert, / qui est la vie qui va. »

cette présence rayonnante, 

et qui s'offrait à nous dans la paume des monts, 

surpassant la respiration des forêts, 

comme au premier matin du monde, 

est la beauté.

Et c'est sûrement l'expression, qu'il faut ajuster au mieux, de cette beauté de la vie qui reste possible encore, expression qui tentera d'en rendre et d'en partager l'extrême mobilité, l'extrême précarité aussi. Si je dis « partager », c'est parce que c'est seulement ainsi, et me semble-t-il sans trop grande insouciance mais avec sérieux, que les mots du poème pourront continuer à germer dans l'esprit et le souvenir de l'expérience du lecteur. Ce qui ne peut consoler le poète de ne pouvoir s'échapper et continuer infiniment son voyage émerveillé, mais qui procure au lecteur le temps nécessaire pour qu'il puisse mieux ressentir le monde et les relations tout aussi précaires qu'il entretient avec lui. La beauté partageuse échapperait, dans d'autres instants volés, à l'ennui, qui semble venir menacer l'adhésion profonde au monde du poète. Quelque chose s'ouvre à nouveau, ici, surtout (j'avais d'abord écrit « seulement ») grâce à l'extrême musicalité des poèmes qui les rend très poignants et nous entraîne nous aussi dans « le flou regret de l'origine ». Dans L'air des hautbois (2010), une légère et profonde mélodie revenait sans cesse dans la mémoire et l'expérience du poète. Elle semblait provoquer, contenir (et retenir) en elle à la fois une nostalgie pas toujours précise et une émouvante présence au monde. Il est normal alors que ce soit la musique, dans l'agencement subtil et chanteur des mots, qui prenne en charge dans ce livre l'inscription et l'appel « d'autres rumeurs » qui prolongeront, relanceront, peut-être, le désir du poème.

Note critique

Dans l’œuvre de Pierre-Alain Tâche, qui couvre cinquante années d’une vie vouée à la poésie parallèlement à une carrière de magistrat, Dernier état des lieux se présente comme le troisième volet d’une trilogie, composée par ailleurs de L’État des lieux (Empreintes, 1998) et de Nouvel état des lieux (Empreintes, 2005). Dans cet ouvrage d’une rare musicalité et d’une prégnante nostalgie, l’auteur livre l’aveu d’un échec, celui d’avoir en vain voulu arrêter sa «part de temps. / Dans les débris des horizons». Échec peut-être relativisé par l’appel de la beauté, par le fait de l’avoir approchée, reconnue et parfois atteinte. (fd)