Le Blues des vocations éphémères
Roman

Que faire quand on a vingt ans, qu'on rêve de devenir artiste? Que choisir? La musique? La peinture? Ecrire? Tiraillé par les rêves et les espoirs, un jeune homme cherche sa voie. Entre la ville et sa commune natale, il passe des salles de l'université à un vernissage ou à un bal de campagne. Des aventures amoureuses imprévues et des découvertes autour de la sexualité l'attendent tout au long de cette journée d'automne rythmée par un vieux blues de Marclette Honoré. Le Blues des vocations éphémères se passe dans le début des années 80. Il est la troisième étape d'une entreprise d'autofiction, à laquelle appartiennent aussi les deux derniers livres de l'auteur, La Leçon de choses en un jour et Le Jour du dragon.

(Quatrième de couverture)

Critique

de Elisabeth Vust

Si ce récit clôt une trilogie, il peut tout à fait se lire de manière indépendante. Trilogie d'autofiction qui revient sur des commencements: entrée dans l'âge de raison dans La leçon de choses en un jour (2006), qui montrait par ailleurs un Valais encore très marqué par les traditions ancestrales; premières fois multiples dans Le jour du dragon (2008), où un adolescent intègre la fanfare du village, est initié à l'amour et au cannabis, et se découvre une âme d'artiste.

Le narrateur (et double romanesque de l'écrivain) avait 7 ans dans la première partie, 14 ans dans la seconde. Il a 21 ans dans Le blues des vocations éphémères , qui se passe également sur une seule journée, rendue si particulière et emblématique par un travail de condensation de la mémoire et de concentration narrative. Autobiographie et littérature font ainsi bon ménage dans ce triptyque, alliant constance (unité de temps, narration au « je ») et évolution, du héros bien sûr, mais aussi du style. Suggestive et elliptique dans les remémorations de l'enfance, l'écriture devient plus explicite dans ce nouveau récit, trop parfois, comme pour souligner l'état d'esprit du héros, qui a la prétention, le côté poseur propre à son âge. Et en reflet de cette période de la vie où les rêves sont mis à la rude épreuve de la réalité, le ton se fait introspectif.

Venu à Genève pour étudier, le héros du _Blues des vocations éphémères _ne reçoit pas un accueil à la hauteur de ses espoirs, lui qui se voyait en Rastignac arrivant à Paris. La froideur troublante du climat protestant et l'indifférence des gens à sa présence le renvoie à ses attentes et à ses origines valaisannes. La langue est le lieu d'un fossé culturel et préside conjointement à sa mue: il change sa façon de parler, abandonne l'égrenage de la « liste campagnarde des merci, à demain, bonne journée, bon week-end, bon retour, bonne nuit », accélère son tempo, et s'improvise « aventurier et espion » recueillant des informations sur les autochtones et leur ville.
Les illusions volent en morceaux, de tous les côtés: dans les auditoires de l'Université et les cafés, sur les fronts du savoir et des relations. Sur les trottoirs également, puisque son ami d'enfance Dogane lui annonce en pleine rue de Genève, et en pleine figure, qu'il « sort du lit d'un mec ». Panique du narrateur, « les meubles valsent, les pots de fleurs s'écroulent ». Cette révélation sexuelle fait vaciller les certitudes de fraternité, d'identité. Choc du réel, cruel mais salutaire pour le jeune homme issu d'un Valais où l'on ne parle pas d'homosexualité.

Les soixante-huitards ont beau avoir plébiscité coming out et autres dévoilements, la jeunesse des années 80, même urbaine, est dépeinte ici comme frileuse, ne sachant pas trop quoi faire de l'héritage du passé à part fumer des joints.

L'amitié, l'amour sont, ou plutôt deviennent problématiques à plusieurs titres pour le narrateur, avec notamment la question de savoir s'il est possible d'établir un lien authentique sans partager valeurs et expériences du passé. En s'exilant, le Valaisan est pour ainsi dire devenu apatride. Il ne se sent pas (encore) chez lui à Genève, il ne l'est plus dans son village natal, où il retourne cela dit, pour gratter de la guitare dans des bals, retrouver sa soi-disant amoureuse, la maison familiale et cette cuisine « où les idées passent moins bien que n'importe où ailleurs ». Face à cette difficulté de communiquer avec les siens, on pense à un autre écrivain valaisan, Jérôme Meizoz, et à ses récits intimes, de Morts ou vif (1999) au tout récent Fantômes (2010), hommage bouleversant et pudique aux disparus, aux présences invisibles en nous. On y lit: « la famille se fait pesanteur quand elle rappelle ses attentes et ses lois, jusque-là demeurées silencieuses, enfouies dans l'affection ».

Jérôme Meizoz et Alain Bagnoud (entre autres écrivains « expatriés ») parlent de ces sentiments de fierté et de trahison partagés par celui qui part étudier et ses parents qui restent. Fierté de pouvoir accéder à ce qui a été inaccessible pour les générations d'avant; trahison du milieu social.

Au final, entre désir d'émancipation et désir d'appartenance, _Le blues des vocations éphémères _trace un chemin le long duquel les illusions aboutissent tout de même à une vocation: l'écriture. Chemin de vie, revécu, retrouvé, réinventé dans un roman de formation, de questionnements et d'immersion sociologique, émotive, culturelle, musicale dans une Suisse romande des années 80 contrastée.

Note critique

Le Valaisan Alain Bagnoud clôt avec Le Blues des vocations éphémères une trilogie d’autofiction qui revient sur une série de commencements. Après l’entrée d’un enfant de sept ans dans l’âge de raison (La Leçon de choses en un jour, L’Aire, 2006) et les multiples initiations d’un adolescent de quatorze ans (Le Jour du dragon, L’Aire, 2008), le romancier transpose ici une journée particulière de son alter ego de vingt et un ans. Celui-ci a quitté son village valaisan natal pour étudier à Genève. Dans la ville du bout du lac, ses rêves sont confrontés à la rude épreuve de la réalité et ses certitudes ébranlées, notamment lorsque son ami d’enfance lui révèle son homosexualité. Des bancs de l’université le matin au bal du village en Valais le soir, le récit nous immerge dans les années 1980 et dans la tête d’un jeune homme, habité par les désirs parfois antagonistes d’émancipation et d’appartenance à son milieu d’origine. Dans un style alerte et introspectif, un brin trop explicatif parfois, Alain Bagnoud revient surtout sur l’émergence de sa vocation d’écrivain.

(Elisabeth Vust, Viceversa Littérature 5, 2011)