Ma seule étoile est morte

La magie du Palais Garnier, temple de la musique et surtout de la danse, est au cœur de ce roman. Cette magie va supplanter la réalité: à l'occasion du spectacle annuel de l'Ecole de danse, le héros, enfant, a fait la connaissance d'une petite danseuse dont il tombe amoureux. Or, cette jeune fille meurt dans un accident. Le garçon désire tant la retrouver qu'il finit par y parvenir: elle va revivre, en chair et en os, sur scène et surtout à la ville. C'est elle et personne d'autre. Ni jumelle ni sosie. Et c'est la fascination du Palais Garnier, la puissance de tous les arts réunis en lui, qui attise l'amour fou, avant de précipiter l'amoureux dans la vérité.

(Présentation du roman, éditions Zoé)

Entretien avec Etienne Barilier

de Elisabeth Vust

D'une écriture fluide, sensible et réflexive, Etienne Barilier nous (re)plonge dans cet état de ferveur qu'est l'adolescence, l'âge de tous les possibles, dans Ma seule étoile est morte. Le romancier parle entre autres de ce moment où tout bascule, où l'amour saisit un être, l'arrache au «monde profane» et dilate le temps, dont la narration restitue les différentes textures. Comme dans ses romans précédents, Etienne Barilier recourt ici à l'ironie et à la critique, qui ne participent pas à une mise à distance (de l'émotion par exemple), mais a des prises de conscience.

Lorsqu'on évoque votre travail romanesque, on souligne le rôle central de la culture, votre ironie lucide, votre regard critique sur la quête esthétique, qui se confond avec une quête existentielle, de vos protagonistes. Autant d'ingrédients présents dans votre nouveau roman, qui diffuse une émotion selon moi inédite...

Je suis heureux que vous parliez d'émotion. Car l'ironie, la critique ou la culture, dans ce livre, ne sont là que pour mieux exprimer l'adhésion immédiate au monde, la vérité sensible du monde. L'ironie est une manière d'éclairer ce qu'on aime, la critique est une manière d'aborder ce qu'on veut comprendre. Quant à la culture, ce n'est rien d'autre, en somme, que la vie du passé dans notre vie présente.

En lisant Ma seule étoile est morte, on ne peut pas s'empêcher de penser à votre roman sans doute le plus grinçant, Passion (1974) - où un voyeur épie un pianiste et une danseuse. Mais le ton n'a rien de glaçant ici...

Oui, les deux romans mettent en scène l'univers de la danse, ou du moins certains de ses aspects. Mais Passion était, par antiphrase, un roman du refus de la passion; c'était l'histoire d'un regard adulte et froidement objectif sur les sentiments humains. Ici, le héros est un enfant puis un adolescent; un être de ferveur et de foi en l'amour.

La cristallisation amoureuse vécue par votre héros Gérard à Cabourg fait bien sûr référence à La Recherche de Proust, à l'amour du Narrateur adolescent pour Gilberte. Comme chez Proust, la femme aimée est un être de fuite. On ne connaît pas ses pensées, ses sentiments. Elle est objet d'amour, pas sujet...

La référence à Proust est une sorte de salut admiratif et fraternel: mon Gérard, comme le Marcel de La Recherche, est affligé (ou peut-être doué), d'une sensibilité exacerbée: il est ce que Nabokov appelle avec humour un «martyr à combustion interne». Oui, la femme est un «être de fuite» pour mon héros, comme pour le Narrateur de La Recherche. Mais je crois que c'est une constante qu'on retrouverait dans bien d'autres romans ou poèmes, dès qu'entre en jeu l'amour-passion. Quant à la femme objet d'amour et non sujet, cela est vrai (partiellement) pour Gérard, mais pas dans le roman pris comme un ensemble, où précisément la qualité de sujet de Laetitia se dévoile peu à peu, et sa liberté, et ses rêves à elle, qui ne peuvent que ruiner les rêves de Gérard.

Alors que son frère aîné Julien surfe sur la vie avec autant d'aisance que sur internet, Gérard s'enfonce dans le malheur, non sans délectation. Sa mère perçoit en lui «quelque chose qui ressemble à l'intention d'être malheureux» et vous écrivez que sa volonté «se fait la complice de sa sensibilité». Moins que d'avoir été choisi par le malheur, Gérard semble l'avoir choisi. Tout en y étant prédisposé?

Oui, on est prédisposé à certains choix, mais on reste toujours libre de faire ou de ne pas faire ces choix-là. Sa sensibilité extrême prédispose à l'évidence Gérard au malheur qui sera le sien, mais qui sait si, comme tant d'amoureux, il ne trouve pas, dans sa souffrance d'amour, une forme d'accomplissement? C'est l'éternelle passion «tristanienne» dont parle Denis de Rougemont. Et souffrir d'amour, c'est vivre intensément. Quant il arrive à mon personnage d'éprouver du bonheur, ce bonheur est douloureux dans son intensité même.

Vous déclinez une série d'oppositions profane/sacré. Pour les pèlerins proustiens, le monde sacré est à Cabourg; Gérard accède au sacré à travers sa passion pour Juliette. Culture classique et informatique se placent-elles dans cette même opposition?

Quant à l'opposition culture classique-informatique, j'espère avoir suggéré, dans un autre livre (L'ignorantique), que ces deux réalités pouvaient s'entraider et s'harmoniser! Je n'ai aucune révérence particulière pour la «culture classique» en tant que telle, je n'en fais pas un fétiche, et je ne l'oppose surtout pas au monde contemporain et à ses réalités techniques. J'essaie seulement de dire que si l'on ne veut pas marcher dans ce monde en aveugle ou en somnambule, il est bon de connaître ce que les humains ont pensé et crée avant nous. La culture n'a rien de «sacré», elle est simplement un concentré de notre humanité.

Vous écrivez: «le monde profane est derrière nous» quand Gérard est à l'hôtel de Cabourg. Et: «lorsqu'il habitait le monde profane, ses quelques expériences amoureuses lui procuraient un vif plaisir». Si ce n'est pas dans le sacré, où se tient Gérard lorsqu'il n'est pas dans le monde profane?

A ses propres yeux, oui, Gérard est alors dans le sacré; c'est en effet ce que sous-entendent les phrases que vous citez. Mais ce sacré, il ne parvient pas à le caractériser, ni même à le comprendre. C'est un bouleversement de tout l'être, une onde qui le porte et qui l'emporte; c'est cela même qu'il ne peut nommer. Le cœur du monde bat dans son cœur, voilà tout ce qu'il sait. Et le reste devient dérisoire.

Le père de Gérard est un être très cultivé, mais il exaspère sa femme qui ne supporte plus ses théories, voire sa pédanterie. Il l'a aussi blessée (à jamais) avec son ironie...

Le père de Gérard n'a pas blessé sa femme par trop de culture, mais par un usage destructeur et désespéré de son savoir, par une prise de distance mortifère vis-à-vis du monde de l'art et du monde des sentiments. Je le vois comme le pire ennemi de la culture et de la vie tout à la fois (parce qu'il n'y a pas de différence entre les deux, c'est ce que je me tue à tenter d'exprimer). Il trahit à la fois la culture et la vie, parce qu'il en jouit sans y croire, il les prend sans s'y donner lui-même.

«Parler sentiments, c'est impossible, ce sera toujours impossible, invinciblement obscène», soliloque le personnage du père dans ce roman, où vous réussissez justement à parler de sentiments, ceux de Gérard surtout. Ce jeune homme semble vivre son adolescence avec autant de ferveur que vous jadis. Lors d'entretiens avec Jacques-Michel Pittier en avril 1991, vous notiez que l'écriture a partie liée avec l'adolescence, l'écrivain ayant besoin de croire que littéralement tout est possible. Mais tous les adolescents ne sont pas aussi sensibles que Gérard et que vous à «ce vertige créateur du monde». Julien, le frère aîné de Gérard, l'est moins... Quid des écrivains?

Oui, je continue de croire que l'écrivain, c'est celui qui a le sens des possibles, c'est pour cela qu'il raconte des histoires, qu'il crée des univers de fiction: afin de réaliser dans l'écriture les possibilités du monde. L'écrivain, et l'artiste en général, préserve quelque chose de l'adolescent qu'il fut. Mais vous avez raison d'évoquer le frère aîné de Gérard, qui ne réagit pas du tout comme son cadet. Car tout ne se réduit pas à une question de générations. Tous les adolescents ne sont pas épris d'absolu, et tous les adultes ne sont pas des réalistes cyniques. Ce qu'on appelle enfance, adolescence, âge adulte, c'est peut-être moins des âges de la vie que des manières d'être au monde.

Pour finir, je reviens à l'émotion évoquée à la première question: c'est l'émotion de l'adolescence que réactive la lecture de Ma seule étoile est morte.

Ce que j'espère avoir approché dans ce livre, c'est en effet le «secret» de l'adolescence, un secret qu'il est impossible de comprendre et de maîtriser quand on est très jeune, et qu'on perd ou qu'on oublie trop souvent à l'âge adulte. Hélas, il nous échappe donc à tous les âges de notre vie: on en est trop proche ou trop éloigné. L'écrivain cherche à retrouver, par les moyens de l'art, ce secret qui nous fuit. Il n'espère pas le capturer, car ce serait sans doute le tuer. Il voudrait seulement l'approcher, et que son écriture marche vers lui du pas le plus léger possible.