Le Piège du miroir ou Le livre des jumelles

N'avoir jamais été seule. Jamais unique, jamais enclose (silhouette cernée d'un trait net), jamais fermée sur soi. Mais si dangereusement ouverte. Le pouce de l'autre dans ma bouche. Et le mien dans la sienne. Première effraction. Réciproque.

Ne nous étonnons pas d'être devenues, à vie, à notre corps défendant, un peu trop conciliantes, un peu trop dépendantes, un peu trop lierres, un peu trop liane, toujours sur le qui-vive de l'autre, dans son empiétement, dans son ombre portée.

Claire et Denise Oberli sont nées le 3 septembre 1942 à Yverdon-les-Bains. Dès qu'elles ont su tenir un crayon elles ont écrit et dessiné. Avant de chanter ensemble. Claire a fait les Beaux-Arts à Lausanne, découvert la gravure en Amérique puis mêlé peu à peu l'écriture au dessin (eaux-fortes, collages, etc.). Denise est devenue institutrice dans le Jura puis rédactrice à Genève où elle a fondé en 1992 les Éditions Samizdat. L'une et l'autre ont publié des poèmes et des nouvelles chez Éliane Vernay comme aux Éditions de l'Aire. Aujourd'hui, elles signent leur premier livre commun, le Piège du miroir. Ce miroir dans lequel, il y a longtemps, se regardant pour la première fois, chacune a cru voir le visage de sa jumelle.

Dialogue entre Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg

de Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg

D. Je me demande si je n'ai pas cru, petite fille, que vivre avec son double était la norme, le sort du commun?

Cl. Moi j'en suis presque sûre. Ne pas être jumelle devait me paraître impossible; ça n'entrait peut-être même pas dans mon champ de conscience.

D. Et puis nous sommes allées de par le monde - c'est à dire à l'école enfantine - et nous avons découvert que nous étions différentes, pas «comme les autres».

Cl. Eh oui! Nous étions les seules de notre espèce. Plus tard à l'école primaire, nous avons rencontré notre première paire de jumeaux, si dissemblables qu'ils n'ont altéré en rien notre sentiment de singularité; pas toujours agréable d'ailleurs. J'ai le souvenir aigu d'un moment où «quelque chose» a éclaté entre une amie et moi. Une scène? une dispute? Je ne sais plus. Mais je n'ai pas oublié la sensation qui m'a surprise alors, d'impuissance, de faiblesse absolue; et comme une évidence: j'étais vulnérable parce que j'étais jumelle; c'était lié. Comme une infirmité, une maladie.

D. Au contraire, jusqu'à la fin de l'enfance je me suis sentie forte, et confortée, d'être double, comme doublée. Il aura fallu que je me retrouve à seize ans, dans les grands corridors d'une école de chef-lieu, seule, perdue sans toi, sans repère, pour connaître la faille dont tu parles.

Cl. Notre commun talon d'Achille... Pourtant tu m'étonnes quand tu te dis perdue sans moi... A l'école tu avais tes copines, moi les miennes, nous n'étions pas de ces jumelles inséparables, collées l'une à l'autre, ne laissant personne entrer dans leur étroit domaine.

D. C'est vrai. Mais tu étais dans les environs. Tu faisais partie du même petit monde. Absente tu demeurais dans l'esprit des autres : ma part manquante. C'est lorsque j'ai été jetée dans un univers où tu n'étais pas, où ton image ne complétait pas la mienne, que j'ai découvert à quel point je boitais!

Cl. Et moi pareil! Perchée, bancale, sur le haut tabouret des apprentis peintres. Brusquement diminuée, atterrée par ma soudaine insuffisance. Comment n'être que moi?

Chacune boitant de son côté pour n'avoir développé qu'une part d'elle-même, puisque l'autre suppléait aux carences de l'une, puisque chaque moitié du couple avait en abondance - en excès? - ce qui manquait à l'autre. Tu te souviens, quand on me demandait: joues-tu d'un instrument? Je répondais sans sourciller: Non, c'est ma soeur.

D. Heureusement, tout au long de ce temps d'études, il y a eu le train quotidien des retours, et, chaque nuit, le sommeil partagé. Jusqu'au jour où même cela a été rompu. Tu es partie pour Heidelberg, je faisais mes valises pour le village du Jura où je deviendrais «la maîtresse»... La première fois que j'ai dormi seule, j'ai cru que j'allais tomber dans un abîme. Quel vertige!

Cl. Et ce n'était que les premières séparations! premières coupures qui en préparaient d'autres, plus radicales, mais voulues, nécessaires.

D. C'est pourquoi nous ne sommes pas revenues en arrière. Nous avons creusé sans nous plaindre la distance qui allait désormais se chiffrer en millions de kilomètres: toi à New-York, moi à Genève où l'exil me parut dans sa banalité plus amer que le tien.

Revue de presse

Plumes jumelles
C'est une histoire à deux têtes et à quatre mains. Celle de Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg, jumelles et écrivaines qui, dans Le piège du miroir, livrent une autobiographie à deux voix où elles alternent récit, prose poétique et réflexion sur la gémellité. [...] (Anne Lavanchy, Edelweiss, N°39, mai 2002)

Troubles double
Difficile d'écrire «je» quand on a grandi dans la chaleur étouffante du «nous» gémellaire [...]. Les contes, les mythes, les romans, la psychanalyse et l'anthropologie ont donné mille interprétations du mystère du couple gémellaire, de ses rites, de ses codes secrets. Ces deux-là ont eu besoin de tracer leurs propres chemins l'une vers l'autre. Surmontant leurs réticences, elles se sont retrouvées à plusieurs reprises, face à face, dans ces résidences qui s'offrent aux auteurs, comme la Fondation Ledig-Rowohlt au Château de Lavigny. En juillet 1999, devant le texte de l'autre, l'une se dit: «... c'est moi qui aurais dû l'écrire. » Et elle ajoute: «Boucle bouclée.» (Isabelle Rüf, Le Temps, 04.05.2002)

Un œuf pour deux
Claire et Denise, nées Oberli il y a soixante ans à Yverdon, tissent ici un dialogue poétique autour de tâches (peut-être) sans fin pour elles qui sont des jumelles: réparer le tissu poreux de leur corps expulsé trop tôt du ventre maternel et coudre la lisière de leur identité.
[...] De fait, écartelées entre le désir d'être semblables et celui tout aussi intense d'être dissemblables, elles ont endossé des rôles à la fois pesants et libérateurs. [...] (Elisabeth Vust, 24 heures, 02.06.2002)

Deux jumelles, déjà connues l'une et l'autre dans le milieu littéraire romand, livrent à quatre mains, en dix ans, des épisodes de leurs vies et de leurs sentiments autour de la gémellité.
[...] (Pierre-Yves Lador, 24 heures, 18.06.2002)