Le Ciel est plein de pierres
Roman

Critique

de Brigitte Steudler

« Ne me demandez rien. J’ai vu que les choses quand elles cherchent leur cours ne trouvent que leur vide. » 

(Federico Garcia Lorca, Poète à New York, 1929)

Le Ciel est plein de pierres débute par la leçon que donne un boucher à ses clients sur l’art de « bien » étrangler un pigeon. Taiseux de nature, il ponctue sa démonstration d’un « Y a rien de facile ». La lenteur et la sûreté de chacun des gestes du commerçant marquent profondément Graham Rouge, photographe animalier et narrateur du roman. Aussi surprenante qu’elle puisse paraître au premier abord, une telle entrée en matière n’étonnera pas les lecteurs connaissant Jacques-Pierre Amée. Ils retrouvent d’emblée le ton et l’univers particulier à cet écrivain, découverts dans Le Butor étoilé (Infolio, 2008). Une fois l’anecdote de l’étouffement du pigeon contée, le narrateur entre dans le vif de son propos  : raconter comment le fait d’apprendre qu’un ami est sur le point de mourir peut bouleverser la trajectoire de sa propre existence. Informé du grave accident survenu à Emil (ami et patron du magazineNoé qui l’emploie) parti enquêter sur Alfred Russel Wallace dans l’archipel indonésien, Graham Rouge voit son quotidien se fracturer. La soudaineté de la nouvelle bouscule toutes ses certitudes. La crainte de perdre cet ami proche le pousse à revisiter sous l’angle de cette disparition annoncée une partie de son passé. Comme pour témoigner de l’intensité de cette fêlure, le narrateur dont la langue est expressive et imagée use très vite de l’apostrophe. Il prend à témoin et interpelle tantôt ses amis, Caïm, Lucie, Mimose, Carp, Jaouad, Paula et Sam, tantôt Ibi, son amoureuse, ou encore il s’adresse directement à la victime : 
« Dans l’Himalaya du Narcisse noir, entre les montagnes, battent les tambours.
Voilà, Emil, maintenant je fais battre le mien. A ma façon. Avec le fol espoir d’une fin différente.
Ballot, je suis. Ballot avec les mots. […] Tu es arrivé dans le port de Padang, sur la côte occidentale de Sumatra, le 30 septembre. La ville s’est effondrée sous tes yeux ; puis en partie embrasée. La terre a tremblé une seconde fois, quelques heures plus tard. Les montagnes se sont disloquées. La pluie s’est ruée dans les débris de tout. Dans les déchets. Dans les plaies, avec la boue. »

En utilisant le ton de la confidence et prenant à d’innombrables reprises ses lecteurs à témoin, Graham réussit à se distancer de son personnage allant même jusqu’à s’apostropher, faisant voler en éclat la structure de son texte. « Hier, Graham est muet, oui, et grave, après l’appel de Rachel vendredi soir, la veille.  » ou « Continue, Graham. Tu bats le tambour. »

Plus fréquemment il s’adresse à Rachel, secrétaire de rédaction de Noé à qui il destine ses notes. Poursuivant ce qu’il nomme être sa lutte, le narrateur se remémore des faits anciens liés à la rencontre d’Emil qu’il alterne au récit d’événements venant de se produire, tel l’accident de la route ayant tué Madame Formoso, l’une de ses proches voisines, ou la disparition mystérieuse de Madame Annette (énigmatique en raison de l’impotence avérée de la vieille dame). Ce qui retient le plus son attention, c’est le cliché photographique pris tout près de chez lui à l’époque de l’accident d’Emil. Décelant une ombre floue en haut à droite du cliché pris après une nuit passée à veiller dans la montagne, Graham s’interroge longuement : qui se cache derrière cette tache claire? Fil rouge traversant son quotidien d’homme inquiet, la présence de cette imperfection sert de révélateur. Elle permet à Graham de s’y référer dès lors qu’il évoque les allées et venues de ses voisins. Il faut dire que l’enquête relative à la disparition de Madame Annette est relancée et cela alimente les discussions du voisinage. Le mystère entourant cette photographie pourrait potentiellement être lié à ces investigations. 
C’est alors que l’écrivain dénoue patiemment les fils entremêlés des différentes histoires rapportées par Graham. Avec une langue travaillée par les sonorités multiples des continents où il a vécu (Afrique, Amérique du Nord, îles de l’Océan indien), Jacques-Pierre Amée réjouit tous nos sens. Le rythme de ses phrases et le ton de son texte sont résolument marqués par sa plume de poète. Au final, il réussit avec brio à juxtaposer poèmes, anecdotes, scènes de la vie quotidienne et interrogations métaphysiques. L’ensemble ainsi composé fait du Ciel est plein de pierres un livre que l’on peut emporter partout avec soi, tant les registres de lectures et de plaisir peuvent être différents.

Note critique

À tous ceux ayant goûté à la prose poétique du Butor étoilé (Infolio, 2008), ce second roman confirmera les talents de conteur de Jacques-Pierre Amée, également peintre et plasticien. Alors qu’il apprend l’entrée aux urgences de l’un de ses proches, un photographe animalier décèle l’ombre d’un inconnu sur un cliché. Les investigations qu’il mène pour résoudre ce mystère font naître en lui des souvenirs du passé. Ceux-ci sont juxtaposés à des scènes du quotidien, à des poèmes et des réflexions sur la fragilité de l’existence. La tension dramatique qui résulte de cette superposition rythme le récit jusqu’au dénouement final. (Brigitte Steudler)